‹ Essai sur l'origine de l'écriture, sur son introduction dans la Grèce et son usage jusq'au temps d'HomèreChapitre 31 sur 62 · AKT. XXXII. HERMÈS OU THOTH. 1 2Q · texte numérisé non relu

AKT. XXXII. HERMÈS OU THOTH. 1 2Q

V mus était alors roi de toute l’Égipte, et siégeait « dans la ville que les Grecs nomment la Thèbes « égiptienne ; on l’appelait le Dieu Ammon.Theuth « vint le trouver, lui montra ses découvertes, et « lui dit qu’il fallait les répandre parmi les Égip- « tiens. Thamus le pria de lui détailler l’utilité de « chacune. Tandis que celui-ci satisfesait à cette «a demande, tantôt Thamus l’approuvait , et tantôt <ril le blâmait, selon que Theuth lui paraissait ré- « pondre bien ou mal. Il serait trop long de rap- « porter tout ce que Thamus lui dit au sujet de « chacune de ses découvertes. Quand ils en furent tt à l’article des lettres : Grand roi, lui dit Theuth^

« cette science rendra les Égiptiens plus savans et « leur donnera une mémoire plus fidèle; car cette O découverte est le principe de la science et de la « mémoire. — Habile Theuth , lui répondit le roi, « les uns sont plus aptes à découvrir les arts , et « les autres à juger jusqu’à quel point ces décou- « vertes pourront être utiles ou funestes. Toi , l’in- « venteur des lettres, tu te laisses aveugler par ta a bienveillance sur l’effet qu’elles auront ; car leur

Tolgaires par cette raison , et les autres sont sacres , et connus seulement des prêtres qui s’en transmettent l’intelligence de père en (ils. Les Ethiopiens ont aussi deux sortes de caractères , mais ils sont communs à tout le monde chez eux. Leurs lettres ressemblent, les unes àjdiirèrentés espèces d’animaux, d’autres i des insirumens me'caniques. Ainsi ils composent leur écriture, non d’un assemblage de lettres et de mots, mais d’un arrangement de figures dont un long usage a grave' la signification dans leur me'moire. Voyez la suite de ce curieux passage.

l3o USAGE DE l’ÉCBITUBE EN GRÈCE.

« usage, en habituant ceux qui leur apprendront à « négliger leur mémoire , la leur fera perdre. Se «fiant sur les signes extérieurs des lettres, leur « esprit oubliera ce qu’elles représentent. Âin.si ta « découverte conservera les souvenirs, mais n’exer- «cera point la mémoire; de plus, tes disciples « n’auront que l’apparence du savoir, sans en avoir « la réalité ; car, lorsqu’ils auront fait de nom- «breuses lectures sans prendre des leçons d’un « maître, ils passeront souvent pour des savons, « tandis qu’au fond ils ne seront que des ignorons. «L’habitude les rendra plus ignorons, et leur «commerce deviendra plus désagréable, puisque « sans rien savoir, ils passeront pour savans. »

Cette conversation avec Ammon s’accorde avec celle que rapporte Apulée sur la nature des dieux, ou plutôt sur la divinité, et dont le principal interlocuteur est Hermès ou Thoth. J’en ai donné la traduction dans un autre ouvrage (i). Je ne discuterai pas ici le* raisonnement que fait faire Platon au roi d’Égipte contre l’écriture. J’ai déjà prouvé {art. xxi ) que les hommes n’ont pu avoir de mémoire qu’avec son secours, et cela est si évident, que je ne crois pas nécessaire de revenir sur ce sujet.

Tout ce que je conclurai de ce passage , c’est qu’Hermès inventa l’alfabet (a).’ Selon Plutar-

(i) Bibliographie alfabétique, p- aa4-

ABT. XXXII. HERMÈS OU THOTH. l3t

que (i), la première lettre de l’alfabet égiptien fiit exprimée par le dessin d’un ibis, parce que cet oiseau était consacré à Hermès, et que celui-ci est l’inventeur des lettres. Cicéron (a) compte cinq Hermès ; mais il n’attribue à aucun l’invention de l’écriture. Il dit que le premier de ces personages est celui qui eut pour père le ciel et pour mère la lumière ; c’est peut-être ainsi que les premiers anciens poètes grecs , dans leurs Théogonies, ont désigné le père de la civilisation égiptienne, qui se perdait pour eux dans la nuit des tems. On a cru qu’il s’agissait dans Plutarque de Mercure Trismégiste, à qui l’histoire donne le nom de Siphoas, et qu’elle fait régner en Égipte environ 1996 ans avant notre ère ( 3 ) ; mais ce * serait donner aux lettres en Égipte une origine beaucoup trop récente. On vient de voir que Platon , qui vivait plusieurs siècles avant Plutarque, et qui avait passé quelques années en Égipte , fait remonter Hermès beaucoup plus haut. C’est dans son dialogue intitulé Phèdre ( 4 ) , comme on vient de le voir , et non dans son Phédon ( 5 ) , que ce philosophe dit qu’Herraès était un dieu indigète qui vivait en Égipte sous le règne de Thamus, souverain de toute l’Égipte. Platon fait cette ohser-

(i) Sympos. IX, a et 3, p. 338, en fraoçaia , propos de table.

(a) De naturd deorum, 1. III, chap. aa.

(3) Ricard ,. trad, des œurres morales de Plutarque.

(4) Tome II , p. a74 , dans l’ddition de Serranns.

(5) Comme le dit Ricard, c’est peut-être une faute d’impression.

i3a USAGE DE l’Écriture en gréce.

vation sans doute pour combattre la fausse opinion répandue par les anciens poètes grecs qui, ne sachant pas l’histoire d’Égipte, voulurent faire croire que Thoth était né parmi eux : c’est le cinquième Mercure ou Hermès de Cicéron , qui, ditil, est appelé Thoth par les Égiptiens , chez lesquels le premier mois de l’année porte aussi ce nom. Ce Mercure, continue Cicéron (i), est celui que la ville de Phénée révère , et qui , s’étant sauvé en Égipte pour avoir tué Argus , y fit recevoir ses lois et fleurir les beaux-arts. Phénée est uge ville d’Arcadie dont Pausanias détaille tous les monumens (a). Il dit en effet qu’Hermès est celui des dieux pour lequel les Phénéates ont le plus de vénération, et en l’honneur duquel ils ont institué les jeux hcrméens; mais il ne dit nullement que cet Hermès ait civilisé l’Égipte , tradition dont il reconnaissait sans doute l’absurdité (a).

Détails sur récriture d Hermès.

XXXIII. On a dit qu’Hermès était fils de Vulcain ; celui à qui les Égiptiens donnaient le nom de Thoth était le premier de leurs philosophes ; il était naturel que son origine fût rapportée à Vul-

(1) De naturâ deorum, 1. 111 , cliap. 23.

( 2 ) Arcadiques, cbap. i4-

ART. XXXIII. DE l’Écriture d’hermés. i33 cain, ou Phthas, qui était le premier de leurs dieux (a).

Les historiens parlent de Siphoas comme d’un prince rempli de justice et de piété , et d’un savoir extraordinaire. Dès qu’il fut sur le trône , il s’appliqua à rétablir la religion et les lois , aussi bien que l’étude de l’histoire naturelle; cependant son règne ne dura tout au plus que quatorze ans (i). Je vieqs d’observer que ce règne était bien postérieur à l’invention des lettres. On a peut-être donné à Siphoas le nom de Thoth à cause de son goût pour les sciences ; car l'ancien Thoth fut certainement l’inventeur des lettres ; tous les auteurs anciens en conviennent : il distingua les voyelles des consonnes, et parmi celles-ci les muettes des liquides. Platon , en particulier, dans son Philèbe .(a), dit l’avoir appris des prêtres égiptiens. Je rapporterai en entier ce passage qui parait très-important pour l’objet dont il est ici question.

Platon observe, ou fait observer par Socrate, qu’une science est créée eu distinguant dans l’infini un certain nombre et une certaine .unité. C’est par le moyen de cette distinction que l’on peut raisonner sur un objet infini et y démêler

(i) Ricard dans sa traduction désoeuvrés morales de Plutarque. IX , 366.

Tome II , p. i8 ^dit. de Serranus , IV , 2 î 3 , dans celle dt Deux-Ponts.

l34 DSAGE DE l’ÉCRITÜRE EN GRÈCE

une suite d’idées qui compose une science.» Ainsi,» ajoute-t-il, «après qu’on eut observé que la voix «était infinie, soit que cette découverte vienne « d’un dieu ou de quelque homme divin, comme « on le raconte en Égipte d’un certain Thotb(Platon écrit toujoursTheuth), « qui, le premier, aper- « çut dans cet infini les voyelles, comme étant, «non pas l’unité, mais la pluralité; et puis d’au» « très lettres qui , sans tenir de la nature des « voyelles, ont cependant un certain son, et court nut qu'elles avaient pareillement un nombre dé- « terminé; qui distingua encore une troisième es- « pèce de lettres , que nous appelons aujourd’hui « muettes; après ces observations, il sépara une à «une les lettres muettes ou privées de son; en- « suite il en fit autant par rapport aux voyelles et «aux moyennes, jusqu’à ce qu’en ayant saisi le « nombre, il leur donna à toutes et à chacune le « nom d’élément. De plus , voyant qu’aucun de « nous ne pourrait apprendre aucune de ces let- « très toute seule, et sans les apprendre toutes, il rt en imagina le lien, pour former une unité; et, se « représentant tout cela comme ne fesant qu’un « tout, il donna à ce tout le nom de grammaire , « comme n’étant aussi qu’un seul art. »

On voit que l’invention attribuée ici à Hermès, ou Thoth , est bien celle de l’écriture phonétique. Ce passage de Platon est commenté par celui de Plutarque où le géomètre Hermias demande au grammairien Protogènes de lui dire pourquoi

art. XXXIII. DK l’^CRITDBE d’hKRMÈS. 1 35 Ta tenait le premier rang parmi le.s lettres (i)? '

« Protogènes en donna la raison qu’on apporte « ordinairement dans les écoles : que les voyelles a précèdent à juste titre les muettes et les séraia voyelles; que, celles-ci se divisant en longues, a en brèves et en douteuses ou de deux tems, a ces dernières doivent nécessairement avoir plus a de dignité ; et parmi elles la pi'ééminence est a due à celle qui est toujours devant les autres, a et qui ne sé place jamais après. Or, telle est la a voyelle a qui ne veut point être après l’i et l’u « pour ne former avec l’une ou l’autre qu’une a seule sillabe , et qui rejette , avec une sorte d’in- «dignation, cette place pour reprendre le prête mier rang. Mais qu’on la mette avec telle des B deux que l’on voudra , pourvu qu’elle la pré- B cède , il régnera entr’elles une harmonie para faite, et elles formeront des sillabes, comme on B le voit dans une foule de mots, tels que iupiov, «le lendemain; jouer de la flûte; liavroç,

ad’Ajax; avoir honte. Ainsi que les

B athlètes vainqueurs au Pentathle, c’est-à-dire «dans cinq combats, elle a sur les autres lettres - «un triple avantage; elle l’emporte sur les con- « sonnes parce qu’elle est voyelle ; sur les voyelles « parce qu’elle est douteuse , et en second lieu « parce qu’ellë est la première et ne marche ja- « mais à leur suite. »

(i) Sympoiiaques , question V.

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