‹ Essai sur l'origine de l'écriture, sur son introduction dans la Grèce et son usage jusq'au temps d'HomèreChapitre 6 sur 62 · VII · texte numérisé non relu

VII

Essai sur la formation dune langue.

IX. Pour savoir comment a pu se former une langue,' supposons deux enfans échappés à un naufrage dans une île déserte. Je suppose encore qu’ils sont d’un sexe différent , et que des arbres venus naturellement dans cette île leur fournissent des alimens qui suffisent pour les nourrir (a).

(i) Histoire naturelle de Pline, VH , 56.

( 3 ) démentis Alexandrini Stromatum lib. I, p. I. 18 .

ARÏ. IX, FORMATION d’uNE LANGUE. 27

Tant que ces deux enf'ans ont vécu séparément^ Texercice des opérations de leur esprit à été borné, à celui de la perception et de la conscience, qui ne cesse point quand on est éveillé; à celui de Tattention , qui avait lieu toutes les fois que quelques perceptions les affectaient d’une manière plus particulière; à celui la réminisr ceuce, quand des circonstances qui les avaient frappés se représentaient à eux, avant que les liaisons qu’elles avaient formées dans leurs idées eussent été détruites ; et à un exercice fort peu étendu de l’imagination. La perception d’un besoin se liait, par exemple, avec celle d’un objet qui àvait servi à le satisfaire. Mais ces sortes de liaisons , formées par hazard et n’étant pas entretenues par (i) la réflexion, ne subsistaient pas long-tems. Un jour, le sentiment de la faim rappelait à ces enfans l’arbre chargé de fruits qu’ils avaient vu la veille : le lendemain cet arbre était publié , et le même sentiment leur rappelait un autre objet. Ainsi l’exercice de l’imagination n’était point à leur pouvoir , il n’était que l’effet des circonstances où ils se trouvaient (2).

Quand ils vécurent ensemble , ils eurent occasion de donner plus d’exercice à ces premières opérations, parce qu’un commerce réciproque

(1) Essai sur les conuoissances humaines, II, 4 *

(3) Ce qui est dit ici sur les opérations de l’esprit de ces enfans est prouvé dans la première partie de l’Essai cité, sect. a, ch. 1 , a, 4 * sect. 4* *,

28 USAGE DE l’ÉCRITURE EN GRÈCE.

leur fit attacher aux cris de chaque passion les perceptions dont ils étaient les signes naturels, ils les accompagnaient ordinairement de quelque geste , de quelqu action ou d’un mouvement prononcé, dont l’expression était encore plus (i) sensible. Par exemple, celui qui souffrait parce qu’il était priyé d’un objet qu’il regardait comme nécessaire, ne s’en tenait pas à pousser des cris; il fesait des efforts pour l’obtenir; il agitait sa tête , ses bras , et toutes les parties de son corps. L’autre ému'à ce spectacle, fixait les ieux sur le meme objet; et, sentant passer dans son ame des sentimens dont il n’était pas encore capable de se rendre raison, il souffrait de voir souffrir son semblable. Dès ce moment, il se sent intéressé à le soulagér ; et il obéit à cette impression, autant qu’il est en son pouvoir. Aussi , par le seul instinct, ces hommes se demandaient et se prêtaient des secours. Je dis, « par le seul instinct, » car la réflexion n’y pouvait encore avoir part. L’un ne disait pas: «il faut m’agiter de telle manière, « pour lui faire connaître cCiqui m’est nécessaire , «et pour l’engager à me secourir;» ni l’autre: «je vois à ses mouvemens qu’il veut telle chose, « je vais lui en donner la jouissance; » mais tous deux agissaient en conséquence (2) du besoin qui les pressait davan];age.

( 1 ) Essai sur les connoissances humaines, II , 5. ( 3 ) Id, p. 6.

ART. IX. FORMATION ü’uNE LANGÜE. aQ

Cependant les mêmes circonstances ne purent se répéter souvent, qu’ils ne s’accoutuniassent , enfin à attacher aux cris des passions , et aux différentes actions du corps, des perceptions qui y étaient exprimées d’une manière si sensible. Plus ils se familiarisèrent avec ces signes, plus ils furent en état de se les rappeler à leur gré. Leur mémoire commença à prendre quelqu’exercice ; ils purent disposer eux-mêmes de leur imagination, et ils parvinrent insensiblement à faire av^^iréflexiçn ce qu’ils n’avaient fait que par instinct. D’abord tous deux se firent une habitude de connaître à ces signes , les s'entimens que l’autre éprouvait dans le moment; ensuite ils s’en servirent pour se communiquer les sentimens qu’ils avaient éprouvés. Celui, par exemplfe, qui voyait un (i) lieu où il avait été effrayé, imitait les cris et les mouvemens qui étaient les signes de la frayeur , pour avertir l’autre de ne pas s’exposer au danger qu’il avait couru.

L’usage de ces signes étendit peu à peu l’exercice des opérations de l’ame ; et à leur tour cellesci, ayant plus d’exercice, perfectionèrent les signes , et en rendirent l’usage plus familier. Ce fut ainsi que les cris des passions contribuèrent au développement des opérations de l’ame, en orcasionant naturellement le langage d’action : langage qui, dans ses commencemens, pour être

(i) Essai sur l«s connoissancfs (lumaînes, II,

niniîiro:

3o USAGE DE l’]£cRITURE EN GRÈCE.

proportioné au peu d’intelligence (i) de ce couplë, ne consistait vraisemblablement qu’en contorsions et en agitations violentes.

Cependant l’habitude de lier des idées à des signes arbitraires par des cris naturels , fournit des modèles pour créer un nouveau langage. Les deux habitans de l’île déserte articulèrent de nouveaux sons; en les répétant plusieurs fois et les accompagnant de quelque geste qui indiquait les objets qu’ils voulaient faire remarquer, ils s’accoutumèrent à donner des noms aux choses (a). Ce fut ainsi que du langage des gestes , ils passèrent à celui de la voix , et que la parole naquit.

On sent que les peuples peu civilisés qui venaient d’inventer leurs langues avaient conservé plus de mots imités de ces premiers cris qui avaient été articulés avec les gestes. Aussi Platon , discourant dans le Cratile (3) sur la conformité des premiers noms avec la nature, en apporte pour raison que les Grecs en avaient reçu plusieurs de quelques peuples barbares ; et que les barbares sont plus anciens qu’eux. En effet les Grecs convenaient qu’ils devaient l’écriture aux Phéniciens; peutêtre avaient-ils aussi puisé dans leur langue quelques expressions. Mais il paraît que la langue des Phéniciens était originaire de Babilone , comme celle desPhrigiens. Pour former une langue, il faut

(i) Essai sur les-connoissances humaïues , II. 8.

[i) Id . , II , 9. Voyez la suite pour les ddveloppemens.

(3) Édition de Serranus, t. 1, p. 3a5, E.

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un vaste empire et une capitale bien peuplée ; or, Diodore de Sicile nous donne une grande idée de l’empire de Ninus qui ne fut qu’une partie de celui de Babilone. Mais on verra dans la suite que l’écriture des Phéniciens fut inventée en Égipte (art. LXIV).

Malgré la décision de leur prince porté à favoriser les étrangers, les Égiptiens, ne renoncèrent pas à leurs prétentions d’ancienneté , et ils firent bien. Leurs traditions historiques remontent bien plus haut que celles des Phrigrens. Pour juger la vérité de cette assertion qui ne peut leur être contestée légitimement , examinons quel est le degré de confiance que nous devons accorder à l’histoire (a).

osAGE DE l’Écriture en gréce.

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