ART. XXII. CARACTÈRE SPECIAL DE LA MÉMOIRE
acquise, il commence à disposer par lui-même de son imagination, et à lui donner un nouvel (i) essor. Car, par le secours des signes qu’il peut rappeler à son gré , il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent, les idées qui y sont liées. Dans la suite , il acquerra d’autant plus d’empire sur son imagination, qu’il inventera davantage de signes, parce qu’il se procurera un plus grand nombre de moyens pour l’exercer.
Voilà où l’on, commence à apercevoir la supériorité de notre ame sur celle des bétes. Car , d’un côté, il est constant qu’il ne dépend point d’elles d’attacher leurs idées à des signes arbitraires; et, de l’autre, il parait certain que cette impuissance ne vient pas uniquement de l’organisation. Leur corps n’est-il pas aussi propre au langage d’action que le nôtre? plusieurs d’entr’elles n’ont-elles pas tout ce qu’il faut pour l’articulation des sons? pourquoi donc , si elles étaient capables des mêmes opérations que nous, n’en donneraient-elles pas des preuves?
Ces détails démontrent comment l’usage des différentes sortes de signes (a) concourt aux progrès de l’imagination , de la contemplation et de la mémoire (3). Ce sont ces signes qui composent le langage de la parole, objet du premier
(i) Essai sur l’origine des connuissauces Uuroaines. Amsterdarn, > 749 - P- 76- Id. p. 77.
( 3 ' Id. p. 78.
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86 USAGK DE I.’ÉCBITURE EN GRÈCE.
chapitre de ce mémoire. J’ai parlé dans le chapitre précédent de la prosodie des langues; elle a fait naître la musique dont je crois devoir aus.si dire un mot ici.
; § III
De la Musique.
XXIII. Dans l’origine des langues la prosodie étant fort variée, toutes les inflexions de la voix lui étaient naturelles. Le hazard ne pouvait donc manquer d’y amener quelquefois des passages dont l’oreille était flattée; on les remarqua, et l’ou se fit une habitude de les répéter. Telle est la première idée qu’on eut de la mélodie.
L’ordre diatonique, c’est-à-dire celui où les sons se succèdent par tons et par demi-tons, paraît aujourd’hui si naturel, qu’on croirait qu’il a été connu le premier : mais si nous trouvons des sonsdont ( i ) les rapports soient beaucoup plus sensibles, nous aurons droit d’en conclure que fa succession en a été remarquée auparavant.
Puisqu’il est démontré que la progression par tierce, par quinte et par octave tient immédiatement au principe où l’harmonie prend son origine, c’est-à-dire à la résonnance des corps sonores ; et
(i) Fssai sur l’oriuini' des cùimnissances Iiiim.tiiiL'S Amsterdam, 17/19. f <>!)
ART. XXIII. DK LA MUSIQUK. 87
que l’ordie diatonique s’engendre de cette progression : c’est une conséquence que les rapports des sons doivent être bien plus sensibles dans la succession harmonique, que dans l’ordre diatonique. Celni-ci, en s’éloignant du principe de l’harmonie, ne peut conserver des rapports entre les sons, qu’autant qu’ils lui sont transmis par la succession qui l’engendre. Par exemple, re, dans l’ordre diatonique, n’est lié à ut que parce que ut re. est produit par la progression ut sol; et la liaison de ces deux derniers sons naît de l’harmonie des corps sonores dont ils font partie. L’oreille confirme ce raisonnement; car elle sent mieux le rapport des (i) sons ut, mi, sol, ut, que celui des sons ut, re, mi, fa. Les intervalles harmoniques ont donc été remarqués les premiers.
Il y a encore ici des progrès à observer . car les sons harmoniques formant des intervalles plus ou moins faciles à entonner, et ayant des rapports plus ou moins sensibles, il n’est pas naturel que ces sons aient été aperçus et saisis aussitôt les uns que les autres. Il est donc vwisemblable qu’on n’a eu cette progre.ssion entière , ut , mi, sol, ut, qu’après plusieurs expériences. Celle-là connue, on en fit d’autres sur le même modèle, telles que sol, si, re, sol. Quant à l’ordre diatonique, on ne le découvrit que peu à peu et après beau-
( 1 ) Ksbai sur l'origine des roniinissunces hiiniaiacs. Amstei dum,
‘/io l’-"0-
88 USAGE DE l’ÉCRITUKE EN GRÈCE.
coup de tâtonnemcns, puisque la génération n’en a été montrée qu’en 1712 par Rameau (1). ,
Les premiers progrès de cet art ont donc été le fruit d’une (2) longue expérience. On en a multiplié les principes, tant qu’on n’en a pas connu les véritable^ Rameau est le premier qui ait vu l’origine de toute l’harmonie dans la résonnance des corps sonores, et qui ait rappelé la théorie de cet art à un seul principe. Les Grecs, dont on vante si fort la musique, ne connaissaient point, non -plus que les Romains, la composition à plusieurs parties. Il est cependant vraisemblable qu’ils ont de bonne heure pratiqué quelques accords, soit que le hazard les leur eût fait remarquer, soit qu’en pinçant au même instant deux cordes d’un instrument, ils en eussent senti l’harmonie.
Les progrès de la musique ayant été aussi lents, on fut long-tems avant de songei' à la séparer des paroles : elle eût paru tout-à-fait dénuée d’expression. D’ailleurs , la prosodie s’étant saisie de tous les tons que' la voix peut former, et ayant seule fourni l’occasion de remarquer leur harmonie, il était naturel ( 3 j de ne regarder la musique que
(i) Voyez la géncration harmonique de cet auteur dans son Traite' de l’harmonie , publie’ cette année ; et séparément en 1737. L’article Rameau dans la Biographie universelle, par M. de Crois, mérite d’être consulté.
(a) Essai sur l’origine des connoissanccs humaines, il, 71..
( 3 ) Id. p. 72.