ART. XIX. POUVOIR DE LA MÉMOIRE
§ IV
Du pouvoir de la mémoire.
XIX. Avant l’invention de l’écriture, des poèmes pouvaient -ils être construits daus l’esprit d’un barde , sans que les matériaux nécessaires à l’écriture vinssent à son secours pour inscrire les pensées qui se succédaient rapidement et continuellement dans son esprit? c’est ce qu’il est assez difficile de décider. £n effet, sommes-nous de bons juges du point de perfection que peuvent atteindre l’invention et la mémoire combinées ensemble dans un siècle et chez un peuple plus simples, nous qui vivons dans ces tems de lectures si variées et au milieu de tant d’affaires qui nous préoccupent? nous sommes accoutumés h mettre toute notre confiance dans les auxiliaires que nous avons à nos ordres; à sauter du haut en bas de notre lit , comme on dit que le fesait Pope pour chercher une plume et du papier , .de crainte que les pensées de la nuit n’abandonnent notre mémoire malheureuse avec les rêves dû matin.
Pouvons-nous mesurer les profondeurs dans lesquelles reposaient les produits de l’imagination féconde d’un poète privé de tout autre secours? la quantité d’idées et de mots que les tablettes de l’esprit sont capables de contenir? la
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puissance d’arranger , de combinen, de mettre en harmonie dans un esprit créateur, ce qui y était né? pouvons nous, avec justesse et raison, assigner des limites à la facilité ou à la fidélité avec laquelle un poète d’un esprit parfaitement calme, dévoué de toute son ame au développement de ses facultés , habitué à réciter constamment ses chants, peut avoir tracé de suite le plan hardi d’une grande épopée, et en avoir ensuite rempli toutes les parties avec la plus stricte simétrie! ou bien, comme cela serait plus probable, après avoir décidé sur quel intérêt principal l’effet de l’ensemble devait reposer, ne peut-il pas avoir donné un libre cours k sou invention, la laissant continuellement s’écarter de sa marche si quelqu’incident remarquable l’y engageait, mais aussi ramenant toujours ses épisodes à l’unisson en conservant le grand sens prédominant du chant? si donc nous pouvons concevoir la composition, pourquoi nous serait-il plus difGcile d’admettrè ' la conservation d’une telle production dans le .sein paternel , surtout avec le secours de la mémoire technique du vers, imprimée plus profondément dans l’esprit par un récit fréquemment réitéré? il y a sans doute quelque 'chose de curieux , et peut-être ce sujet n’a-t-;il pas été assez approfondi , dans la composition et la «onservation de- poèmes fort étendus, '■chez des peuples comparativement très-peu civilisés. César , en nous pariant des Gaules, etStrabon des tribus
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espagnoles connues sous le nom de Turdétans (i), nous disent qu’elles ont possédé des poèmes de plusieurs milliers de vers. Les nations asiatiques étaient encore plus fécondes , quoiqu’il ne fût pas tout-à-fait juste de parler des poèmes épiques indien$ comme en fesant partie; car ceux-là naquirent chez une caste bien plus civilisée; je parle ici du Mahabarata et du Ramayuna qui semblent être dans la même proportion avec l’Iliade et rodissée, que les Piramides avec le Parthénon. Cependant tous ces ouvrages ont dû être composés là oû les matériaux nécessaires à l’écriture devaient encore être rares, s’ils étaient d’un usage général, et devaient être employés très-probablement avec la plus stricte économie. Car notre prodigalité de papier était un luxe inconnu des Anciens. Soit qu’ils écrivissent, comme au tems de Job , avec une plume de fer sur des planches de plomb, ou sur des feuilles de palmier de la Sibille, ou sur des peaux lisses ( ^i<p6épai J , qui, à ce que nous dit Hérodote (a), étaient, de son tems, . d’un commun usage chez les Grecs et chez les Barbares, et qui, nous avons de bonnes raisons pour le croire, étaient conservées comme des documens pratiques dans les archives des Perses; ou sur des tablettes de bois , comme celles qui contenaient les lois de Solon, ou enfin sur des livres
(i) Strabon , lirre III, p. i3g, dans l’ëditioa deCasaubon.
(a) Lirre V, cbap. Sg. Je reviendrai sur ce sujet dans le chapitre suivant.
V USAGE 1)E L’iCRITDRE EN GRÈCE.
de toile , les lintei libri, de l’ancienne Rome ; toujours est-il qu’avant l’usage commun du parchemin, de la charta pergamena ou du papyrus égiptien , les livres ont dû être les conservateurs rares et coûteux des ouvrages achevés , plutôt que l’instrument sur lequel le poète composait, effaçait et corrigeait. Sans doute jusqu’à l’introduction générale du stilet et des tablettes de cire , le multa Utura , ou ce que Pope qualifie du plus noble des arts, « l’art d’effacer», aussi bien que l’autre précepte du critique poétique :
Sœpk stylwn vertas , ilerum quæ digna legi sunt
Scripturus{^i).
K retouchez souvent votre stile , si vous voulez «écrire quelque chose qui soit digne d’être lu,» n’ont pu, si nous en croyons quelques modernes, être au pouvoir des auteurs que néanmoins nous admirons à juste titre comme des modèles de pureté (2); mais cette assertion des modernes est entièrement dépourvue de vraisemblance, ainsi que nous allons le prouver.
(1) Satyr. tib. I , Sat. 10, vers 7a.
(3) The quarterly refiew. p. et ' 4 ®-