CHAPITRE VI
ANCIENNETÉ DE T-’ÉCIUTUIIE.
XXX. L’art (l’écrire est une invention trèsutile et très-ancienne , qui a cela de commun avec l’établissement des plus grands empires, que les commencemens en sont généralement incertains. Ce n’est pas qu’on n’ait sur ce sujet un grand nombre d’ouvrages, de traités, de dissertations : mais c’est cela même qui prouve l’incertitude où l’on est sur cette question ; car les Savans n’écrivent jamais tant que sur les matières qu’ils connaissent le moins. On peut donc , si on le juge à propos, consulter, entre beaucoup d’autres, Polydore Virgile rerum Invenloribus , liU. I, cap. 6 ; Athanase Kircbet:, in OEclipo Ægjrptiaco , tome II, class. ii, chap. i ; Thomas Hangius, in Cœlo orientis , Exercitat. i ; Joseph Scaliger, in Animadversionibus in chronolog. Eusebii, pag. rn. ipg; Samuel Bochart, Chanaan, lib. I, cap.o.o\ Étienne "tiiorm , de linguâ primœvâ , Exercitat. 2; de Literis ; Gaspard Schott, Mirabiliurn lib. VII , cap. '], de scriptoriœ artis /neentm/ie; Jean-Henri Heidegger, Histor. Patriarcharum , tome I (1),
(i) C>njcctiires !>ui les inetiioires oiif;iuaiix clc , lîiuxelles, i-5î. r aSo.
120 USAGE I)E LECRlTUltE EN GRÈGE.
ExercitaL J 6 ; Herman Hugo , de *primâ scri~ bendi Origine; Pierre Holm , Disputatione de scripturâ et ’scriplione , in analectis Thomœ Crenii (i); et surtout : Joh, JSicolai Funccii Marburgensis de scripturâ veterum commenlatio , Marburgi et Biutelii , Il suffit. d’indiquer ces
auteurs et ces ouvrages : ce serait une grande et pénible entreprise que de vouloir les compiler. Je remarquerai seulement qu’il en résulte :
I* Qu’on est extrêmement partagé sur l’origine des lettres, et sur ceux à qui nous avons obligation de leur invention ;
2 * Que* quelques-i^ns en font honneur à Moïse, comme saint Cirilltf d’Alexandrie ( 2 ), Eupolème, cité par Clément d’Alexandrie (3) et par Eusèhe (4); enfin Isidore de Séville (5); mais ce dernier n’attribue à Moïse que l’invention des lettres hébraïques' (a);
3® Que selon d’autres les lettres ont été inventées par Abraham, coname Philon et Suidas au mot Àêpaà(jL; et d’autres par Seth, comme Flavius Joseph au premier livre de ses Antiquités Judaïques, chapitre 4 9 Suidas lui-même au mot selon Isidore de Séville, Abraham inventa
(i) Conjectures sur les mémoires originaux etc., Bruxelles, 1763. P». aSi.
(a) Lih, VII contra JuUanum.
(3) Lib. I Stro/uatum^ cap, a3.
(4) Prœparat. evangelicœ lib, IX, cap. 7.
(5) Origin. lib. /, cap. 3. J’ai ilonné la traduction de ce chapitre dans la Bibliographie alfabétique, p. i3a. .
ART. XXX. ANCIENNETÉ DE l'ÉCRITCRE. 12 1
les lettres siriennes et caldéennes, qui, ajoutet-il, s’accordent avec les hébraïques par le nom- * bre et par le son , et n’en diffèrent que par la forme ;
4® Mais que l’opinion la plus commune a toujours été que les lettres avaient été connues d’Adam, et ce (j) sentiment a été suivi par saint Augustin ( 2 ); par Suidas, très -inconstant dans son opinion, ou plutôt simple compilateur sans critique, au mot Â^à(A; et l’était encore dans le dernier siècle par la foule des commentateurs et des critiques (3). L’ouvrage que les Sabiens disent composé par Adam subsiste encore aujourd’hui. On dit que le caractère des lettres est tout-à-fait extraordinaire (4).
On voit par là que tous ceux qui attribuent l’invention des lettres à Abraham, à Seth, à Adam, regardent l’art d’écrire comme plus ancien que Moïse. S’il ne fallait donc que compter les suffrages , la question serait bientôt décidée contre ceux qui en font honneur au législateur des Juifs. Mais ne comptons pas les opinions
(i) Conjectures sur les mémoires originaux, etc.p. aS 3 .
(i)'- Questione LXIX super exoàum.
( 3 ) Conjectures, etc., p. a 84 .
( 4 ) Dictionnaire de la Bible, par Dom Calmct. Genève 1730, art. lettres. Voyez Jean Albert Fabricius in codice psendepigrapho vcteris teslamenti. Ce livre a été publié par Mathias Norberg en 181 5 et 1816. Adam ne peut Bavoir composé. Voyez un art. du Journal des Savans, de 1819, par M. Silvestredc Sacy, et le Nécrologedç 1827, U* partie, p. 573.
122 USA.GB D£ l’ÉCRITUKE £M GRÈCE.
un peu arbitraires, et discutons les principes.
Ces principes se réduisent à ce dilemme : ou c’est Dieu qui a appris l’art d’écrire à Adam, ou l’invention de cet art est uniquement due à l’industrie des hommes qui en ont senti la nécessité, et qui en ont imaginé les moyens.
La première de ces opinions est plus conforme au sistème de la foi catholique. Dieu apprit à Adam la langue dans laquelle il imposa des noms à tous les animaux (ij. Il est donc naturel qu’en lui enseignant cette langue, il lui ait enseigné en même tems l’art de l’écrire. Cette raison, qui a été sentie par la plupart des critiques, les a presque tous ramenés à l’opiiuon d’après laquelle Adam a connu les lettres. Ils n’ont fait en cela que suivre le sentiment de saint, Augustin (2), selon l’avis duquel il ne faut pas croire ce quia été imaginé par quelques-uns, qu’il n’y a que la langue hébraïque qui ait été .conservée par Héber, de. qui les hébreux tiennent leur nom, et qui ait passé de lui à Abraham , en sorte que les caractères de l’écriture hébraïque. n’aient commencé qu’à la loi qui fut donnée à Moï^e. Il vaut mieux admettre que cette langue a été conservée avec ses caractères par la succession des patriarches. iVo/^ est credendum quod nonnulli arbitranlur, hebræam tantum linguam , per ilium qui vocatur Hebery
■ 1. i.it
(0 Conjeclonjs ()■ Voyez la Genèse, II, 19 .
(a) Conjectures, etc., i>. a85.
ART. XXXI. l’Écrit, plds anc. que moïse. ia3 undè Hehrœorum vocabulum est^ fuisse servatam, atque indè perveiiisse ad Abrahcanum ; hebrœas autem literas à lege • cœpisse , quœ data est per Mosem ; sed potiùs per illam successionem patruni memoratam linguam cum suis lileris custodisse (i). Une opinion proniMicée aussi formellement suffit pour fermer la bouche à tout catholique, et prouve la haute ancienneté de l’écriture qu’Héber a seulement conservée, et que rien n’empêche de faire remonter jusqu’au premier homme (a).
L’écriture est plus ancienne que Moïset
XXXI. Si l’on refuse d’admettre qu’Adam a connu l’écriture, si l’on soutient que Dieu n'est point intervenu d’une manière immédiate dans l’invention des lettres, mais que la connaissance en a été abandonnée à la seule industrie des hommes (a), on pourra se convaincre, dans cette supposition même, que l’invention des lettres a précédé le tems de Moïse , et , conséquemment , que l’on a commencé d’écrire long-teras avant lui.
Pour le prouver, j,e n’alléguerai ni l’autorité des
(1) de civiUtle dei, lÀh. XVli] , cap. 3<)
( 2 ) Conjectures sur la Uenésc, 5. p. 2B5.
ia4 USAGE DE l’écriture EN GRÈCE, différens écrits attribués aux anciens patriarches avant Moïse, quoiqu’appuyés de suffrages respectables.' J’ai parlé dans Tarticle précédent de ’ l’ouvrage prétendu d’Adam. Jean Albert Fabricius , qui en a fait mention (i), n’oublie pas ceux de Seth, d’Enoch, d’ Abraham et de Jacob. Je ne dirai rien de l’inscription phénicienne (a) que les Chananéens, chassés de leur pays par Josué, peu de tems apres la mort de Moïse, et fugitifs en Afrique , avaient mise sur un monument qu’ils y avaient dressé, quoique rapporté en grec par Procope (3) : j’ai prouvé (4) l’authenticité des observations astronomiques conservées par écrit à Babilone depuis jgoS ans avant qu’Alaxandre-le- Grand s’en fût rendu maître, et envoyées par Callistènes à Aristote , ce qui ferait remonter l’usage de l’écriture, chez les Babiloniens, à l’an 2 a 35 avant notre ère , g3 ans après l’époque donnée au déluge par M. I.archer, et 662 ans avant la naissance de Moïse. J’ai cité le passage de Simpliciiis (5) qui rapporte ce fait d’une manière trèsexpresse {a}.
Je conviendrai, si l’on veut, que les écrits at-
( 1 ) I n codice pseudepigrapho veleris testamenti.
(3) HMEIÏ EZMEN OI «TFONTEZ AHO nPOEÛnOT IH20T TOT AH2TOTTIOT NATH. Nos fugimus a facie Jésus C JosueJ latroHU , fia Nave (NunJ.
(3? In vandalicis, lih, II.
(4) Mémoires pour servir Al'liiitoirc ancienne du Globe, VII, iib. (5j Comment. 46 üi ^IrUtolel, lib. II decœlo.
ART. XXXI. l’Écrit, plus anc. que moïse. iü 5 tribués aux anciens patriarches paraissent supposés, malgré tous les suffrages dont on tâche de les autoriser : que l’inscription d’Afrique n’est pas assez bien établie par l’unique témoignage de Procope; et que des critiques habiles doutent de la date des observations astronomiques de Babilone, appuyée sur l’autorité de Siraplicius, ou, ce qui est plus suspect, sur celle de Porphire, de qui Simplicius l’a prise (i). J’ai cependant, en ce moment, dans mon cabinet, plusieurs de ces briques astronomiques de Babilone, qui ont été portées de Perse, et qui m’ont été cédées par mon collègue à l’Institut, M. Félix Lajard fa).
N’employons pour l’objet dont il est question dans cet article que des preuves directes et concluantes : elles seront puisées dans l’Exode composé par Moïse lui-même.
Premier fait. Le peuple hébreu étant arrivé au pié du mont Sinaï, deux mois après sa sortie d’Égipte, Moïse gravit le sommet du mont où Dieu, parmi les différens ordres qui regardaient les cérémonies de son culte , lui commanda (a) : 1° de faire graver les noms des douze patriarches, chefs des tribus , sur les deux pierres d’onix qui devaient attacher l’éphod du grand-prétre sur l’épaule ( 3 ); 2° de faire graver les mêmes noms
(i) Conjectures sur la Genèse , p. 387.
(1) Id. Ibidem.
( 3 ) Exode, XXVIII, 9, 10, II.
ia 6 USAGE DE l’ÉCHITÜRE en GRÈCE.
sur les douze pierres du pectoral du grand-prêtre (i); 3® de faire graver au burin ces deux mots hébreux, kodesch lejehovah ( 2 ), sainteté du Seigneur [Jéhovah), sur la lame d’or que le. ^rand-prêtre devait porter attachée au-devant de sa thiare (3) ; et Moise ajoute (4) que cela devait être exécuté par Béséléel, de la tribu de Juda, et par Ooliab , de la tribu de Dan : ce qui fut exécuté réellement dans la suite.
Second fait. Moïse reçut alors sur le mont Sinaï, les deux premières tables de la loi, où Dieu lui-même avait écrit le Décalogue (5), et les ayant brisées dans l’indignation dont il fut saisi quand il vit le peuple adorer le veau d’or, il lui fut ordonné d’en faire deux autres pareilles, où Dieu écrivit de nouveau le même Décalogue ( 6 ).
Troisième fait. Enfin Moïse , pour tâcher de fléchir la colère de Dieu, le prie de l’effacer de son livre qu’il a écrit , c’est-à-dire de le faire mourir, s’il ne veut point pardonner aux Hébreux leur idolâtrie ( 7 ), et Dieu lui répond qu’il n’effacera de son livre, c’est-à-dire qu’il ne fera mourir que celui qui aura péché contre lui.
(1) Eïode, XXVIII, verset 21. '
wip (a)
(3) Exode, XX VIII , ;<6 et 37.
(4) Id. XXXI, 2, 6.
(5) Id. XXXII, i5.
(6) Id. XXXIV, 28, 29.
( 7 ) /d.XXXlI, 32.
ART. XXXI. l’Écrit, plus anc. que moïse. 127 Ces trois faits prouvent : i® qu’on savait lire parmi les hébreux, deux mois après leur sortie d’Egipte, puisque ce ne peut être qu’en vue de leur faire lire sa loi, que Dieu la leur donna gravée sur les deux tables; 2® qu’on savait même écrire , puisque Dieu ordonna que différons noms fussent gravés sur les pierres précieuses et sur l’or; 3 ® enfin que l’usage des livres y était déjà assez commun pour avoir introduit cette expression proverbiale» effacer quelqu’un du livre «pour dire « le faire mourir, » dont Moïse se sert, et que Dieu lui-méme répète. Céla fait voir que l’usage des lettres, de l’écriture, des livres, devait être déjà ancien chez les Hébreux;^ car personne ne se persuadera qu’en deux mois de tems qu’il y avait depuis que Moï.se les conduisait, au milieu dfe l’embarras des marches, de l’agitation des campemens, de l’inquiétude de manquer du néces- .saire. Moïse ait pu enseigner aux Hébreux à lire et à écrire, ni les Hébreux (1) l’apprendre, et que dans un si court espace les livres 'aient pu devenir assez communs parmi eux pour y introduire l’expression proverbiale employée par Moïse (2).
(i) Conjectures sur la Genèse, p. a8<).
(■il 1 ( 1 . p, ago,
1^8 bsAO>£ DÛ l'ÉCBITÜRE en GRÈCE.
§ II-
Sur Hermès ou Thoth , inventeur de l’écriture.
XXXII. Cnéus Gellius, cité par Pline le naturaliste (i), cl Diodore de Sicile (a) attribuent l’invention des lettres au célèbre Thoth, appelé Hermès par les Grecs, et Mercure par les Latins; mais il paraît qu’avant et après lui les Égiptiens ont employé l’écriture hiérogliphique plus mistérieuse et par cela même plus convenable à leur caractère. L’écriture alfabétique ou phonétique n’en est pas moins celle que Thoth inventa , comme cela résulte du témoignage de Platon qui dit (3) :
«Aux environs de Naucratis, ville d’Égipte, « il y avait un ancien dieu auquel on consacra un « oiseau nommé Ibis; il s’appelait Theuth. On dit « qu’il inventa le premier les nombres et le cal- «cul, la géométrie et l’astronomie, ainsi que le «jeu d’échecs, le jeu de dés et les lettres (4). Tha-
(i^ Livre VII , cliap. 56.
(ï) Livre I, chap. i6, dans l’édition de Wesseling.
(3) Phèdre, tome II , p. 2^4 de l'édition de Serranus.
(4) C'est beaucoup inventer pour un seul homme , peut être Hermès ne 6t-il qu’enseigner aux Égiptiens l’art> découvert par les Ethiopiens. En effet ceux-ci, selon Diodore de Sicile (III, 4). prétendaient que l’écriture était née chez eux. Les Égiptiens, disaient-ils, se servent de caractères qui ne sont propres qu’à leur nation j mais les uns sont à l’usage de tout le peuple, et appelés
' pDigitizoà bV ■
^ ’ui^TiîUiiiMSf riirrilnre.