IV. a Les sciences et »ditM. Larcher (i
« n’étant point'nécessaires au salut, il y a grande « apparence que Dieu a abandonné à eux-mêmes «Jes écrivains sacrés , lorsqu’ils ont eu l’occasion « d’en, parler. Toutes les écoles et toutes les aca- « démies soutiennent le mouvement de la terre, a malgré l’autorité de l’Écriture. Quoique je ne « voie pas que toutes les particularités historiques « énoncées dans les livres saints-soient de foi , on « ne doit cependant pas les rejeter, qu’on n’ait les « raisons les plus fortes pour le faire.
O A l’égard du dogme et de la morale, comme « ils sont de la dernière conséquence, l’inspiration « devient alors nécessaire, et l’on ne peut la reje- « ter sous aucun prétexte.
« On craint en n’admettant qu’une inspiration « partielle, de prêter des armes aux incrédules; « mais, en la rejetant, on leur donne bien plus « beau jeu. Quels avantages peuvent-ils donc ti-
(i) Supplément à la philosophie de l’histoire. Amsterdam, 1769, p. 181 et suivantes. On trouvera le passage tout entier dans les Mémoires pour servir à l’histoire ancienne du Globe. VII , 107 et suivantes.
ART. IV. ÉCRIVAINS SACRÉS. l3
\,ret des contradictions qu’ils remarquent dans « les évangélistes (i)? Que le monument où l’on « mit Jacob ait été acheté par ce patriarche ou par « Abraham ( 2 ), qu’Emraor soit fils de Sichem ou « qu’il en soit le père (3), en bonne foi, qu’est-ce « que cela fait au fond de l’histoire? Ces légères « contradictions et bien d’autres encore qu’on « pourrait trouver dans les évangélistes , prou- « vent, suivant la remarque de Théophilacte, leur « véracité. S’ils s’étaient accordés jusque dans les tt plus petites circonstances, on aurait pu les soup- « çonner de collusion. »
Tous ces raisonnemens de M. Larcher me paraissent mettre hors, de doute qu’en histoire la Bible ne doit pas être considérée comme infaillible, et que les chrétiens éux-mêmes peuvent lui appliquer les règles de la critique, lorsqu’ils y trouvent des faits opposés à ceux que rapportent des écrivains profanes qui ont pu. être mieux instruits sur certains objets.
Il ne faut donc pas admettre légèrement la croyance d’un déluge universel contre le témoignage des écrivains chinois , qui lui est directement contraire. En effet, ils ont conservé une histoire détaillée de ce déluge, qui n’a submergé
qu!une partie de leur empire. C’est chez eux qu’il ♦ *
(1) M. Larcher détaillé ces contradiction^ qu'il trouve dans saint Paul , saint Luc, saint Jean etJes Actes des Apôtre^.
(a) Genèse , XXXIIl , 19; Josué, XXIV, 3 a.
( 3 ) Genèse , XXIII , 8, i 5 et 37.
l/| USAGE DE l’ÉCRITDUE en GRàCE.
faut étudier l'Antiquité. La littérature chinoise remonte bien plus haut que la nôtre (i), Nous possédons des ouvrages chinois dont la composition est placée sous l’an 2,600 ou du moins l’an 2,000 avant l’ère chrétienne; leur forme extérieure prouve que ce n’étaient pas les premiers
essais des Chinois en fait de travaux littéraires ,
puisque l’écriture y avait déjà atteint un certain degré de perfection; les changemens qui ont eu lieu par la suite, ne les ont pas rendus méconnaissables. On sait par une tradition généralement reçue, qu’il y a eu des livres plus anciens que les anciens qui nous sont parvenus. Ce n’était pas .seulement dans les livres qiieles premiers essais de l’écriture ont été faits; tout porte à croire que l’écriture a d’abord été employée aux inscriptions sur des rochers et sur des pierres. On en a conservé ou retrouvé un grand nombre, parmi lesquelles l’inscription deYu, faite l’an 2,287 avant notre ère, onze ans après le déluge, paraît la plus importante.
On voit encore près de la source du fleuve Jaune, c’est-à-dire du Hoang-Ho , une apparence d’inscription gravée sur le rocher percé, dans
(1) Lîor premier homme, qn’ils appellent Pankou, vivait, selon les Bonzes Taossc' , 96, 961 , 74° avant la mor^ <lc Confucius. Or Confucius est mort l’an 4,9 avant notre ère (i). Ainsi cette époque de Pankou correspond à l’an 96, 96.1, 319 avant notre ère.
(1) Histoire générale de la Chine, traduite par ie père de Mailla. Paria, 1777, t. I , tahirau placé en regard de la page 1 .
A.RT. IT. liCRIVAIHS SACRÉS. l 5
lequel Yu la fit entrer. Soit que le tems l’ait effacée, soit que le rocher, en croisant, en ait altéré les caractères, on ne peut plus la lire; la tradition universelle en fait honneur à Yu, etil parait par l’histoire qu’on la lisait encore à la fin du seizième sièclede notre ère. Les copies que l’on en avait faites n’étaient point parvenues aux missionaircs en 178a; mais le savant orientaliste, M. Joseph Hager, s’en étant procuré une, l’a publiée en i8o2* (i) , sous le titre de monument de Yu.
M. Klaproth en a fait depuis une nouvelle publication (2), qui a paru en 1811 ( 3 ).
C’est au père Amiot, à qui la littérature chinoise avait déjà tant d’obligations , que le public dqit et la copie du monument tel qu’il existe aujourd’hui , et le développement des caractères qui le composent; et, ce qui est encore plus important, la valeur de ces mêmes caractères, traduits par des antiquaires chinois en caractères modernes, et expliqués en français par ce célèbre missionaire. M. Hager , en fesant jouir le public de ce trésor, partage à juste titre, la reconnaissance due au père Amiot ( 4 ).
(i) A Paria, chez Didot l’atné , in-folio avec figures.
(a) Extrait d’un écrit de Henri Kurz , daté de Paris , avril i83o , inséré dans le Morgenbîatt et dans le Journal général de la Littérature étrangère. Mars i83i , p. 89.
(3) Inschrijt de$ Eu, von Julius von Klaproth. Berlin, 1811, in-4°.
(4) Magasin encyclopédique , 8* année , i8oa, tome II, p. aSa «t a83.
l6 DSAGK DE lVcRITORE £» GrIcE.
Afin que l’on puisse comparer les caractères du monument de Yu avec les autres sistèraes de caractères anciens qui ont été en usage à la Chine, M. Hager y a joint i° d’anciens caractères attribués pareillement à Yü, et gravés sur des pierres antiques conservées au collège impérial de Pékin ; a“ un spécimen des trente-deux sortes d’écritures chinoises , dans lesquelles a été publié, par ordre de l’empereur Kienlong, son poème sur Moukden , traduit par le père Atâiot , et publié par M. de Guignes , en 1780 ; 3 ° divers vases tirés d’ouvrages publiés à la Chine ( i ).
S in.
Définition des Langues.
V. La digression que je viens de faire prouve que le récit de la Genèse était in, connu dans un pays aussi anciennement civilisé que la Chine. Les Chinois parlent aussi d’un premier homme , mais dans des tems infiniment plus reculés, comme on a pu le voir dans l’article précédent. Au reste, dire que le premier homme a connu toutes les sciences et les a enseignées à ses descendans , ce n’est que reculer la difficulté. Si ces descendans ont en effet tout appris d’un père commun , ils
■ (i) Magasin encyclopédique p. aSS.'Je traiterai spécialement de l’écriture chinoise dans le chapitre onzième.
ART. VI. LANGtiR ET LANGAGE. I7
il’ont pu transmettre leurs connaissances à toute leur postérité , puisque nous voyons encore aujourd’hui des nations plongées dans une telle ignorance que l’art de.la parole leur est presqu’inconnu. Mais les hommes sont tous doués de la facilité de s’instruire, et nous prendrons certainement une idée plus claire , des sciences en les puisant à leur source , et en suivant leurs progrès dans l’étude de l’histoire; c’est ce que nous ferons ici.
La question que je raé propose d'examiner, du moins sommairement, est trop importante pour ne pas mériter une discussion- approfondie, et il faut d’abord bien s’entendre sur les mots.
Une langue- est l’ensemble des termes propres à une nation pour exprimer ses pensées par l’organe de la voix.
Cette définition est nécessaire pour bien comprendre la distinction que nous allons faire de plusieurs expressions analogues à celle qui est ici notre principal objet. ' '
§ IV
Distinction entre la langue., les dialectes, le patois l’idiome et le langage.
VI. Si une langue est parlée par une nation composée de plusieurs peuples égaux et indépendaiis les uns des autres, tels qu’étaient ancienne*
l8 USAGE OE l’ÉcBITDRE £IT GRÈCE.
ment les Grecs , et tels que sont aujourd’hui les Italiens et les Allemands , avec l’usage général des mêmes mots et de la même sintaxe , chaque peuple peut avoir des usRges particuliers sur la prononciation et sur les terminaisons des mêmes mots. Ces usages subalternes, également légitimes , constituent les dialectes de la langue nationale. Tels étaient les dialectes des Grecs; tels sont aujourd’hui les diverses modifications de la langue italienne employées par Goldoni dans ses comédies.'
Si, comme les Romains autrefois , et comme les Français aujourd’hui , la nation est une par rapport au gouvernement, il ne peut y avoir, dans sa manière de parler , qu’un usage légitime; tout autre qui s’en écarte dans la prononciation , dans les terminaisons, ou en quelque façon que ce puisse être, ne fait ni une langue à part, ni un dialecte de la langue nationale; c’est un patois abandonné à la populace des provinces, et chaque province a le sien.
Si , dans la totalité des usages de la voix , propres à une nation , on ne considère que l’expression de la communication des pensées, d’après les vues de l’esprit les plus universelles et les plus communes à tous les hommes, lemom de langue exprime parfaitement cette idée générale. Mais si l’on prétend encore envisager les vues particulières à cette nation , et les tours réguliers qu’elles occasionent nécessairement dans son électron.
ART. vr. LANGUE ET LANGAGE. Ig
le terme à'idiôme est alors celui qui convient le mieux à l’expression de cette idée moins générale et plus restreinte.
La différence qui vient d’être assignée entre langue et idiome, est encore bien plus considérable entre langue et langage, quoique ces deux mots paraissent beaucoup plus rapprochés par l’identité de leur origine. C’est le matériel des mots et leur ensemble qui déterminent une langue; elle n’a rapport qu’aux idées ou aux conceptions, à l’intelligence de ceux qui la parlent, le langage paraît avoir plus de rapport au caractère de celui qui exprime ses idées, à ses vues, à ses intérêts; c’est l’objet du. discours qui détermine le langage. Chacun a le sien selon son caractère et ses passions (i). Ainsi la même nation avec la même langue, peut, dans des tems différens, tenir divers langages , si elle a changé de moeurs , de vues, d’intérêts; deux nations, au contraire, avec différentes langues , peuvent tenir le même langage, si elles ont les mêmes vues, les mêmes intérêts, les mêmes mœurs, c’est que les mœurs nationales tiennent aux passions nationales, et que les unes demeurent stables ou changent comme les autres; il en est des hommes comme des nations. On dit langage des ieux, du geste, parce que les ieux et les gestes sont destinés par
(i) Essai sur l’origine des connoissances humaines, (par l’abbé de Condillac). Amsterdam, 174^, 11 * partie, i'* section ; chap. XV.
20 USAGE DE l,’l 5 cniTtrRE EN GRÈCE,
la nature à suivre les mouvemens qu’impriment les passions, et conséquemment à les exprimer avec d’aiitanl plus d’énergie, que la correspondance esf plus grande entre le signe et la chose signifiée.
Chaque homme a son langage, et la langue des peuples se forme du langage le pfiis ordinaire à ceux qui le composent. Dans le latin , par exemple, les termes d’agriculture emportent des idées de noblesse , qu’ils n’ont point dans notre langue. Quand les Romains jetèrent les fondemens de leur empire, ils ne connaissaient encore que les arts les plus nécessaires (r). Ils les estimèrent d’autant plus, .qu’il était également essentiel à chaque membre de la république de s’en occuper; et l’on s’accoutuma de bonne heure à regarder du même œil l’agriculteur et le général. Par là les termes de cet art s’approprièrent les idées accessoires qui les ont anoblis. Ils les cun- .servèrent encore quand la république romaine donnait dans le plus grand luxe; parce que le caractère d’une langue, surtout s’il est fixé par des écrivains célèbres , ne change pas aussi facilement que les mœurs- d’un peuple. Chez nous les dispositions d’esprit .ont été toutes différentes de celles qui existaient à l’établissement de notre monarchie. L’estime des Francs pour l’art militaire, auquel ils devaient un puissant empire , ne pouvait
(i) Kssdi stir l’origim; (lr?s ronnoinsanctts humaines, p. 198.
Digitii:ed by GoOglc
. ART. Vil. PRINCIPES GÉNÉRAUX. 21
que leur faire mépriser des arts qu’ils n’étaieiit pas obligés de cultiver par eux -mêmes, et dont ils abandonnaient le soin * à des esclaves. Dès lors les idées accessoires que l’on attacha aux termes d’agriculture, durent être bien différentes (i) de celles qu’ils avaient dans la langue latine ( 2 ).
Après avoir ainsi fait cgnnaître l’origine du caractère des langues , après avoir déterminé le véritable sens du mot langue^ et de ses exprès- • sions analogues par la définition la plus èxacte qu’il a été possible d’en donner, après avoir exr posé avec précision les ilifférences qui la distinguent des mots qui lui sont sinonimes ou subordonnés , je passe aux principes généraux de . l’origine des langues.
Principes généraux de V origine des langues (3). •
VII. Tous les Anciens et le plus grand nombre des Modernes ont pensé que les premiers hommes, nés muets par le fait , .vécurent quelque teins comme les animaux dans les cavernes et dans les forêts, isolés, sans liaison entr’eux, ne pi’onon-
(i) Essai sur Toriginc des connuissances humaines, p. 199. ^
(a) Id. p. 200.
( 3 ) Voyez PEssai sur l’ôrigine et Ja formation des Langues (par ,
M. Pabbe' (^^pinraii). Paris, i7/t’
aa USA.GE DE l’^CRITÜRE en GRÈCE.
çant que des sons vagues et confus, jusqu’à ce que, réunis par la crainte des bétes féroces, par la voix pressante du besoin, par la nécessité des secours mutuels, et par l'inclination d’un sexe pour l’autre , ils arrivèrent par degrés à articuler plus distinctement leurs sons, à les prendre, en vertu d’une convention unanime, pour signes de leurs idées ou des choses mêmes qui en étaient les objets, et enfin à se former une langue. Cette opinion est celle qu’ont admise les anciens auteurs grecs , et spécialement celui qui nous a laissé la première histoire que nous connaissions écrite en cette langue,' c’est d’après lui que nous allons parler.