‹ Essai sur l'origine de l'écriture, sur son introduction dans la Grèce et son usage jusq'au temps d'HomèreChapitre 32 sur 62 · USAGE DE L ECRITURE EN GRÈCE · texte numérisé non relu

USAGE DE L ECRITURE EN GRÈCE

«Quand Protogènes eut fini, Ammonios m’a- « dressa la parole : — Eh quoi ! me dit-il , vous « qui êtes Béotien , vous ne prendrez pas la dé- « fense de Cadmos qui donna, dit-on, à \ alpha le « premier rang parmi les lettres, parce qu’alplia, , « en phénicien , signifie bœuf, animai qu’il comp- « lait, non pour le second ou le troisième , comme « fait Hésiode , mais le premier des ustensiles né- « cessaires à l’homme. »

§ IV

Observation sur le récit de Plutarque , et suite de de ce récit.

XXXIV. Cette conversation , racontée par Plutarque sur l’origine des lettres ne pouvait s’arrêter à l’endroit que l’on vient de lire. Si les Phéniciens avaient donné un nom à la première lettre , ils auraient donc inventé l’écriture , et non pas les Égiptiens, comme le dit Platon ; aussi à peine Protogènes a fini de parler, que Plutarque lui-même . prend la parole et continue ainsi sa narration :

« Non , » lui dis-je , « il est plus naturel que je « préfère à Cadmos , aïeul de Dionusos ( ou Bacchus), « mon propre aïeul Lamprias qui disait que « le premier son articulé que l’homme fasse en- , « tendre est I’a ; que c’est surtout par le mouve-

« ment des lèvres que l’air se modifie dans la bou- « che ; que leur seule ouverture fait prononcer

ART. XXXIV. RÉCIT DE PLUTARQDE. iZ']

« ce son , le plus élémentaire de tous ; celui qui «demande le moins d’efFort, qui n’a aucun bea soin du mouvement de la langue , laquelle reste «immobile à'sa place, pendant que le son sort O librement de sa bouche. C’est le premier que les a.enfans prononcent; et on le voit dans le mot «a^fiv qui signifie chanter, dans âu).eîv, jouer de « la flûte , et dans aXa^a^civ , jeter de grands cris ; « les, mots àipetv et avot^eiv, qui , expriment élever, « ouvrir, viennent, je crois , de l’élévation et de « l’ouverture que forment les lèvres , pour donner « passage à ce son. Bien plus, toutes les consonnes « ont besoin, pour être prononcées, du son de I’a, « comme d’une lumière qui les guide; le p seul en «est excepté, ef n’emprunte rien de cette pre- « mière voyelle. Je ne parle point du phi et du chi « qui ne sont que le p et le k aspirés, s .,i

J’interromps un moment ici Plutarque, pour observer que nous prononçons effectivement en grec pour la lettre p, en sorte que cette consonne ne prend rien du son de I’a dans son énonciation, ainsi que le font le^ , consonnes bêta, gamma, delta, etc. : mais il en est de même des lettres u, n, r ^ ps qui se prononcent mu, nu, r/io et psi. Si cette dernière peut se rapporter au sigma dont elle n’est qu’une lettre double, il n’en est pas de même des trois autres. Peut-être, du tems de Plutarque, prononrait-on Jiia, na, rha et psa. Je reprends à présent le récit de cet auteur.

« Hermias me dit qu’il approuvait l’une et l’au-

l38 USAGE DE u’]éCRlTDRE EN GR^CE.

a tre raison. Pourquoi donc, répliquai-je , ne nous « dites-vous pas si le nombre des lettres est fondé «sur quelque proportion? pour moi, je crois « qu’il y en a une, et je le conjecture de ce que « le rapport numérique des consonnes et des semi- « voyelles, n’est pas arbitraire, ni un effet du ha- « zard , mais qu’il est formé sur la première pro- « portion que nous appelons arithmétique, leurs « nombres respectifs étant neuf, huit et sept, celui n du milieu surpasse le dernier de k même quan- « tité dont il est surpassé lui -même par le pre- « roier ; et le plus grand des deux extrêmes est an « plus petit, comme le nombre des Muses est au ff nombre consacré à Apollon. Le nombre neuf « est échu en partage aux Muses; et le nombre « sept au dieu qui les préside. Or, ces deux num- «bres, joints ensemble, sont le double de celui « du milieu qui est huit; et cela doit être, puisque «les semi-voyelles, qui sont entre les deux ex- « trêmes , participent à leur puissance et à leur a son. 9

J’observe en effet que les consonnes proprement dites (i), sont au nombre de neuf, savoir; B, G, D, Z, Th, K, P, S, T; les demi-voyelles ou liquides , en y comprenant les quatre doubles , sont au nombre de huit: L, M, N, X, P, Ph,

(i) Ricard , d’après Jablonski , ajoute ou les muettes ; mais cette expression est fausse, et ne convient qu’à l'aleph des hébreux comme on le verra bientôt.

ART. XXXIV. R^CIT DE PtUTAHQDÉ. iSg

Ch, Ps; et il y a sept voyelles : A, E, E, I, O, U, ô. On a doue cette proportion arithmétique: neuf est à huit , comme huit est à sept. Le premier des deux extrétnes est neuf, nombre des Muses, et le second est sept, nombre consacré à Apol> Ion , parce que ce dieu était né le septième jour du mois athénien Thargélion (i), lequel concourait avec le commencement du printems. Les deux nombres neuf et sept , qui sont ceux des consonnes proprement dites et des voyelles, donnent un nombre double de huit, qui est celui des semi-voyelles, lesquelles sont le nombre moyen entre les deux extrêmes, et qui, tenant des consonnes et des voyelles, sont, par cette raison, appelés semi-voyelles. Après cette explication qui m’a paru nécessaire, je reviens au ^ texte de Plutarque (al :

« Hermès, n dit alors Hermias, « passe pour le « premier des dieux qui ait inventé les lettres en « Égipte ; et l’on veut qu’à cause de cela les Égip- « tiens désignent la première de leurs lettres par «un ibis, oiseau consacré à Hermès; mais c’est mal «à propos, selon moi, qu’ils ont donné à une «lettre muette, et qui n’a par elle-même aucun « son , la prééminence sur toutes les autres. »

Cet endroit de Plutarque, si l’on en croit Ja-

(i) Plutarque, Sjrmposiaca , Ht. VIII, quest. I. p. 34a dut. XI dans l’cdition grecque du Plutarque de Tubinge , 1798 .

(a) Livre IX , question III , dans la même édiüou , p. 4<>4’

i4o USAGE DE l’Écriture em gkéce.

blonski, a induit quelques savans en erreur; ils ont cru que par la première lettre égiptienne, représentée sous la forme de l’ibis, il entendait la lettre a, et ils se sont autorisés d’un autre passage de Plutarque (i), dans lequel il dit que l’ibis ressemblait à un triangle ou à un cœur. En effet , nous apprenons d’Horapollo que (a) « Cet oiseau «est le simbole du cœur, parce que, cachant « sa tête et son cou daps les plumes qui sont sous « son estomac , il prend la ressemblance d’un « cœur, ressemblance qui fournissait aux Égip- « tiens matière à bien des raisonnemens. » Celui que fait Plutarque pour justifier sa conjecture , est que la lettre a ressemble un peu à un cœur renversé; mais les interprètes de Plutarque, selon Jablonski, ont mal pris la pensée de cet auteur, en ce qu’ils ont entendu ces mots du texte âvwSw nal à<p9oyyco de l’ibis, au lieu qu’il s’agit d’une lettre. Plutarque dit que les Égiptiens ont eu tort de donner le premier rang dans leur alfabet à une lettre muette et qui n’a point de son par ( ellemême. Cette lettre, en suivant le raisonnement de Jablonski , ne peut donc être I’a qui est une voyelle, et à laquelle, par conséquent, ne: convient pas le caractère que Plutarque attribue à la première lettre égiptienne, d’être muette. Il s’agit donc dans cet endroit de la lettre 6 ou thêta,

(i) Plutarque livre IV, question V.

(a) Hiéroglyph. chap. 36.

ART. XXXIV. RÉCIT DE PLUTARQÜE. l4l

qui était la première de Theuth , nom égiptien d’Hermès et du premier mois de l’année égiptienne. Or, cette lettre est figurée dans l’ibis qui , lorsqu’il cache son bec sous ses ailes , au-dessous de sa poitrine , représente à peu près la lettre 6 , la première du nom deThoth. Au reste, l’ibis était particulièrement consacré à ce Dieu; ce qui a donné lieu aux Grecs, accoutumés à adopter et à défigurer la plupart des traditions égiptiennes, de feindre que Thoth, pour échapper à la fureur de Tiphon, s’était métamorphosé en ibis ou en cicogne (i).

L’explication de Jablonski n’est nullement satisfesante; son thêta est une consonne proprement dite; mais c’est improprement que ces sortes de consonnes ont été appelées muettes. L’a dont parle Plutarque est véritablement une lettre muette, et nous pouvons juger de sa nature par Valeph des Hébreux, qui y a peut-être été puisé. Nous connaissons l’alfabet hébreu, composé de vingt-deux lettres qui sont toutes des consonnes, à l’exception de la première. Celleci est la voyelle , a , comme dans l’alfabet grec et dans le nôtre ; mais en hébreu cette voyelle', qui porte le nom Saleph, n’a point de son particulier ; les voyelles de l’alfabet hébreu sont au nombre de cinq longues , de cinq brèves

(i) Voyez Jablonski dans son panthéon Égiptien, liyre V, cliap. 5, p. 6. '

l4a USAGE DE l’écriture EIT GRÈCE.

et de quatre très-brèves , qui sont désignées par des points (i). Haleph prend le son de la voyelle indiquée par les points qui l’accompagnent ; ce n’est qu’une aspiration presqu’insensible ; à peine a-t-il un autre son que celui de la voyelle dont il est accompagné (a). M. de Sacy observe que c’est un avantage, en ce que la prononciation est ainsi mieux notée , l'organe vocal étant obligé d’aspirer avant d’émettre le son d’une voyelle isolée.

Lorsqu’un nom commence par une voyelle, c’est toujours la lettre qui lui sert d’initiale , et le point qui l’accompagne détermine le son qui en résulte. Ainsi les cinq mots :

Abis,

Ebis,

Ibis,

Obis,

Ubis,

s’écrivent

On voit ainsi que le mot ibis a bien l’a pour lettre initiale, mais quil doit se prononcer ibis, la lettre a étant muette, comme le dit Plutarque (a).

A la vérité les lettres de l’allabet hébreu n’ont commencé à être indiquées par des points que

(t) NouTelle méthode'hébraïque. Paris 1708, p. 5 .

(a) Grammaire de Sarchi , p. 4. NouTelle mdthode hébraïque, 1». 3 .

Digiti. . by Go(

ART. RÉCIT DE PLUTARQÜE. l43

vers la fin du cinquième siècle ( i ) ; mais il fallait bien qu’il y eut auparavant quelque signe pour déterminer le son de ï'aleph, qui est incertain lorsque celui-là n’y est pas joint.

Cette observation semble prouver que l’alfabet hébreu dérive de l’alfabet égiptien ; et cela est bien naturel, Moïse ayant été élevé parmi les égiptiens. C’est, au reste, ce qui va être confirmé par le témoignage de Tacite.

(i) Nouvelle méthode hébraïque, p. 5. Je reviendrai sur cet objet dans la suite, dans une note de Part xxxviii. Les points-voyelles avaient toujours passé pour être contemporains des caractères hébraïques , et appartenir aux mêmes inventeurs; lorsque tout-à-coup, vers le milieu du seizième siècle, Élias Lévila attaqua leur antiquité et en attribua l’invention aux rabbins de l’école de Tibériade, qui florissaient vers le cinquième siècle de notre ère. LaSinagogue entière se souleva contre lui , et le regarda comme un blasphémateur. Son sistème serait resté enseveli dans l’obscurité , si Louis Capelle, pasteur de l’église protestante à üaumur , n’eût pris à coeur l’opinion d’Élias Lévita qu’il a soutenue. Mais il a été fort bien combattu par BuxtorfT. Voyez la grammaire hébraïque de Fabre d’OUvet, Paris iSiS.p-ax

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