‹ Essai sur l'origine de l'écriture, sur son introduction dans la Grèce et son usage jusq'au temps d'HomèreChapitre 7 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CONFIANCE DUE A l’hISTOIRE.

X. Je me suis efforcé tlans le chapitre précédent de faire connaître l’origine des langues, et j’ai observé que pour déterminer celle de l’écriture, il fallait recourir à l’histoire. Ce sujet a sans doute de grandes difficultés. On a été jusqu’à nier l’existence d’Homère et l’authenticité de ses ouvrages. Il s’agit de combattre une disposition malheureusement trop ‘commune aujourd’hui, qui nous fait révoquer en doute tout ce qu’ont cru nos ancêtres. Le teras, en éclaircissant quelques vérités, en obscurcit d’autres, et les événemens qui s’éloignent de nous, deviennent souvent plus difficiles à comprendre. La probabilité diminue à mesure que les faits viennent se placer à une plus grande distance; la raison de cette décroissance peut être facilement expliquée.

D’abord , cet affaiblissement paraît incontestable quand la probabilité s'appuie sur un simple témoignage verbal de génération en génération , de même qu’un fait arrivé dans notre tems et dans

ART. X. CONFIANCE DCE A LHISTOIRE. 33 l’ordre le plus commun , est d’autant moins certain pour nous, qu’il se trouve plus de personnes entre celui qui raconte et celui qui dit avoir vu. Car pour croire ce fait, il faut supposer que chaque témoin intermédiaire l’a réellement ouï dire à celui qui le lui a transmis; puisque s’il en est un seul qui ne l’ait pas réellement ouï 'dire ou qui ait altéré le récit , dès lors la chaine de la tradition est rompue: il est donc évident que le^|:aisons de douter se multiplient à ihesure qu’il y a plus de témoins intermédiaires. Orlemémemotifde doute a lieu pour les faits qui sont transmis de bouche d’une génération à l’autre; il est même plus fort dans le second cas*, pârce que les témoins intermédiaires n’existant plus, comme ils existent dans l’hipothèse d’un fait arnvé de notre tems, il est impossible de s’assurer s’ils ontditen effet cequ’on leur attribue.

Il n’en est pas de même quand le fait est transmis par écrit. Tout se réduit alors à savoir si l’ouvrage qui nous le transmet n’est ni supposé , ni altéré; car alors cet ouvrage doit obtenir de nous la même croyance que si l’auteur nous racontait directement le fait dont il est ou dont il prétend avoir été le témoin ; il ne s’agira plus ensuite que d’examiner quel degré de confiance on doit à ce témoin. Ce degré doit être mesuré sur la nature du témoin et sur celle du fait qu’il raconte. Dès qu’on ne pourra raisonnablement douter que Tite -Live , par exemple, n’ait écrit son histoire, l’existence

34 USAGE DE L’^nilTUllE EN GRÈCE.

(le Scipion ne sera guère plus douteuse dans dix siècles qu’elle ne l’est aujourd’hui (i).

Je conviendrai sans peine que les traditions sont quelquefois altérées par l’addition de circonstances merveilleuses, etmémeabsurdes,sil’on veut; mais en même tems je demandèrai si l’on est en droit pour cela de les rejeter absolument. Avec cette dialectique , qui permet ainsi de généraliser les conséquences, on rejettera bientôt aussi les témoignages contemporains;’ car enfin l’histoire fondée sur ces témoignages n’est pas à couvert d’un tel reproche: le merveilleux et lesfablesdont elle est souvent remplie, ^e*npêchent-ils que l’on ajoute foi à ce qu’elle colitient de vraisemblable ? Agissons-en de même avec la tradition historique: rejetons ce qu’elle contient de merveilleux, d’incroyable et d’absurde; ne recevons que ce que nous y verrons déraisonnable; mais pensons que si nous récusions absolument son témoignage, parce qu’il ne faut pas le recevoir sans quelque précaution, ce même motif nous obligerait aussi à rejeter absolument celui de l’histoire (a).

Séparons du récit principal ces circonstances incroyables que l’amour du merveilleux ajoute presque toujours aux grands événemens; mais ne distinguons point surcet article la tradition del’bis-

(i) Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie, par d’Alembert. Amsterdam , 17G7. Tome V, p. 81 - 84 .

(a) Mém oircs de l’Academie des loscriptions , VI , i56 el iS-j Mémoire de Fréreh

ART. X. COl^FfANCE DUE A l’iII^TOIEF,. 35 toire. Rejetons également, dit le savant Fréret (i ), les fables mêlées à l’histoire de Sémiramis , de Thésée , de Romulus , de Cirus , d’Alexandre, de Scipioh, de Mahomet, de Genghiskan,deTamerlan, de Fernand Cortez, et de presque tous les grands hommes que leurs exploits ont rendu célèbres; mais ne nions pas le reste de leur histoire.

« De tous les astres,» dit Pline, a celui qui ex- « cite le plus notre admiration, et avec qui en O quelque sorte nous vivons, c’est le plus voisin a de nous; c’est celui que la nature a destiné pour « remédier aux ténèbres, la lune: la multiplicité de « ses formes etde ses révolutions a mis à la torture « les esprits de ceux qui la contemplent, indignés « que l’astre qui est le plus à notre portée , soit « celui que nous connaissons le moins. Sans cesse « adolescente ou décrépite , elle est tantôt courbée a en arc, tantôt divisée en deux portions égales, a tantôt arrondie en orbe; terne eu certains ente droits et bientôt radieuse; son globe immense « et plein disparait tout à coup ; tantôt vigilante « toute la nuit, tantôt tardive, quelquefois elle « luit une partie du jour et se fait l’auxiliaire du « soleil; souvent éclipsée, et cependant visible « dans l’éclipse, invisible en revanche au bout de « soncoui’s, lorsqu’elle semble se reposer. Souvent « elle est voisine de l’iiorizun, ensuite élevée près '*

(ij Mémoires lie l’Acatlcmic ücs iiisriiptions. \ 1 , lô-.

(a) Hist. natiir. Liv. II , cliap. 6-

36 USAÇK DE 1,’ÉCRITÜJIE EN GRÈCE,

a des cieiix , ou prèsde la cime des monts, quelqtie- « fois dans les hautes régions du nord, puis abaissée « vers le sud. Endiinion le premier saisit ces phé- « nomènos, et parcelte raison passa pour l’amant de « la lune. Nous sommes vraiment des ingrats pour « ceuxdonl lestravauxet les recherches ont éclairci « cettesourcedelumières.Telleestl’étonnantelèpre « de l’esprit humain : des scènes de carnage et de O sang envahi.ssent nos annales, et les crimes des « hommes sont la .seule leçon offerte à qui ignore « le monde qu’il habite ».

Malgré cette juste leçon de Pline, Endimion est devenu un personage purement mithologique, dont riiisloire n’a plus osé parler. Tzetzès est le seul (i) qui nous en ait dit quelque chose. Selon cet auteur, Endimion vécut après les astronomes arcadiens , que l’on a dit par cette raison antérieurs à la lune ; mais il fut antérieur à Thaïes qui profita de ses découvertes.

De V amour du merveilleux.

XI. C’est ainsi que la fable étouffe l’histoire. L’amour du merveilleux a régné dans tous les tems avec une égale force : il n’a varié que pour se conformer aux différens goûts des hommes. Des

(i) Voyez sa tîouxiùmc Chilia*^c, vers 877 et suivans.

ART. xr. AMOUR DU MURVEILLEUX. 37

monumens incontestables nous apprennent que, du teras d’Alexandre, de Scipion et de Genghiskan , les peuples ajoutaient'foi aux fables qui donnaient une origine divine à ces héros. Pour Alexandre, on le voit dans Plutarque (i)> Arrien, etc.; pour Genghiskan, consultez l'histoire d’Arménie du moine Hayton , et l’ouvrage de Marco-Polo, tous deux presque contemporains de ce conquérant. Enfin pour Scipion , dans Tite- Live ( 2 ) , qu’on lise le discours prononcé-par Publius Scîjjion Nasica devant le peuple ; dans ce discours, il dit en parlant de celui dont il s’honorait de porter le nom, qui était même son parent très-proche, puisqu’ils étaient fils de deux frères (3): «Scipion l’Africain a tellement surpassé tt la réputation de son père , qn’il a fait croire que a son origine devait être rapportée non pas à un « homme , mais à un dieu. » Publium Africanum tantum palernas superavisse laudes , ut fidem fecerit Jion sanguine humano , sed stirpe divinà satum se esse.

Malgré ce témoignage bien formel , nous rejetterons cette opinion populaire, comme celle qui fait Thésée fils de Neptune, Romulus fils de Mars , et Sémiramis fille de Dercéto. Mais aussi de même que ces fables mêlées à l’histoire

(1) Vie d’Alexandre, où c«t écrÎTain dit que le roi de Mace'doine passa pour le fils de Jupiter.

( 2 ) Liv. XXXVlIt,§58.

(3) Mais non pas frères, comme le dit Fre'rct.

USAGE DE l’fGRITUHE EN GRÈCE.

d’Alexandre, de Scipion el de Genghiskan, ne nous font point regarder comme fabuleux les autres événemens cfe leur vie , qui ne contiennent rien de semblable ; de même aussi les fictions qui ont embelli et défiguré la vie de Sémiramis , celle de Thésée et celle de Bomulus, ne nous feront point rejeter la tradition constante et unanime des peuples qui les croyaient fondateurs d’un grand empire, et de deux états aussi célèbres que ceux d’Athènes et de Rome ( t).

Tite-Live entasse les prodiges dans* son histoire, et rapporte exactement ceux même dont il nous apprend la fausseté. Tacite affecte de répandre sur les événemens un merveilleux politique , qui fait dépendre le succès de cette prudence scélérate que Machiavel a réduite en sistème. Les écrivains postérieurs à rétablissement du christianisme, je dis même les plus vertueux et les plus religieux , comme Grégoire de Tours , ont rempli leurs ouvrages de miracles quelquefois puérils. Faudra-t-il, parce que le témoignage de ces écrivains est le plus souvent faux sur les faits d'une certaine espèce, le rejeter indistinctement sur toutes sortes d’événemens ? on ne doit pas craindre que les esprits vraiment justes tombent dans ces excès; mais la tradition est comme l’histoire, elle a besoin de la

(i) Mémoire «le l'itfrel dans le lt)me VI des Mémoires de l’Academie des Inscriptions cl Tlcilcs^LelIres , p.

A.RT. XI. AMOUR DO MERVEILLEUX. 3g

même précaution ; et sans admettre ni rejeter indistinctement son autorité , les faits qu’elle rapporte obtiendront ou n’obtiendront pas notre croyance, suivant que ces mêmes faits, examinés avec attention et sans préjugé , nous paraîtront la mériter. Il faut examiner tout, peser les divers degrés de probabilité , rejeter le faux , et assigner à chaque fait le degré de vérité ou de vraisemblance qui lui appartient: les soupçons vagues et généraux ne doivent pas nous induire à tout rejeter, mais seulement à ne recevoir pas tout indistinctement. 11 y a plusieurs traditions fausses, il y en a d’incertaines et de douteuses : mais toutes ne le sont pas; et il y en a peut-être telle qui, par son universalité , opère en nous une }>ersuasion aussi forte dans son genre, que celle de beaucoup de faits établis sur des témoignages contemporains (i).

Il arrive même quelquefois que nous sommes obligés de reconnaître la vérité de plusieurs récits qui nous avaient paru absurdes. Telles sont les pluies de pierres, que nous rapportait Tite- Live, que nous ne pouvions concevoir , que nous refusions d’adipettre , et dont une expérience réitérée nous a démontré la possibilité ; en sorte que notre incrédulité , en cette occasion comme en plusieurs autres, n’a prouvé que notre ignorance (a).

(i) M^moirr tle Frcret dans le tome Vi des Mémoires de l’AcalU’inie des Inscriptions , i58.

4 o USAGE DE l’Écriture en grèce.

C’est surtout en parlant de l’origine du moncle que l’araour du merveilleux a dû se montrer. Diodore de Sicile , qui vivait plusieurs siècles après Hérodote, mais qui a été mieux instruit que lui des opinions des Égiptiens , indique d’après eux la formation du monde et celle du langage, dans sa Bibliothèque universelle qu’i! commence ainsi :

Opinion des Anciens sur V origine du monde; et d’abord de ceux qui Vont cru étemel.

' XII. «Il y a,» dit cet historien (i), «deux « opinions différentes sur l’origine des hommes «parmi les phisiciens,» (le texte dit les phisiologues ou les interprètes de la nature), «et les « historiens les plus fameux. Les uns, croyant le « monde éternel et incorruptible, prétendent que « le genre humain a toujours été , et qu’il est im- « possible de remonter au premier homme. »

Tel est le sistèrae d’Ocellus Lucanus, l’auteur grec le plus ancien que nous connaissions , qui ait parié de la nature de l’univers.^Il était né dans la Lucanie, sur les côtes de la mer Tirrhéniène, et vivait vers l’an 480 avant notre ère (2). Il avait

( I ) LiTre I , cbap. 6 dans IMdition de Wesseling , et cliap. a dans la traduction de Terrassonî

(a) Histoire de la litte'rature grecfjiic, p.ir M. .Schoell. P.iris, 1834 ■ II, 3 n.

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