ART. LVII. ÉCRITURE C»EZ LES CHINOIS
la maison de Kungdsoé, On écrivit aussi sur la toile, et sur des étoffes de coton et de soie.
Une grande révolution eut lieu lorsqu’on inventa le papier. On ne pouvait plus alprs se servir de la pointe, èt il fallait inventer une matière pour tracer les caractères. Le papier fut fait,, comme il rèst encore aujourd’hui, d’écorce d’arbre.; on y emploie principalement le ^bambou; il est ordinairement jaunâtre ; mais, on a aussi du papier blanc, et il peut être comparé au plus beau qui se fabrique,. en Europe; il est si fin, qu’il est presque transparent, en sorte que l’on ne peut écrire ou imprimer que d’un seul côté; c^est pour cela aussi que toutes les feuilles sont doubles, et tellement collées ensemble, que les pages blanches nè's’ap^çoivent, pas. Son plus grand défaut est d’être sujet à l’humidité, à la poussière et à la ' piqûre des vers; ce qui oblige à battre et à épousseter souvent les livres. On a aussi du papier fait de coton , qui est le plus beau et le plus facile à conserver.
Les Chinois mettent une très-grande valeur à tout ce qui concerne la littérature : c’est ainsi qu’ils nomment sse-pao, c’est-à-dire « les (|uatre choses a précieuses » le papier, Je pinceau dont ils se servent pour écrire en guise de plume, l’encre et le. . pot de marbré dans lequel ils détrempent l’encre (i).
(i) Extrait d’un écrit de Henri Rurtz, date' de Paris, avril i83o,
USAGE DE I.’léCRmiRE EN GRÈCE.
Le papier fut inventé à ia Chine, au pi'emier siècle avant la naissance de Jésus-Christ, sous la grande dinastie des Han (i). Cette invention fut bientôt suivie celle de l’imprimerie , qui QUt lieu l’an aai de notre ère, selon le Père Cibot(a). On imprime encore aujourd’hui comme du tems où cet art fut inventé , et comme les premiers impiiraeurs en Europe ont imprimé , c’est-à-dirc ^u moyen d’une espèce de gravure en bois. Les livres sont écrits par un calligraphe, sur un papier tendre et transparent, que le graveur en bois colle sur des planches dures et lisses, dont il découpe ensuite tout le bois qui n’est pas couvert de caractères, en sorte qu’à la fin ceux-ci ressortent de la planche. *;
Les Chinois n’ont point de presses,* le papier * fin ne pourrait pas les supporter ; mais un seul bon ouvrier peut tirer par jour plus de dix mille feuilles , car il n’y a autre chose à faire que de couvrir les planches d’encre , d’y appliquer le papier, et ensuite de passer légèrement une brosse sur le papier, qui reçoit facilement l’encre. Ils connaissent cependant aussi l’impression avec des tipes mobiles; les gazettes impériales, à Peking',
inai^rd dans le Morgenblatt et dans notre Journal ge’néral delà littérature e'trangére. Mars i83t , p. 8g.
(1) Et non pas des CAu/u comme dit le journal. Votyezil'jtrt de vc'rifier les dates avant J.-C.
( 2 ) Description gcnc'rale de 1a Chine , par l’abbé Grosier. Paris, i8ao.VH, i46.
ART. LVII. ÉCRITURE CHEZ LES CHINOIS. a4?
ainsi que les almanacs de la Cour, sont irapriinés de cette manière.
Si l’on considère que la littérature chinoise embrasse une période de quatre mille ans, que l’invention de l’imprimerie date de plus de seize cens ans , et que tout ce qui contribue à faciliter la publication des livres, est à très-bas prix, on lie sera pas étonné d’apprendre que le nombre des livres en Chine surpasse de beaucoup le total de ceux imprimés dans toute l’Europe , et que l’empereur Rien-Long, monté sur le trône en i^SS, ordonna la publication d’un çhoix des meilleurs ouvrages en 180,000 volumes. 11 existe un grand nombre de ces choix ou collections; on en a depuis des siècles.
Les enciclopédies peuvent leur servir de pendant; celle.s-ci ne laissent rien à désirer, et sont comparables aux nôtres , si elles ne leur sont pas très-supérieures. Une des plus importantes entr’autres est celle composée par Ma-touan-lin(i), qui vivait sous la dinastie des Mongols , c’est-à- ' dire au treizième siècle après la naissance de Jésus-Christ ; elle est intitidée : Wen-chi-antungkan, ou Entretiens sur les anciens monumens, et contient vingt-quatre sections en cent volumes.
(i) Voyez son article dans la Biographie unirerselle, par M. Abel Remusat. Le journal que je cite écrit mal Madnanlin. Une aualise très-clétailléc de son ou\ rage se trouve dans le journal asiatique de juillet i83a,p. 3; elle est continuée dans celui d’août i833, p. 97 . L’auteur de cette intéressante notice est M. Klaproth.
USAGE DE l’Écriture en gréce.
Ces sections traitent des monnaies, de la population, des droits de douanes, des contributions, des dépenses de l’État, des sacrifices, du cérémonial de la Cour , de la musique , de la littérature, etc. (i). J’ai parlé fort au long , dans un autre ouvrage ( 2 ), de plusieurs enciclopédies chinoises.
Nous n’avons , du moins à dater du treizième siècle , dans aucune langue de l’Europe, aucuns monumens qui puissent être comparés à ceux-là ; et si nous ne voulons pas les étudier dans leur idiome, dont la connaissance serait un peu pé- . nible pour ceux qui ne l’ont pas acquise dans leur jeunesse, raisonnons du. moins avec ceux qui, parmi nous , ont prouvé par les simples lumières de la philosophie et du raisonnement , la haute antiquité nécessaire pour la formation des langues {art, viii), et voyons-en la preuve dans les secours qui nous sont donnés pour la lecture de l’écriture chinoise (a).
Caractère de V écriture chinoise.
LVin. Nous avons fait une perte immense par la mort de M. Abel Remusat(3), notre savant col-
(1) Henri Kurtz , dans le Morgenhlatt.
(2) Nouveau sistème de bibliographie alfabétique. S* partie^ p. 278. Paris, 1822.
( 3 ) Arrivée le 4 i 832 .
ART. LVIII. CARACTÈRE DE L’ÊCRITCRErHIlfOSSE. a4Q
lègue ; mais les élémens <ie la grammaire chinoise, qu’il avait publiés en 1 8aa, et ses Recherches sur l’origine et la formation de l’écriture chinoise, insérées, en 1837, dans le huitième tome de nos Mémoires, nous donneront les movens de bien connaître cette écriture , et nous permettront de remonter à une haute antiquité.
Rien n'est égal, dit M. Reroosat (ij, aux soins que les Lettrés chinois ont pris, depuis l’incendie des livres, pour retrouver et rétablir tous les monumens qui pouvaient jeter quelque lumière sur les premiers lems de leur histoire, et eu particulier sur l’origine des anciens caractères. Dès le moment qui suivit le rétablissement des études , on s’appliqua avec une diligence extrême à reproduire par des copies exactes tous les anciens livres qui avaient échappé à la catastrophe, et où se trouvaient des modèles de la forme et de la disposition des caractères à des époques reculées. On fît revivre, par un effet de ces soins, le livre des JiiteSfle Chou-king, la chronique du royaume de Lou, le livre des discours et apophtegmes, celui de \ obéissance filiale, et quelques autres conservés dans l’épaisseur du mur d’une maison qui avait appartenu à Confucius. Ces livres offraient donc la forme de l’écriture usitée du tems de ce philosophe. Un certain Tchang-tsang (a) offrit à
{ 1 } Page 4 Recherches.
(n) Hiu-chi-cboue*wen. Pr^ace , page 6.
a5o USAGE DE l’Écriture en Grèce.
l’eiQperepr un autre exep plaire de la chronique du royaume de Loii, aussi bien que le coramen' taiie du célèbre Tso-chi. On vit , reparaître ainsi successivement la plupart des anciens monuniens dans un état de conservation plus ou moins parfait, et les hommes les plus habiles employèrent tous leurs soins à les transcrire, avec plus on moins de succès, dans l’écriture usitée alors. £n même tems, on recueillait de tontes parts, dtms les montagnes et les rivières, les vases, les trépiés de bronze, les miroirs de métal, et les inscriptions gravées sur la pierre, qui offraient quelques vestiges des caractères employés sous lest diuaslies précédentes. Le zèle et la persévérance des I^ettrés à rassembler ces restes précieux ne se sont pas relâchés depuis deux mille ans, et nous avons encore , dans deux collections magnifiques â la bibliothèque du n^i, un exemple frappant de l’exactitude des Chinois à conserver et à expliquer les monumens écrits. Nous possédons ainsi des inscriptions de la dinastie des Chang, c’est-à-dire antérieures au douzième siècle avant notre ère, et même quelques-unes de la dinastie des HUi’t contre l’authenticité desquelles il n’y a d’autre objection que celle qu’on pourrait^ de leuf antiquité (i), antiquité qui peut nous paraître excessive, mais qui ne l’est nullement pour les Chinois. Ces monumens , écrits chez eux et dans
(i) Recherches <te M. Abel Remuiat, p. 5 et 6.
ART. LVIII. CARACTÈRE DE l’ÈCBITURE CHllfOISE. a5 I
leur langue, n’ont rien qui puisse les y faire paraître extraordinaires ni douteux (a).
Le plus grand embarras qu’on éprouverait à la vue de ces anciens caractères , naîtrait de la diffîculté de lesrap'procher des signes qui leur correspondent dans l’écriture moderne; car ce n’est qu’en fesant ce premier rapprochement, qu’on peut être certain de les bien traduire. lâ forme des traits dont se composent les caractères, avarié avec le goût de chaque siècle, et aussi suivant la nature des iustrumens qui servaient à les tracer, et des matières qui les recevaient (i). C’est ce que M. Remusat fait très-bien comprendre dans sa grammaire chinoise, où , après avoir expliqué comment sont tracées les six notes de caractères, figuratifs J combinés^ indicatifs, inverses , métaphoriques et sillabiques , il fait connaître les six stiles d’écriture à la Chine , dont il donne un tableau figuratif (a). Je donnerai dans la suite {art. uc.i) l’explication de ces six sortes de caractères.
Le K-hô-tecù est la plus ancienne espèce d’écriture suivant les Chinois- On lui donne ce nom , qui signifie parce que les traits irréguliers
dont elle était formée, donnaient l’idée de cet animal. On dit que Fouhi, vers l’an apSo avant notre ère, l’inventa pour remplacer les cordelettes
Digiîizc J by GoogU
(i) Recherches de M. Abel Remusat, p. 6.
(a) Page 4 de sa grammaire.
aSa USAGE 0E l’écriture en gréce.
nouées. Cette écriture est maintenant inusitée. L’inscription de Yu, l’an 2287 avant notre ère, offre des caractères qui ont beaucoup d’analogie avec le Khô-teoii ( i ) .
Le Tchouàn est une écriture composée de traits raides et grêles, qui fut usitée, avec quelques variations, depuis le tems de Confucius, au milieu du sixième siècle avant notre'ère, jusqu’à la dinastiedesHan, au second siècle avant notre ère. On a dans cette écriture des monnaies et des inscriptions. On les emploie pour les sceaux qui tiennent lieu de signatures, eU qu’on imprime à la fin des préfaces et ailleurs (2). Il y a une variété de cette écriture qui sert aussi quelquefois ; elle est composée de traits droits et brisés. On l’attribue à Lissé ^ ministre sous la dinastie des Thsin, vers l’an a 10 avant notre ère ( 3 ).
M. Remusat donne encore quatre écritures ; mais il y en a bien davantage , et, l’an 1743, l'empereur Kien-long a fait écrire son poème renfermant l’éloge de Moukden, capitale de ses états, en trente-deux écritures différentes. Le Khô-teoà de M. Remusat n’y est que la seizième écriture ,
(i) Eocycl. Japon, livre XV,p. .Ho. Monument de Yu, par Hager. Imchrift des Yii von Julius von Klaproth .On observera qu’en chinois les missionnaires se Servent indifféremment de l’i ou de l’y^. Ainsi on peut e'erire Yu et 'lu. (Éloge de la ville de Moukden. Paris, 1770, p. 338. )
(a) M. Abel Kemusaten donne un exemple dans deux sceaux im primés à la fin de la préface de sa grammaire.
(3j drammaire chinoise, p. 5.
ART. LIX. DIFF^R. DES CARACTÈRES CHINOIS. a53 SOUS le nom àe Ko-teou-chou (i), que le Père Amiot traduit aussi : « Lettres primitives en forme « de têtards, » ou, poui* être plus littéral, « lettres a imitant la 6gure des pétits des grenouilles. »
Observation sur la différence des caractères chinois.
LIX. Dans ces trente-deux caractères divers, le fond de l’écriture reste le même, et la forme extérieure est seule affectée par les cbangemens. Ainsi, les différentes espèces d’écriture chinoise peuvent être comparées à notre gothique, notre romain, notre italique, etc. La structure intime de chaque signe simple ou composé n’a souffert de ces révolutions que parce qu’en transcrivant, on a quelquefois altéré l’ortographe , soit à dessein , soit par inattention ou par ignorance.
Un autre changement qui semble, au premier coup d’œil, très-considérable, est celui qui, donnant aux caractères chinois la forme qu’ils ont actuellement, a fait perdre aux images qui y entrent toute la ressemblance qu’elles pouvaient avoir avec les objets représentés. Les traits arrondis se sont redressés, les parties circulaires ou ovales sont devenues carrées, de sorte qu’en mQt-
(i) Éloge de Moukdc-n. p. iCi.
aÔ4 OSAGE DK l’Écriture ew grèce.
tant une, page de chinois moderne sous les ieux d’une personne à qui' cette écriture est inconnue (r), il lui sera impossible d’y Teconnaître les bgures d’hommes, d’animaux, de plantes ou d’autres êtres matérieb qui s’y trouvent.
Il semble d’abord *que les caractères chinois aient beaucoup perdu par cette altération, puisqu’ils sont, en quelque sorte, devenus les signes arbitraires d’objets dont ils étaient primitivement la peinture. Les Chinois cependant en jugent autrement; et, pour être d’accord avec eux, il suffît . d’observer que les images étaient plus longues à écrire, que ceux qui les dessinaient mal, pouvaient être cause de méprises graves, et qu’en réduisant ces images à de pures abrévialion.s,qui ont des formes invariables, on a beaucoup simplifié l’art de les tracer, puisqu’il est plus facile d’apprendre à écrire qu’à dessiner. On peut ajouter que, dans la forme antique des caractères , les textes offraient une disparité choquante par le mélange des images destinées à représenter des êtres corporels, avec les signes de convention qui exprimaient des idées morales. Enfin , il est certain que ces images, en les supposant bien dessinées , portaient à l’œil et à l’esprit une représentation par trop naïve, et, si l’on ose le dire, fidèle à l’excès ; ce qui devait souvent détourner l’attention du véritable sens , ou présenter les pensées
(i) Recherche! de M. Remusat dan» le» Mëm. de l’acad." p. 6.
ART. LIX. DIFPîSR. DES CARACTfeHES CHINOIS. l55 SOUS un jour ridicule; au lieu que, dans leur forme actuelle, où les images sont, pour ainsi dire, voilées , l’esprit doit exécuter, en lisant , une opération qui affaiblit ce que leur impression aurait de trop direct et de trop grossier, sans empêcher l’homme instruit de reraontef*à la forme originaire , quand il le peut sans inconvénient. Sans doute cette observation psicologique mérite d’étro examinée. Toutefois, ce n’est par aucun des(i) motifs qu’on vient de dire, que l’écriture chinoise a pris la forme nouvelle qu’elle a gardée jusqu’à présent; la véritable cause de ce changement est l’introduction de l’usage «du papier, de l’encré et des pinceaux, avec lesquels il était difficile de tracer des lignes assez déliées, des hgures régulièrement circulaires, et des images très-compliquées. Les autres -raisons sont plus ingénieuses ; mais il est vraisemblable qu’elles ont été imaginées après coup (2).
Les Égiptiens, qui ont connu le papier très-anciennement, ont eu plus tôt que les Chinois une ' écriture purement phonétique et alfabétique. En rapportant les idées aux sons, et en se bornant à un petit nombre de sons qu’ils ont représentés par des lettres, ils ont extrêmement simplifié l’art d’écrire. Mais les prêtres, attachés aux anciens usages et aux anciennes traditions, ont conservé*
(1) Rscherchcs de M. Remusat dans les Mém. del’acad.p. 7.
( 2 ) Id. p. 8.
2 56 T}SAG£ DE l’^CUITÜRE EN GREGE.
l’écriture hiérogliphique, meme sous les Ptolémées, et le peuple a mêlé les deux écritures. I^s négocians seuls et les Savans, qui ont voulu se livrer à leurs spéculations, sans s^ laisser distraire par des images souvent défectueuses , se sont restreints à l’écriture alfâbétique. Il parait que les Phéniciens , peuple commerçant , n’en ont pas connu d’autre, et l’ont ainsi trai>smise aux Grecs et aux Hébreux.
Les lettres phéniciennes n’étaient pas distinguées au commencement des lettres samaritaines; mais la plupart ont , dans la suite des tems , éprouvé de si grandes variations , qu’on perd bien souvent la trace de leur origine. Ainsi un alfabet phénicien ne doit pas être' fondé sur les rapports de ses élémens avec ceux des autres alfabets; il faut le tirer du sein même des monumens qui s’offrent à nos ieiix , et les découvertes faites depuis un siècle peuvent faciliter ce travail (i).
Je né l’entreprendrai point ici. J’observerai, que les Indiens ont encore perfectionné i’alfabet phonétique, en imaginant des signes particuliers pour les nombres, tandis que les Phéniciens, les Hé-, breux et les Grecs n’exprimaient les nombres que par les lettres qui leur avaient servi à peindre les sons, ce qui a été une source d’erreUrs parmi eux.
• Il n’en était pas ainsi des Chinois, qui n’ont pas
(i) Mémoire dei’abbc Barthélemy sur les lettres phéniciennes, lu dans rassemblée publique de Pacadémie des Inscriptions , le la avfil J 758 .
ABT. LX. RADICAUX OD CL^S DES CHINOIS. nS')
craint la multiplication des signes, en recourant , pour les classer, à une méthode qu’il est impor> tant de connaître (a).
§ III
Signes radicaux ou clés des Chinois. ,
LX. Tant de révolutions survenues dans la forme des caractères, tant d’altérations appor- , tées à leur ortographe par diverses mains et à différentes époques, et surtout un si prodigieux accroissement dans leur nombre, qu’on n’évalué pas trop hailt en le portant à cent mille, auraient fait de l’écriture chinoise un véritable chaos, si d’habiles gens ne s’étaient de bonne heure occu< pés à les classer. Par un hazard heureux , la première tentative de ce genre remonte à une époque peu éloignée de celle où la littérature commen.^ çant à renaître de ses cendres , les anciens monumens de toute espèce, dans leurs caractères originaux, se présentaient tout à la fois aux recherr ches et aux lumières des Savans. Plus d’un siècle d’investigations et de travaux avaient fait accu, muler une foule de documens précieux ,, quand on vit paraître un ouvrage qui en contenait le précis le plus exact et le plus judicieux : le Chouewen, ou traité de littérature, composé à ia fin du premier siècle de notre ère, par le célèbre Hiuchin. Cet ouvrage contient le fruit de recherches
258 aSAGE DE l’eCRITDRE EIT GRÈCE.
immenses; il est encore à présent comme la base ' sur laquelle repose à la Chine la science des caractères, de leur ortographe exacte, et de leurs acceptions primitives. Hiu-chin (i) réunit tous les caractères usités de son tems, particulièrement ceux qui se trouvaient employés dans les livres classiques , et il s’attacha à en discuter l’étimolpgie, l’ortographe et la signiBcation. Il fit choix, dans ce nombre, de neuf mille trois cent'cinquante-trois caractères, qu’il considéra comme classiques et fondamentaux , et qu’il expliqua en 'détail dans un commentaire qui contient cent trente-trois mille quatre cent quarante-un mots. Son ouvrage parut la quinzième aiiitée de ’An-ti, la cent vingt et unième de notre ère. I^es nonabreuxmonumens que cet illustre Lettré avait sous les ïeux, et dont il avait fait une étude approfondie, l’érudition vaste et la sagacité dont il fit preuve, ont donné à son Choue-wen une si grande autorité, que c’est toujours cet ouvrage qu’on cite le premier dans toutes les questions qui ont rapport à la valeur ou à la forme des anciens caractèresu II constitue encore à présent comme le fonds des meilleurs diétionaires; son témoignage est réputé décisif; et l’on ne voit pas, en effet , quelles nouvelles lumières il serait possible d’apporter , après tant de siècles , dans une matière que son auteur a si bien approfondie.
(i) Recherches de M. Ahel Réinusat dans les Me'm. de l’acad. des'Inscriptions. Paris, 1817. VIII, 8.
ART. LX. RADICAUX OU CLÉS DES CHINOIS. aSg
L’un des services que Hiu-chin a rendus à la littérature chinoise, est lâ classification, dont il donna le premier l’exemple, et qui a servi de modèle à celles qui ont été adoptées depuis lui. II imagina de ranger tous les caractères sous cinq cent quarante radicaux ou clés , en plaçant ensemble tous les dérivés qui contenaient le même radical. Cette invention a été perfectionnée dans les teras postérieurs : le nombre des clés ou radicaux a varié; mais la première idée de ce sistème n’en appartient pas moins à (i) cet habile Lettré , qu’on peut regarder comme le prince des philologues et des lexicographes chinois.
Une autre distinction fondamentale dont on lui est redevable est celle des six classes -de caractères appelés lou - chou; ou , s’il n’est pas auteur de cette distinction , que quelques Chinois font remonter à l’origine même de leur écriture , il est du moins le premier qui en ait fait une application pratique, en marquant avec soin la nature de chaque signe figuratifs indicatifs com~ posés etc. [art. lvii). C’est même sur sa seule autorité qu’est établie toute la classification des caractères chinois, à laquelle tant d’auteurs, qui ont écrit sur ces matières, n’ont jamais entrepris de rien changer ni de rien ajouter. Ainsi, quand on
(i) Recherches de M. Ahcl Rÿmasat dans les Mr'm. de l’acad. des Inscriptions. Paris, 1817. VIII, 9.
a6o . USAGE DE l’écriture en GRÈCE, décide qu’un caractère est une image ou un groupe d’images., ou qu’il contient un signe de prononciation , il est indispensable de consulter le choue-werij d’après lequel cette assertion devra être réputée douteuse, ou considérée comme incontestable.
Voilà donc la source où l’on peut puiser, qiiand on entreprend de faire des recherches sur lea anciens caractères chinois, parce que ceux qui sont les plus anciens et les plus authentiques, s’y trouvent tous rassemblés et exemts de ce mélange d’expressions bazardées et de signes mal composés, que le néologisme a introduits dans la langue chinoise, comme dans toutes les autres. Tel est le fond sur lequel doivent s’appuyer les considérations étimologiques et la base qu’il est indispen-1 sable de leur donner. En suivant pas à pas un* tel guide, on est certain de ne pas s'égarer dans une route où , pour avoir négligé de le consulter , les; hommes les plus habiles n’ont pu .s’empêcher de faire dès faux pas (i). • ^
§IV
Faux sistèmes sur V écriture chinoise •
LXl. Fourmont, qui avait entrevu plutôt que
(i) Recherches de M. Abel 'Re'musat dans les Me'm de l’acad. • ♦
des Inscriptions. Paris, 1827. VIII, 10.
ART. LXl. FAUX SISTÈMES’DE l'ÉCR. CHINOISE. 26 1
reconnu Ja nature de l’écriture chinoise, ignorant que le sistème des deux cent quatorze clés n’était qu’une classification arbitraire, particulière à quelques lexicographes, et résultat d’une analise qui aurait pu se faire de^toute autre manière^ cherchait dans ce sistème (i) une sorte UVarbre enciclopédique, et comme une représentation de la' nature entière.. Cet ordrè, purement technique, établi à une époque toute moderne, devenait pour lui la preuve et l’ëxemple des hautes
conceptions auxquelles s’étaient élevés les inventeurs de l’écriture’cbinoise.. D’un* autre côté , le PèreCibot, entraîné par une imagination vive' et même désordonnée, qui lui fesait trop' souvent dédaigner une marche didactique et rigoureuse , oubliait les principes que lui-méme;avait établiSj et la distinction des caractères combinés ^ figura^ ttfs^ eXCi^àxx son,ipoür en établir une nôuvelle(2)
entre ceux qu’il appelait dogmatiques ^ ecclésias^
tiques^ tipiques et même prophétiques. C’est dans ces caractères qu’il découvrait l’exposition des mistères du christianisme ; les souvenirs dü péché originel, du déluge,' et l’annonce du Messie. Les Pères Bouvet, Prémare et Parennin; se sont souvent laissé entraîner dans les mêmes divagations; quant à de Guignes > après avoir été séduit par
Meditationes Sinicœ f in-fo\io,~j^age i
(a) Mémoires concernant les Chinois. Paris, 11783. IX , , 3 i 4 suivantes. .
a 6a USAGE DE l'ÉCBITUBE en GRÈCE.
l’apparente conformité de quelques hiérogliphes égiptiens avec certains caractères chinois, il en était venu , par le plus bizarre renversement d’idées, à chercher dans ces dessins des lettres phéniciennes entremêlées, de telle sorte que ces lettres , dérivées , selon lui , des hiérogliphes d’Égipte, se. seraient de nouveau transformées en hiérogliphes à la Chine. C’est ainsi qp’il considérait deÿ signes figuratifs comme des sortes de monogrammes (i) fabriqués avec des élémens alfabétiques , et dans lesquels le hazard seul avait apparemment ^produit quelqu’analogie avec la forme matérielle de l’objet représenté (a).
, Le sistème imaginé par M. de Guignes trouva cependant des approbateurs, même parmi les bons esprits; et l’on sera fâché de trouver dans ce nombre l’immortel auteur du Voyage du jeune Anacharsis. JVl. de Guignes s’honora avec raison d’un tel suffrage, et fit réunir les trois ouvrages suivans.
Mémoire dans lequel on prouve que les Chinois sont une colonie égyptienne, lu dans l’assemblée publique de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Léttres, le i 4 novembre 1768 ; avec un précis du Mémoire de M. l’abbé Barthé^ leroy sur les lëttres phéniciennes, lu dans l’assem-
(i) Recherches de M. Abel Rémasat dans les M^m. de l’acad. des Inscript. Vlll, ii.
(a) Id. p. 13. .. > ■
ART. LXI. FAUX SISTÉHES SUR l’ÉCR. CaiROISE. s63
blée publique de la même Académie, le i a févriei* i^SS, par M. de Guignes, de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres , professeur au collège royal de France en langue syriaque, censeur royal, interprète du roi pour les langues orientales , et membre de la Société royale de Londres. Nouvelle édition, à Paris , chez Desaint et Saillant (i), .1760.
Ce volume renferme :
i* Un Mémoire dans lequel M. de Guignes veut prouver que les Chinois sont une colonie égiptienne (2) .
2° Extrait d’un Mémoire sur les lettres phéniciennes, lu dans l’assemblée publiquë de l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres , le 12 avril lySS, par M. l’abbé Barthélemy ( 3 ). •
3 " Précis du Mémoire sur l’origine des Chinois (4)- ' . ■
• Cette collection de conjectures savantes ne doit pas nous en imposer (a). Ce n’est pas en s’égarant dans des spéculations si éloignées des idées des anciens Chinois, que l’on peut espérer de reconstruire le sistème qui les a dirigés dans la formation de leur écriture. On sent bien qu’après tant de siècles, il n’y a' pas d’autre moyen de re-
(() Rue Saint-Jean de Bcauvaio, Tis-à-ain le collège , avec approbation du roi. p. 79 in-ia. > . ' I
a64 OSAGK DE l’eCRITDRB EK GRÂCE. '
trouver la vérité que de s’attacher aux faits ,• eh laissant de côté ces suppositions ' hardies , véritables pétitions de principe qui ne sauraient satisfaire un esprit j udicieux ( i ).
Véritable sistème de récriture chinoise.
LXII. Une méthode plus sûre et plus conforme à la raison, consiste à s’attacher à la division "des caractères en six classes, jdivision qui est regardée comme inhérente à la nature de l’écriture parjles plus habiles Lettrés, qu’une tradition universelle à la Chine 'fait remonter aux premiers siècles de l’empire , et qui, du moins, il y a dix-huit siècles, a reçu la sanction de Hiu-chin. D’après cette division, les caractères chinois ne .sont pas considérés comme étant tous formés sur le même mpdèüe :
les uns offrent les images ou les dessins grôssiérs desobjets corporels (caractères figttratifs); les au; très, une indication de ce que les objets /?gure ont de plus remarquable ou de plus facile à exprimerq>ar des signes; telles sont les abstractions numériques, tels sont les rapports de position, les mouvemens, etc. (caractères ikdicatifs). Une troisième espèce exprime les idées par la combinaison de plusieurs images (caractères coMBiKés);'etune quatrième peint des idées morales par l’entremise
(i) Recherches de M. Rcmiisat, ]>. la.
ART. LXII. SI8TÈHE J}£ l’ÉCHITUIIE CHINOISE. z65
d’un objet phisique . pris en un sens i métaphorique (caractères empruntés). Une (i) cinquième espèce de> caractères se compose de signes choisis dans une des classes précédentes , et écrits à rebours., pour expriiner une idée inverse ou antithétique (caractère inverses) et une dernière classé comprend les caractères ccmaposés j d’une image, à côté de laquelle on écrit <le si^e d’un son (caractères.MixTBs on siixabiques). . <i ‘ ■ ■ > Les neuf à dix mille caractères expliqués dans le Choue~wen , et ceux qui ont. -été formés depuis, d’après les règles posées par les Anciens, rentrent, tous, avec plus ou moins d’exactitude, dans l’aiie des six classes^ et même, à bien, prendre des choses , il est facile de reconnaître que l’on pourrait , sans s’écarter des idées de ceux qui ont établi cette division des caractères, les ranger tous sous deux classés seulement : l’une comprendrait lesicaractères simples , c’est-à-dire les images et les signes indicatifs indivisibles, et l’autre renfermeraitles. caractères composés , c’-est-àKlireceux.dans lesquels plusieurs images ou plusieurs signes oofncoénont à J’expressiou d’une idéeuniquè. Qiiént aux caractères empruntés, iis ne constituent pas^ à vrai dire, une'classe particulière de caractères ; mais, comme les termes abstraits-des ; autres langues, ce sont des signes (a) d’objets matériels ,
(1) Recherches de M. R^musat, p. 12.
( 2 ) Id. p. i3.
a66 USAGE DE l’ÉCHITURE en GRÈCE.
simples ou complexes, employés métaphoriquement à l’expression des idées morales ou immatérielles. La distribution qui résulterait de ce travail aurait l’avantage de &ire remonter à l’origioe des caractères, et de fournir, les j moyens de reconnaître ceux qui sont les plus ^anciens; car, bien qu’il soit possible que ^ certains caractères simples n’aient été inventé qu’à une époque "où d’autres caractères composés étaient:: déjà «n usage , il est au moius certain que tout caractère simple a dû précéder la formation de ceux dàns la composition desquels il est entré comme élément. Ces signes simples et primitifs, dont i?in'^ vention doit remonter à plus de quatre mille ans, sont bien certainement les plus anciens essais de l’art d’écrire dont aucune nation nous ait conservé l’intelligence.. Ils méritent par là de fixeé notre attention , surtout si nous voulons qu’un parallèle des caractères chinois ét des hiérogliphes de l’Égipte puisse, quel qu’en soit le résultat, reposer un jour sur un fondement inébranlable (l). ’ . -!: J .
C’est le travail auquel s’est livré M. Abel Rémusat dans le Mémoire que je cite , et dans d’autres qu’il promettait. Les recherches de ce Savant très-distingué méritent d’étre étudiées avec attention par tous ceux qui veulent bien connaître la langue chinoise (a).
(i) Recherches de M. Re’musat, p. i{.