ART. UCV. ÉCRIVAINS DE VAISSEAU
d’attention le passage du scoliaste sur lequel il s’est appuyé.
C’est dans l’Odissée (i) qu’Ulisses^ assistant à des jeux donnés par Alcinoüs, roi des Phéaciens, fut invité à y prendre part. Absorbé par le chagrin que lui causaient ses malheurs , il s’y refusa. Eurialos, qui avait déjà remporté un prix, s’en offensa, et lui dit : a Étranger, je ne vous ai jaa mais pris pour un homme qui ait été dressé à a tous les combats que l’on voit établis parmi les « peuples les plus célèbres ; vous ressemblez bien « rnieux à quelque patron de navire , qui passe sa « vie à courir les mers pour trafiquer ou pour pil- «1er, ou même à quelqu 'écrivain de vaisseau «qui tient registre des provisions et des prises; « vous n’avez nullement l’air d’un guerrier. » Telle est la traduction de madame Dacier.
On voit par ce passage qu’il y avait dès lors, et par conséquent long-tems avant la guerre dé Troie , des écrivains sur les vaisseaux pour tenir le registre du chargement et du butin. Ceux qui eaer^ient cette profession, n’étant pas militaires, étaient quelquefois méprisés, par les guerriers, qui ne savaient pas manier un roseau , et qui ne içQDnaissaient d’aufre gloire que celle qui s’acquiert dans les cqnibats. 11 n’y a nen dans tout cela que de naturel. Mais le poète, à qui toutes ces idées étaient familières, ainsi qu’à ses con-
(i ) Livre
278 USAGE DE l’Écriture eu grèce.
teinporains, s’est servi d’une expression ambiguë, de laquelle ont abusé les traducteurs moins pénétrés que madame Dacier de l’esprit de ces tems anciens. Voici les termes dont il se sert (1) :
<l>op'rou Te (Jt.v 7 ffi.wv , xal émaxomç tuv ô^aîwv ,
KepSéwv ô’âpiraWwV oùS’ àôXTiTÎfpi êbixaç.
Mot à mot : onerisque memor, et inspector sit viaticorum , lucrique rapto acquisili ; neque athletce similis es. On voit que dans cette version le mot grec pt.v7f(i.wv est traduit par memor, qui, eu latin, ne signifie point écrivain. Mais les deux mots ne sont nullement identiques, et si l’on consulte le dictionnaire de Constantin, revu par Hôitiger et Cellariiis (2), on y trouvera :
Mvrf(i.<i)v, memot, valens memoriâj munere fungens in tabulas publicas referendi quœ opus est mcmoriæ mandare.
Ce mot désigne donc l’homme chargé d’inscrire sur des tablettes publiques ce dont on veut conserver le souvenir. Le lexique rapporte en preuve de cette explication non-seulement le vers de l’Odissée d’Homère, mais encore celui d’Aristpphanes dans ses Nuées ( 3 ), où se trouve le mot Upo(i.v7;[i.ovEîv. Son commentateur dit que les mots
(i) VS. i63et 164.
(a) BasiUœ i584i p- 889 .
(3) , vers qui précède l’avant-deroier du premier acte.
ART- LXV. ÉCRIVAmS DE VAISSEAU. 279
upop.v7{jU,ovaç et [Av/ipva; indiquaient les écrivains des choses sacrées; mais voyons la'scolie donnée par Philippe Biittmann , d’après l’édition de M.‘ Mai (1), sur le vers de l’Odissée qui nous occupe.
Apa ô pLVTipiTipLevoç iroffou sctIv ÏKa^Tov aÇiov , ov ypapfxxrioc xaXoOotv, tixoî' où yàp aùixiv ^eo’TTO'mv Ttüv (popTiwv 'ÇTiaiv, àXV wffTrep Ttva Tôiv çopriwv Çpovxi^ovTa xal twv ffXeovT«i)v. a Ainsi donc, ce qu’pn appelle écrivain «semble n’avoir été autre que celui 'qui était" « chargé de conserver les souvenirs nécessaires ; « car Homère ne veut pas dire le maître des raar- « chandises, mais celui qui tenait le compte du « chargement et des passagers. » On voit que cette explication est parfaitement d’accord avec la traduction de madame Dacier. Voyons la suite.' ‘ ' ToOto Sé Tiveç (nipeioSvTai i:po; to ayvoeTv (a) ypapipa-ra toÙç iîpoaç. Trj yàp pvinp-fl çacrl Ta (yxsî^evot xatéyetv ^tà tù âmipui îyeiv YpappaTwv.'ÔSev xal toùç «toiytxaç èpTropouç ùico t?ç aùtrç ÈtcI Tiiv tûv ypappaTwv
eupeffiv ^X62 Îv $è Trapà toTç iràXaioiî ( in àlio
scholio hreviori in Eustathio TroXXoïç) YP*!*’*
pa-réa xal tÙv èTîipeXYiTÀv pvr^pwva xaXeîbÔai. «Quelques- « uns s’autorisent de ce passage pour croire que
(i) ÆeroCnt, iSïi , p. 281a i- • "
(3) Ce mot me fourpit l’occasion de faire voir combien il esti dangereux de s’en rapporter à la ressemblance des mots en latin et en grec, ynina et noseo ont un son analogue et la même signification : et agnoseen se ressemblent de même; mais le premier
veutdire ne pas connaître, tandis que le second signifie reconnaître.
a8u USAGE DE l’écriture en GRÈCE.
« le.s guerriers ne connaissaient pas l’écriture : ils « disent que les souvenirs étaient conservés par \a « mémoire, parce qu’on ne savait pas écrire, a C’est pourquoi les Phéniciens, sentant cç.tte né* ff cessité , firent la découverte des lettres. » L’auteur de la scolie met si peu d’importance à cette conjecture, qu’il ajoute immédiatement après : a Chez les Anciens ( un autre petit scoliaste d’Eustathe dit chez la plupart), l’usage est d’appeler « mnêmôn l’écrivain chargé de conserver les sou- « venirs. »
Que peut-on conclure d’une observation faite par un auteur ignoré, d’après d’autres auteurs qu’il ne nomme point, lorsque des historiens tels que ceux que j’ai cités, nous parlent en détail de l’invention de l’écriture et de la manière dont elle est parvenue aux Phéniciens ? Tacite dit fQrmellement {art. XXXV) que les Phéniciens n’eurent que le mérite d’enseigner aux Grecs ce qu’ils avaient appris des Égip tiens (i) La découvert de
l’écriture est disputée même aux Égiptiens par les
(i) Inde Phtenicas , quia mari prœpollebant , intuUsse Grœcice gloriamque adeptos , tanquam repererint , que* aceeperant. Le passage d’Hérodote peut sealeraent donner lien de croire qne l’ancienne écriture égipticnne, telle qu’elle arait été portée en Grèce par Cé- Crops et Inakhos , a été perfectionnée par les Phéniciens, qui lui ont donné une forme plus régulière portée en Grèce par Cadmos. On expliquerait ainsi la différence entre les écrits égiptiens que nous con. naissons , et l’écriture des Phéniciens qu’au reste nous ne connaissons guère. D’ailleurs, cette dernière écriture ne,nous est connue que par des médailles ou des inscriptions, et non par une écriture courante comme cellcdes Égiptiens.
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ART* LAVl. DES LANGUES PERSANES. a8l
Éthiopiens 9 et à ces deux peuples par les Indiens. Le savant naturaliste M. Delille (i) voit le berceau des usages de TÉgipte dans Tlnde. Voici sa phis forte preuve. Les Égiptiens ont possédé autrefois dans leurs lacs le Nelumbium de l’Inde , cette plante si belle, simbole, chez les Bramines, du inonde sorti des eaux, et sur laquelle est reposé Wishnou, comme Horus d’Égipte sur le Lotus ^ qui n’est que le Nelumbium ou le Njrmphœa lotus de la meme famille aquatique. Le Nelumbium ou ancien lis rose du Nil n’existe plus en Égipte ; il n’y était donc pas naturel autrefois, ni en Éthiopie , où il n’a pas été vu par les voyageurs modernes. Son origine est dans l’Inde , comme l’origine des usages auxquels il a donné lieu.
. Je n’agrandirai pas un sujet déjà trop vaste, en m’engageant. dans une discussion d’un genre si élevé. Mais je ne puis me dispenser de dire ici quelque chose des langues persanes et des autres langues asiatiques. . *> - t*,: . “de
ni.
Des. langues persanes i • '
LXVI. Sur la rive gauche du Tigre, commençaient les langues persanes, qui^ par leurs mots , leurs tours et leurs constructions, diffèrent telle-
(i) Lettre qu*il m'a ccvitc le ag août i83a.
282 VSA.GE DE l’ÉCRITORE EN GRÈCE.
ment des sémitiques, qu’on j reconnaît aisément les branches (i) d’un tout autre tronc. Les Grecs, malgré leurs nombreuses relations avec les Perses, ne nous ont presque rien laissé qui puisse servir à des études scientibques sur ces langues. 11 était réservé aux tems modernes de nous donner des éclair cissemens importans sur ce sujet obscur, par la découverte du Zend à Vesta, et les recherches heureuses d’Anquetil ( 2 ), qui distingue quatre langues dans la Perse, savoir, le pa^zend, le pehlvi, le parsi et le déri (3). On peut consulter sur ce sujet les traités de Rleuker, dans l’appendice au Zend à Vesta (4). M. Eugène Burnonf , notre collègue, par la publication du Vendidad- Sadé, nous transmet des connaissances complètes, qu’un travail assidu lui a fournies. Nous devons à ces Savans et à d’autres, dont les travaux sont indiqués dans les Mémoires > de la Société Asiatique (a), non-seulement la connaissance d^> plusieurs dialectes de l’ancien persan, mais encore des fragmens écrits et des vocabulaires de trois de ces dialectes : le zendy parlé dans l’ancienne Médie , et employé dans les écrits originaux du Zoroastre mède; le peUvi^ Tpaxlè dapsleé pays méridionaux contigus à l’Assirie et à la Babilonie ; et enfin le
I (t!(> , i,ji I ■ ' :v\ 1;! !' • /.XJ
( (t'^ De la politique et 'du commerce dés peuples de l’antiquité.' Paris, i 83 o. 1,1^9. , • I
(1) Me'moires de l'académie des Inscriptions. XXXI, 339-442-
( 3 ) Id. p. 393.
( 4 ) De la politique et du comm. des anc. peuples. 1 , i 3 o.