ARTICLE III
DKPUIS LAVtNEMENT DE LOUIS XIV, JUSQU A. LA REVOLUTION FRANÇAISE.
Ce n'est point à nous qu'il appartient d'esquisser le tableau, tant de fois retracé, de ce beau siècle, qui a reçu justement le nom d'un de nos plus grands rois. C'est dans les écrits des hommes immortels qui ont fait sa gloire, que l'on peut apprécier l'influence prodigieuse qu'ils durent exercer sur les progrès de leur langue et sur son universalité. Nous hasarderons seulement quelques remarques, qui se rapportent particulièrement à notre sujet.
Malgré l'éclat qu'avait déjà jeté la brillante époque de François l^'' , et que les malheurs des règnes suivants n'avaient pu entièrement obscurcir, la littérature française ne donnait encore, au commencement du dix-septième siècle, que de magnifiques espérances. Quelques poèmes bien imparfaits, un petit nombre de pièces fugitives, distinguées surtout par leur grâce et leur naïveté, plusieurs satires de Régnier, quelques belles odes de Malherbe, composaient, à l'avé-
DE LA LANGUE FRANÇAISE. I l I
iiement de Louis XUI, tout l'ensemble de nos richesses poétiques. La prose, plus riche et plus perfectionnée, citait déjà avec orgueil les noms d'Amyot et de Montaigne, et quelques autres moins illustres; mais, ce qui semble prouver qu'on la jugeait peu digne de la majesté de l'histoire , c'est que le célèbre et savant De Thou n'osa l'employer, et écrivit en latin '. L'art dramatique était encore à naître, ou du moins, il n'avait produit jusque-là que quelques grossiers essais de Jodelle, de Garnier et de Hardy, succédant aux farces obscènes et aux mystères des Enfants de Sans-Souci et des Confrères de la Passion. Plus heureux ou plus habiles, d'autres peuples, nos voisins, avaient déjà un théâtre; l'Italie pouvait citer les pièces du Trissin et de Huccelaï; l'Espagne avait son Lope de Véga, son Guilhen de Castro^; l'Angleterre se glorifiait des compositions monstrueuses , mais parfois sublimes, de Shakspeare. Obligés d'imiter ce qu'ils n'avaient pu créer eux-mêmes, nos premiers écri-
' M. Palin, dans son éloge couronné de J. A. De Thou , observe avec raison, que noire langue, bien qu'elle eût produit Froissard el Commines , n'était cependant encore qu'une langue vulgaire. Le latin était celle de l'Europe savante, et c'était à l'Europe savante que s'adressait l'historien.
' Suivant M. de Sismondi , Lope de Vega et Calderone ont souvent iinilé les pièces de nos Confrères de la Passion.