ART. XVU. PROSODIE DES LANGUES
leur voix par des intervalles marqués, trouveraient notre prononciation d’une monotonie sans ame; . tandis qu’un chant qui ne modifierait ces intervalles qu’autant qu’il le faudrait pour en apprécier les sons , augmenterait , à leur égard, l’ex- . pression du discours , et ne saurait leur paraître extraordinaire ( I ).
On trouve encore dans la prosodie des Anciens la raison d’un fait que, sans çe secours, il serait impossible d’expliquer. Il s’agit de savoir comment les orateurs Grecs et Romains , qui haranguaient dans la place publique, pouvaient être entendus de tout le peuple.
Les sons de notre voix se portent assez facilement aux extrémités d’une place d’assez grande étendue; toute la difficulté est d’empécher qu’on ne les confonde. Mais cette difficulté doit être moins grande à proportion que par le caractère de la prosodie d’une langue , les sillabes de chaque mot se distinguent ' d’une manière plus sensible. Dans le grec comme dans le latin, elles différaient par la qualité du son , par l’accent qui , indép<?ndamment du sens, exigeait que la voix s’élevât ou s’abaissât, et par la quantité : nous manquons d’accens, notre langue (2) n’a présquc point de quantité, et beaucoup de nos sillabes, sont muettes. Un Grec, un Romain pouvaient
(i) Essai sur l’origine des connoissanccs bumaines, II , 28.
(3) Id. p. 5o.
GG ‘«SAGE DE l’écriture EN GRÈCE, donc se faire entendre distinctement dans une place où un Français ne le pourrait que difficilement, et peut-être point du tout (i).
Avant les orateurs, vinrent les chanteurs et les |)oëtes (a). Dans l’origine des langues , la prosodie étant fort variée, toutes les inflexions de la voix lui étaient naturelles; le hazard ne pouvait donc manquer d'y amener quelquefois des passages dont l’oreille était dattée; on les remarqua, et l’on se fit une habitude de les répéter. Telle est la première idée que l’on eut du chant et de l’harmonie (a).
Des chanteurs ou bardes Grecs.
XVIII. lies tems où la civilisation commence à naître sont ceux où la musique a le plus de charme , et produit les plus grânds effets. C’est c.e qui est arrivé en Grèce où les chanteurs furent trè&estiroés dans les tems héroïques. Le critique anglais Payne Knight observe qu’à l’époque du siège de Troie, chaque roi et chaque homme puissant nourrissait dans sa maison un barde \ nous lui donnons ce nom qui est à peu près l’équivalent du grec àoiÂôç. Le barde, pendant les repas, ofifrait
(i) Eisai sur l’origine des coanoissances humaines, 11 , 5i. la) Id. p. 69 .
ART. xvm. DES CHANTRES OU BARDES GRECS. 67
aux convives un délassement agréable ; il nourrissait dans les citoyens le goût de la piété et de la vertu , en célébrant dans ses cbants les louanges des dieux et le récit des belles actions des hommes; il s’accompagnait des sons de la lire. Les bardes qui se distinguaient par leur art et par leur esprit, ne se contentaient pas de l’estime d’un prince ou d’une nation : ils entreprenaient de longs voyages pour acquérir de la gloire, et en voyant de nouveaux peuples efde nouveaux objets, ils perfectionnaient leur art. Tel fut Thamiris, de Thrace (i), qui, comme le dit Homère, « fut rencontré par les Muses lorsqu’il revenait « du palais d’Eurutos, roi d’Œchalie. Thamiris se « vantait d’obtenir le prix, même sur les Muses, « filles du puissant Jupiter. Enflammées de colère, « les déesses le rendirent aveugle, lui ravirent la « voix, et Thamiris oublia l’art divin de la Lire ». Le caractère et la forme des vers d’Homère ne permet guère de douter que ce poète n’ait aussi exercé la profession de barde.
Les bardes grecs visitaient donc les domiciles des princes, les palais des rois et les assemblées des peuples , où leurs chants célébraient les aç> tions des dieux et des hommes ; tels étaient le Phémios et le Démodocos d’Homère, *
Ce serait une erreur grave que de ioécon naître
(i) Homère, Iliade, 11, 595. Je parlerai de lai plus en détail dans un autre mémoire.
G8 USAGE DE l’ÉcHITURE EN GRÈCE.
ces anci-ens bardes, semblables à nos troubadours d’autrefois, et de les comparer à nos chanteurs des carrefours. Ceux-ci ne sont écoutés que par la populace , tandis que les premiers étfkient honorés , et marchaient de pair avec les héros. Car leur art, selon la croyance universelle de ces tems reculés, annonçait une bienveillance singulière des dieux, et une sorte d’inspiration dont ils étaient doués.
Ces faits sont prouvés par le témoignage d’Homère qui, chez le roi Alcinoüs , fait placer Démo* docos (i) au milieu de la table dans un festin, appuyé contre une colonne ( 2 ). Ulisses envoie à ce barde une partie de ce qu’on lui a servi , en disant ; « Héraut, prends cette partie de la portion a dont on m’a jugé digne, et donne-la de ma part « à Démodocos, l’assurant que quelqu’affligé que a je sois, je l’admire et l’honore; les chantres tels «que lui doivent être glorifiés eï respectés par « tous les hommes : c’est en effet une muse qui a leur a enseigné leurs chants, qui les aime et les « favorise (3) ».
Homère emploie la même expression lorsqu’il s’agit d’Âgainemnon , en fesant dire à Ulisses dans l’Iliade (4) : « La colère d’un roi puissant est ter-
(i) Je donnerai dans la suite une notice sur ce barde, (a) Homère, Odyss. VUI, 47 ®-
( 3 ) Id. Ters 477 suiv.
( 4 ) Id. II, 196 et 197.
ART. XYlil. DES CHANTRES OU BARDES GRECS. 69
« rible : toute gloire vient de Jupiter , et ce dieu ’« chérit Agamemnon ».
' C’est dans' les deux discours le mot Tt(iyj, honneur, respect, qui exprime le sentiment du à Démodocos comme au grand Agamemnon, et c’est toujours ülisses qui le prononce.
Mais si le harde est impie ^ les muses le punissent en le privant de l’art de chanter (i), ainsi que nous venons de le voir pour Thamiris.
Ces hardes étaient donc des hommes distingués qui, par leurs chants et leur musique, enseignaient la vertu et réprimaient les passions qui lui sont opposées. C’étaient les philosophes de l’antiquité.' 'Strahon le dit formellement dans le premier livre de sa Géographie (a), en combattant Ératoslhènes. Ce dernier avait prétendu que les poètes ne cherchent qu’à nous amuser, et nullement à nous instruire. « Les Anciens », dit Strabon , a ont cru précisément tout le contraire. Ils « font de la poésie une sorte de philosophie pri- « mitive qui instruit l’homme dès l’enfance, et a règle avec charme les mœurs, les sentimens, les « actions. Nos Stoïciens vont jusqu’à dire que le « Sage seul est poète ; par cette raison , chez les « Grecs , la poésie est pour l’enfant la meilleure « leçon^, non de pur amusement, mais de sagesse.
« Que dis-je? les simples musiciens qui nous ap- >
(1) Iliade. II , 695.
(a) Page i 5 de Pédilion de Casanhon.
yo USAGE DE l’Écriture en gréçe;
« prennent à chanter, à pincer la lire, à jouer de « la flûte, prétendent Ru mémeavantage, puisqu’ils’ « se donnent comnie propres à former l’esprit, à a régler les mœurs : et que cette prétention de « leur part soit fondée , les Pithagoriciens ne sont « pas les seuls qui le pensent , Âristoxènes aussi « le prononce. Homère a regaixlé les chanteurs « (àoiSouç) comme des maîtres de sagesse: tel était «le gardien de Clitemnestre, . ,
« Qu’en partant pour se rendre aux rivages troyens « Atride avait chargé de veiller sur la reine (i) ,
et qui la soutint contre les séductions d’Ëgiste , jusqu’au moment où
Ce^chantre relégué dans une île déserte,
La laissa sans défense (a)
Alors par son amant cette épouse égarée
Suivit enfin ses pas (5)
On voit qü’Horaère a bien su relever l’honneur et la gloire de son art. Il fait voir dans ce passage de quel secours est pour la vertu le commerce des Sages, puisque pour conduire dans la route du crime*une femme honnête, il faut d’abord éloigner d’elle uii;arai vertueux (4).
(1) Odyssée, livre III, vers 267.
(2) Ibid, vers 266.
(3) Id. vers 270.
( 4 ) Madame Dacier. Note sur ce passage de l’Odyssëc .