ART. XXI. INSTINCT DES ANIMAUX
quelques observations qui découlent naturellement des réflexions précédentes (a).
De Vinstinct des animaux.
XXI. En effet on peut conclure de ces réflexions que les animaux n’ont point de mémoire, et qu’ils n’ont qu’une imagination de Laquelle ils ne sont point maîtres de disposer. Ils ne se représentent une chose absente 'qu’autant que, dans leur cerveau, l’image en est étroitement liée à un objet présent. Ce n’est pas la mémoire qui les conduit dans un lieu où, la veille (i) , ils ont trouvé de la nourriture : mais c’est que le sentiment de la faim est si fort lié avec les idées de ce lieu et du cliemin qui y mène, que celles-ci se réveillent aussitôt qu’ils l’éprouvent. Ce n’est pas la mémoire qui les fait fuir devant d’autres animaux qui leur font la guerre; mais quelques animaux de leur espèce ayant été dévorés à leurs ieux, les cris dont ils ont été frappés à ce spectacle, ont réveillé dans leur ame des sentimens de douleur dont ces cris sont les signes naturels, et ils ont fui. Lorsque ces tei*ribles animaux reparaissent, ils retracent en eux les mêmes sentimens, parce que
(1) Essai sur l’origine des connoissanees humaines. Amsterdam •746. I , p. 69.
8o USAGE DE l’écriture ER GRÈCE.
ces sentimens ayant été produits , la première fois, à' leur occasion, la liaison en est résultée, lis reprennent donc encore la fuite.
Quant à ceux qui n’en auraient vu périr aucun de cette manière; on peut, avec fondement, suppQser que leur mère, ou quelqu’autre animal de leur espèce, les ont, dans les comraencemens , engagés à fuir avec eux , en leur communiquant , par des cris, la (i) frayeur qu’ils conservent, et qui se réveille toujours à la vue de leur ennemi. Si l’on rejette toutes ces suppositions, on n’expliquera point ce qui peut les porter à prendre la fuite.
Peut-être demandera-t-on qui leur a enseigné à reconnaître les cris, signes naturels de la douleur? c’est l’expérience. 11 n’y a pas un animal qui n’ait éprouvé la douleur de bonne heure : et qui par conséquent, n’ait eu occasion d’en lier le cri avec le sentiment. On ne doit pas s’imaginer qu’ils ne puissent fuir qu’autant qu’ils auraient une idée précise du péril qui les menace: il suffit que les cris des animaux de leur espèce réveillent en eux le sentiment d’une douleur quelconque.
On voit que si, faute de mémoire, les aniroaux ne peuvent pas, comme nous, se rappeler d’euxmêmes, et à leur gré, les perceptions qui sont liées dans leur cerveau , l'imagination y supplée
(i) Essai sur l’origine des connoissances humaines. Amsterdam
ART. XXI. DE l/iNSTlNCT DES ANI.MAUX. 8l
parfaitement. Car, eu leur retraçaut les perceptions (i) mêmes des objets absens, elle les met dans le cas de se conduire comme s'ils avaient ces objets sous les ieux; et par là, de pourvoir à leur conservation plus promtemeut et plus sûrement que nous ne fesons quelquefois nous-mêmes avec le secours de la raison. Nous pouvons remarquer en nous quelque chose de semblable dans les occasions où la réflexion serait trop lente pour nous faire échapper à un danger. A la vue, par exemple, d’un corps prêt à nous écraser, l’imagination nous retrace l’idée de la mort, ou quelque chose d’approchant; et cette idée nous porte aussitôt à éviter le coup qui nous menace. Nous péririons infailliblement si, dans ces momens , nous n’avions que le secours de la mémoire et de la réflexion.
L’imagination produit même souvent en nous des effets qui paraîtraient devoir appartenir à la réflexion la plus présente. Quoique fort occupés d’une idée, les objets qui nous environnent continuent (a) d’agir sur nos sens : les perceptions qu’ils occasionnent en réveillent d’autres auxquelles' elles sont liées., et celles-ci déterminent ceitains moiivemens dans notre corps. Si toutes ces choses nous affectent moins vivement que l’idée qui nous occupe, elles ue peuvent nous en
(i) Essai sur l’oiigine des cnnnoissanccs liiiinainrs. Ainslerd.im, 1749. tome I , |). 71 .