ESSA.I SUR L UNIVERSALITÉ
vains dramatiques durent chercher des modèles, chez les nations avec lesquelles la France avait eu, dans ces derniers temps, les rapports les plus intimes; c'est-à dire, chez les Espagnols et les Italiens. Ces rapports s'étaient surtout multipliés par suite de l'alliance de deux de nos rois avec les filles des Médicis, par les guerres de Naples et du Milanais , par celles de la Ligue et de la Fronde, et par les mariages de Louis XIII et de Louis XIV avec des inflintes espagnoles.
Il ne faut donc pas s'étonner de voir figurer, dans les premiers ouvrages de Rotrou, de Molière, des deux Corneille, des caractères et même des sujets empruntés aux théâtres de ces deux nations. Racine ne nous offre plus rien de semblable, parce qu'à l'époque où il parut, la tragédie fi:-ançaise avait déjà été portée, par l'illustre créateur de notre scène, à un assez haut point de perfection pour n'avoir plus besoin d'aucune assistance étrangère ^ Le premier opéra représenté au Palais-Royal (alors Palais Cardinal ), était en vers italiens, et Voltaire observe, à cette occasion, que nous avons dû, en France, l'introduction
' Il est important de remarquer, que l'éclat de la littérature espagnole et de celle de l'Italie commença à s'affaiblir, en même temps que l'importance politique de ces deux nations, vers le milieu du dix-septième sièclp , c'est-à-dire, au temps même où la France se distinguait si éminemment sous ce double rajjport.
DE LA. LANGUK FRANÇAISE. IIO
(le la comédie et de l'opéra, à deux cardinaux. Le graciozo^ bouffon obligé de l'ancien théâtre espagnol, se retrouve encore jusques dans les premiers ouvrages de Quinault. Dans plusieurs pièces de Molière, de Regnard et de quelques autres comiques du même temps, les intermèdes sont remplis de couplets en espagnol ou en italien '. Un grand nombre de mots de cette dernière langue, naturalisés aujourd'hui daiis la nôtre, s'y introduisirent sans doute à cette époque ^, ainsi
• Il est assez singulier que Voltaire ail suivi cet exemple , (Unis un petit ope'ra intitulé : le Baron d' Otrante , où tout le rôle du corsaire turc est écrit, en outre, dans un jargon barbare, formé en grande partie d'italien corrompu, et qui doit ressembler à ce qu'on appelle la langue franque.
^ On en trouve de nombreux et continuels exemples dans les lettres de madame de Sévigné, qui cite, à chaque page, le Tasse, l'Arioste, et jusqu'à Boccace, et dans la plupart des mémoires et correspondances du temps. {Médianochc , in Jîocclii , tutti quanti^ in petto, mezzo termine, etc.) C'était à la même époque, que l'abbé Régnier-Desmarets taisait des vers toscans qui tronquèrent jusqu'à l'académie délia Crusca , et publiait, dans la même langue, une traduction d'Aiiacréon, qui a conservé long-temps sa su|)ériorité sur celles des écrivains mêmes du pays. Nous avons cité ailleurs Ménage, qui était membre de la même académie, et Chapelain, qui savait assez bien l'italien, pour adiesser à Marino , dans sa propre langue , des observations critiques sur son poème d'Adonis (composé à Paris, à ce que prétend Lenglet-Dufrcsnoy ). Il paraît que vers la fin du règne de Henri IV (en i6o/, ], il y avait à Paris une troupe de comédiens espagnols.
que cela avait dû avoir lieu au temps des guerres d'Italie, et, plus aucieunemeut encore, pendant le séjour des papes à Avignon, comme nous l'avons dit ailleurs. Piien ne prouve mieux ces rapports, sous les règnes des derniers Valois, que le livre curieux et peu connu de Henri Estienne, intitulé : Deux Dialogues du nouveau langage françois-italianizé. L'auteur y introduit, sous le nom de Philausone, un courtisan à la mode, qui , mêlant à la conversation une foule de mots italiens plus ou moins mutilés, devient parfois aussi inintelligible que le limousin de Rabelais ^. Les mêmes effets se continuèrent jusqu'au commencement du dix-septième siècle, et il n'y a guères d'écrivains de la jeiuiesse de Louis XIV, qui n'offrent des imitations fréquentes et même des citations originales, du Pastor-Fido, de l'Aminta, des poèmes de Pétrarque, du Tasse et de l'Arioste. De ce goût, devenu alors universel en Europe, naquit sans doute cette galanterie doucereuse et efféminée dont Boileau fit si heureusement justice, qui dépare les plus beaux ouvrages de Quinault, qui infecta les premiers essais de Racine, et dont le grand Corneille, luimême, ne put éviter entièrement la contagion. Plusieurs personnages, maintenant établis sur
' Voyez la noie I) à la fin du livre.
DV. LA LANGUE FHA^(;,AISF.. II,')
notre scène comique, sont originaires d'Italie. Enfin, ce fut par l'effet d'un esprit d'imitation semblable, que l'on vit paraître, dans les romans comme sur le théâtre, ces scènes d'enlèvement, de jalousie, de sérénades, de rendez-vous nocturnes, qui composent le fond des pièces espagnoles, et dont deux reines castillanes avaient dii facilement inspirer le goût, à la cour brillante et chevaleresque de nos rois.
Observons ici combien le sort des événements lient à peu de chose, en littérature comme en politique. Si les relations entre la France et i'Anfifleterre eussent été alors aussi fréquentes que de nos jours, et que la langue, encore imparfaite de cette nation, eût été plus répandue parmi nous, il est à croire que nos premiers auteurs tragiques eussent été des imitateurs de Shakespear. Alors, on aurait pu voir le grand Corneille luttant, de toute la force de son génie, contre l'auteur d'Othello, de Macbeth et de Richard lïl , et les premiers essais de l'art dramatique en Fiance eussent ressemblé, jusqu'à un certain point, à quelques-uns des ouvrages que nous voyons éclore aujourd'hui.
On vient de voir quelle fut d'abord la marche des choses; mais lorsque le grand siècle eut commencé à briller de tout son éclat; lorsque l'auleur de Médée et du Cid, prenant un vol plus
1 l6 ESSAI SUR l'univers ALITIÎ
audacieux, eut fait parler les héros de la vieille Rome eu vers dignes d'eux et de son génie , et se fut élevé jusqu'à Horace, Cinna, Polyeucte, audelà desquels U nj a rieii^ comme l'a dit Fontenelie; lorsque, après lui, plus pur, plus égal et souvent aussi admirable. Racine eut ajouté, à tant de moyens de séduction, le charme de cette poésie enchanteresse dont le temps semble encore relever l'éclat; lorsque Molière eut créé la comédie française , et l'eut portée d'un seul jet à un point de p,erfeclion qu'elle semble ne pouvoir plus dépasser ; lorsque Roileau, La Fontaine, Bossuet, Pascal, Fénélon et tant d'autres, eurent ajouté leur propre illusl ration à celle de ce beau règne, que les arts enrichissaient de leurs merveilles et qu'avaient déjà honoré tant de hauts faits militaires; alors, les peuples de l'Europe, éblouis de cet éclat qui rejaillissait sur toute la France, devinrent, presque malgré eux, les imitateurs de ce peuple , à qui ils avaient servi souvent de modèles. Ils venaient admirer dans sa capitale, ce monarque dont la renommée remplissait le monde , et cette foule de héros , de savants, de poètes et de femmes célèbres, qui faisaient les délices de sa cour. Les fêtes magnifiques de Versailles, les monuments qui s'élevaient de toutes parts sur la surfice du royaume, les nouvelles sources de richesses ouvertes au commerce
DE LA LANGUE FRANÇAISE. Iiy
et à l'industrie, la noble munificence du souverain envers des savants illustres, que le titre même d'étrangers ne pouvait soustraire à ses bienfaits ' ; tout contribuait à faire, de la cour de France, une sorte de caj3itale du monde, et le véritable centre de la civilisation européenne.
Plusieurs riches provinces, la Franche-Comté, nue partie de l'Alsace et la Flandre espagnole, prix glorieux des conquêtes de Louis XIV, furent par lui réunies à son vaste royaume, et n'en ont plus été séparées. L'usage de notre langue s'établit promptement dans ces contrées , déjà presque françaises, et qui depuis se sont montrées si dignes de ce titre. L'une d'elles vit bientôt s'as-
' Il faut surtout compter, parmi eux, l'illustre Cassini ( J. Dominique), né dans le comte' de Nice, et appelé en France par Colbert. Ce fut lui qui organisa l'Observatoire de Paris, fondé presque en même temps que l'Acade'mie des Sciences ( 1666) ; et il y rendit, ainsi que ses descendants, qui se montrent encore aujourd'hui les dignes héritiers d'un si beau nom, les plus grands services à l'astronomie. On sait que c'est à cette famille de savants, que l'on doit le tracé de la méridienne de Paris commencé par Picard, celui de sa perpendiculaire, et surtout la carte générale de France, si précieuse, malgré quelques imperfections , aux voyageurs et aux étrangers.
Nous pourrions citer encore Leibnitz, qui refusa d'être pensionnaire de l'Académie des Sciences, parce qu'il lui aurait fallu changer de religion, mais qui en devint, plus tard, associé. On sait que cet homme célèbre, né à Leipsick, a écrit une partie de ses ouvrages en fiançais, d'un style correct et souvent remarquable, et (|u'il a même conqjosé des vers dans notre langue.
Il8 ESSAI SUR l'universalité
seoir, sur son premier siège épiscopal, le génie et les angéliques vertus de Fénélon; et au milieu de Tétonnement d'une domination nouvelle, ces peuples durent pardonner aux caprices de la fortune, qui les soumettaient à un tel souverain, et les unissaient à une nation gouvernée par de tels pasteurs.
Ce fut aussi alors que d'habiles et courageux missionnaires, partis presque tous de nos rivages, firent connaître, dans des régions jusques-là presqu'ignorées, le nom et la langue de la France et la puissance de son roi. Toujours fidèles à leur destination primitive, on les vil , tour-à-tour, naturalistes, astronomes , géographes , historiens ou antiquaires; instituteurs patients et ingénieux du pauvre Indien dans les solitudes du Canada, ou membres du tribunal des mathématiques à Pékin, ils ouvrirent, à la fois, à la politique et au commerce, de lointaines communications, devenues, par la suite, de plus <*n plus importantes.
D'autres hommes pieux , voués à des travaux plus paisibles, contribuaient en même temps parmi nous, dans leur studieuse obscurité, à l'illustration de ce grand siècle, pour qui nul genre de gloire ne devait être étranger. Cette célèbre école de Port-Royal, qui compta des disciples tels que Racine et des maîtres tels que
Nicole, Arnaud, Lancelot, de Sacy, à qui nous devons les meilleurs éléments de notre langue qui aient encore été publiés, peut justement revendiquer une partie de la gloire de cette langue , qu'elle avait si savamment approfondie et qu'elle enseignait si bien.
Ce fut encore sous le même règne que le latin cessa d'être employé seul dans les sciences, et que nos savants, comme nos historiens, commencèrent à écrire habituellement dans le langage national, auquel ils semblaient n'avoir osé se fier jusques-là. Charpentier nous apprend que le roi avait fondé, vers 1680, une chaire publique de jurisprudence, en français, dont le titulaire fut M. de Launay, célèbre avocat au Parlement : il observe que le chancelier de l'Hôpital , et après lui le cardinal Duperron , avaient eu l'idée d'établir à Paris des collèges spéciaux, où l'on étudierait les sciences en français'. Nous verrons ailleurs combien, dans des temps plus
' Descaries en av.iit déjà donné l'exemple, comme s'il eùldù être, en lout, le maître et le modèle de ses contemporains: il avait publié ainsi son Discours de la Méthode et ceux qui le sui- \irenl. « Si j'écris, dit-il, en fi-ançois , qui est la langue de mon «pays, plustost qu'en latin qui est celle de mes précepteurs, " c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que de " leur raison naturelle toute pure, jugeront mieux de mes opi- « nions, ipie ceux ipii ne croyent qu'aux livres anciens. « (Discours de la Mclhode, à la fin.)
I20 ESSAI SUR l'universalité
modernes, cette révolution devint favorable aux progrès extérieurs de notre langue. Elle produisit même, dès-lors, un effet très-salutaire, et le succès véritablement universel du livre des Mondes, sans doute trop vanté des contemporains, prouva du moins combien le goût des sciences, désormais plus accessibles, et celui de la langue française, s'étaient répandus dans toute l'Europe ^
Les chefs-d'œuvre de nos grands écrivains y furent recherchés et admirés, plus encore peutêtre que parmi nous; car, ainsi que l'a dit un poète lyrique, les yeux sont ingrats et jaloux ^ et les étrangers, plus équitables et souvent meilleurs juges que les compatriotes, parce qu'ils voient de plus loin, sont quelquefois, pour les liommes de génie, une autre sorte de postérité.
Il est nécessaire de remarquer ici que ce ne fut pas seulement à ces chefs-d'œuvre, éternel honneur de notre langue, qu'elle dut alors ses
' L'Académie des Sciences de Paris (constitue'e en 1666), d'origine toute française, fut à la fois la première et la plus illustre de toutes celles qui s'établirent dans ce siècle. Elle se composa d'abord, dit l'abbé Lenglet-Dufresnoy , vers 1640, de quelques savants qui s'assemblaient chez le P. Mersenne: de ce nombre étaient Descartes, Gassendi, Roberval , Pascal père et fils. Fermât, elc; Hobbes etBoyle, anglais, Sténon , danois, et divers étrangers illustres, qm portèrent ensuite, dans leui-s pays, le goût de ces assemblées savantes.
rapides conquêtes chez les antres nations; d'autres ouvrages , tombés depuis dans l'oubli qu'ils méritaient, y contribuèrent presqu'également. Ce furent les romans de Scudéry et de sa sœur, de (rUrfé,delaCalprénède, et de quelques autres dont les noms mêmes seraient ignorés aujourd'hui, sans la burlesque immortalité dont les dota la muse de Boileau. Alors ils avaient, du moins, le mérite d'une nouveauté piquante, et d'une parfaite harmonie avec les tnœurs, les caractères et les vices mêmes du temps; condition essentielle du succès dans ces sortes de compositions. Aussi ces romans furent-ils accueillis à l'étranger, avec au moins autant d'empressement que chez nous.
Les Anglais eux-mêmes, dont les préventions nationales remontent bien au-delà de l'époque dont nous parlons, furent entraînés dans ce mouvement d'une admiration universelle pour la France. Us commençaient à mieux connaître cette contrée, si attrayante et si hospitalière, qu'ils déprécient par habitude % et dont il semblerait, toutefois, qu'ils ne peuvent se passer. Ces rapports, entre deux peuples si long-temps ennemis,
' « Quand les peuples du Nord ont aimé la nation fran-
" çoise les Anglais se sont tùs; et ce concert de loules les
« voix a été troublé par leur silence. » (Rivarol, Disc, sur l'universalilé de la lansfue française. )
étaient devenus beaucoup plus fréquents, par suite (le la double alliance du malheureux Charles l^'' avec une fille de Henri IV, et du frère de Louis XIV avec une sœur de Charles II. La cour, plus que voluptueuse, du troisième Stuart, offrait une faible image de celle de Louis, avec bien moins de respect pour les bienséances; et cette pâle imitation, où rien de grand ni de généreux ne rachetait la dégradation totale des mœurs, ne servait qu'à rehausser encore la magnificence du modèle. Tout se faisait à Londres comme à Versailles : le costume, les ameublements , la manière de vivre , le langage même qui était habituellement le nôtre, offraient une copie fidèle , ou plutôt servile, de ce qu'on voyait à la cour de France. C'est ce que montrent, d'une manière si vive et si piquante, les inimitables Mémoires du comte de Grammont. L'auteur de cet ouvrage , si éminemment français de ton et de style, était né, comme on sait, en Angleterre, et y avait passé une partie de sa vie; nous devons remarquer cet éclatant hommage rendu à l'universalité de notre langue, qui a eu depuis, chez le même peuple, de si nombreux imitateurs.
Cette langue de Racine et de Bossuet commençait à devenir dans toute l'Europe, parmi les personnes éclairées, celle de la société et de la
1)E LA langui: française. Ï23
conversation. Partie imlispensable de réducatioti tics princes et même des simples gentilshommes, elle domina surfont dans les cours, et y conserva sa supériorité sur les itliomes nationaux, jusr[ues dans ces contrées , où nos armes avaient été souvent moins heureuses. Déjà accoutumés à tous les genres de merveilles, les Français virent, avec plus de curiosité que de surprise, une souveraine du Nord, la fille du grand Gustave, la noble protectrice de Descartes, descendue du trône à cet âge où le droit de commander semble environné de tant de charmes, accourir dans leur capitale, y rechercher leurs savants et leurs écrivains les plus illustres, et s'entretenir avec eux, dans leur langue natale , avec la plus étonnante facilité '■. Un pareil exemple fut donné plus tard, par le roi de Pologne, Jean Casimir, retiré à Paris après son abdication, et devenu abbé de Saint-Germain-des-Prés , de cette maison célèbre à qui les lettres et les sciences historiques ont de si grandes obligations. Le dernier roi de la race infortunée des Stuarts, objet de la plus généreuse hospitalité, réfugié sous la protection de Louis XIV, dans cette même France qui , sui-
' On a quelques écrits de cette princesse, et ses lettres, également en français, adressées à diverses personnages célèbres du temps, tels que le grand Coudé, mademoiselle de Scudéry , etc.
1^4 ESSAI SUR l'unIVKRSALITÉ
vant la noble expression du régent, fut toujours l'asile des rois malheureux', tenait, à Saint- Germain , une cour toute française , où la dévotion la plus austère était quelquefois tempérée par les grâces d'Hamilton, et d'un petit nombre de ses émules. Quelques années plus tard, le vaihqueur de Pultawa , ce prodigieux créateur du plus formidable empire des temps modernes, à qui, après tant de succès, il n'a manqué sans doute que de savoir se vaincre lui-même, le czar Pierre, parcourant le midi de l'Europe pour y recueillir le germe des connaissances qu'il voulait transporter au bord de la Neva, s'arrêtait avec complaisance dans notre capitale , en parcourait, en détail, les grands établissements, étudiant tout avec soin, recherchant avec ardeur les hommes illustres dont notre patrie s'honorait alors, et s'efforçant de retenir quelques mots de cette même langue, que ses sujets devaient parler un jour avec une si singulière perfection *.
> Il est affligeant de penser que, cinquante ans après, les ministres de Louis XV démentaient cette noble garantie, en faisant arrêter à l'ope'ra, le prince Charles-Edouard, petit-fils du même roi Jacques, et descendant d'une fille de Henri IV. Le régent lui-même, dont les bonnes dispositions ne duraient jamais long-temps, avait eu la faiblesse de livrer, à l'ambassadeur anglais, lord Stairs, le Prétendant, père de Charles-Edouard.
' Voltaire rapporte qu'il accepta le titre de membre de l'Acade'mie des Sciences, el qu'il entretint, depuis, une correspon-
Ce fut vers la fin du dix-septième siècle, que la langue française commença à devenir celle des traités et de la diplomatie. Employée aux conférences qui précédèrent la paix de Nimègue ^ ,
dame soutenue avec cette compagnie. (Hist. de Pierre-le-Grand , chap. 8.) On lit, dans les notes du même ouvrage, que «ce « prince ne sut jamais le français, devenu la langue de Péters- '< bourg sous Elisabeth , à mesure que ce pays s'est civilisé. «Il savait un peu d'anglais, le hollandais, et l'allemand qu'il » voulait qu'on parlât à sa rour. »
' Voyez la note £ à la fin du livre. Cette pre'férence , si honorable pour notre langue, s'est conservée jusqu'à l'époque actuelle. Elle la doit surtout, comme nous le dirons ailleurs, à son extrême clarlé, qui ne permet plus ces e'quivoques, ces expressions ambiguës, dont les conséquences ont élé souvent bien funestes. De nos jours (en 1800), une convention entre le Danemarcket l'Angleterre , à laquelle la France demeurait absolument étrangère, à été rédigée en français, ainsi qu'un armistice entre les mêmes puissances, du 9 avril 1801.
D'après les recherches auxquelles nous nous sommes livré, et que nous aurions bien voulu pouvoir étendre davantage , \\ nous parait prouvé que cet usage du français dans la diplomatie, est beaucoup plus ancien qu'on ne le croit communément. Nous nous bornerons à en citer les témoignages suivants , qu'on pourra joindre à ceux de la note E.
Charpentier, membre de l'Académie française dès son origine, écrivait en 1676 : '< notre langue n'est pas renfermée dans « les limites du royaume; elle est cultivée avec ambition par les « étrangers, et fait les délices et la politesse de toutes les nations
'< du Nord nos ambassadeurs parlent français partout où
« ils vont, etc. » (Voyez Défense de la langue française, pag. •24 et 25, ce (|ue nous en avons dit dans l'avertissement, et la lettre très -curieuse de l'évêque de Beauvais, note E.) Il
I 26 ESSAI SIJR l'universalité
elle y apparut comme une puissance nouvelle, et, sous les auspices du conquérant de la Hollande, y dicta des lois à une partie de l'Europe. Plus tard, par un triste et mémorable retour, cette langne, qui avait épuisé envers le monarque toutes les formes de la louange, tous les prestiges de la plus séduisante adulation, devenue pour ainsi dire universelle par des succès dont elle lui devait une partie, cette langue fut de même employée, dans les traités humiliants qui accablèrent la vieillesse du grand roi. Elle triomphait encore au milieu de nos désastres; elle décidait , comme autrefois, du sort des Etats, et seule, réalisait ainsi ce projet chimérique d'iuie monarchie universelle , tant de fois reproché à l'ambition de T^ouis XIV.
L'admirable perfection à laquelle était alors parvenue notre littérature dramatique, amena, vers le même temps , une révolution littéraire non moins honorable pour nous. Les étrangers,
répèle les mêmes faits dans un autre ouvrage, en ajoutant qu'il y a « des escholes de la langue franooise estabiies dans tous « les estais du Nord, oh elle est enseigne'e par des professeurs « publics, à l'égal des langues illustres de l'antiquité, etc. » (De l'Excellence de la langue française, tom. I, pag. 258 et suiv. ) « Nous devons encores est re si jaloux de la décoration de nostre '< langue , qu'il nous faut quitter toutes les autres pour ne parler « qu'eu la nostre, et surtout les ambassadeurs qui vont vers les « princes estrangers, etc » f Lettres <le N. Pasquier, liv. iv, lettre i/,. )
Dli LA. LANGUE FRANÇAISL. i'I'J
autrefois nos maîtres , cessèrent , en quelque sorte, d'avoir un théâtre national , pour imiter ou traduire les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine, de Molière et de leurs disciples. Souvent même ces ouvrages , représentés dans notre propre langue , disputèrent aux écrivains nationaux la scène qu'ils avaient créée , et où une vieille admiration semblait les avoir pour jamais établis. Les mêmes circonstances s'observent encore de nos jours; et malgré les nombreux succès d'Alfiéri, de Schiller, de Manzoni , de Goethe et de quelques auîres, chacune des capitales de l'Europe, même celle de l'Angleterre, possède un théâtre français ; les ouvrages qui ont obtenu chez nous une célébrité plus ou moins durable, vont y recueillir de nouveaux applaudissements, et porter, même au-delà des mers, le tableau de nos faiblesses, de nos folies, de nos ridicules d'un jour, et jusqu'aux témoignages, trop évidents, du mauvais goût qui nous égare aujourd'hui ^
• Il a paru inutile de s'appuyer ici , comme aux époques précédentes , du témoignage des contemporains , pour prouver qu'au temps dont nous nous occupons, la langue française était connue et usitée dans toute l'Europe. Les faits parlent assez clairement d'eux-mêmes, cl l'adoption seule de cette langue dans les actes diplomatiques, est une preuve plus que suffisante de son universalité. On en trouverait de nouvelles dans les notes
128 ESSA.I SUR l'universalité
Nous venons d'exposer les causes, également honorables pour le souverain et pour la nation, qui, plus que toutes celles qui avaient précédé, firent , de l'idiome de nos pères, une langue véritablement européeime. Il faut maintenant rappeler un événement trop mémorable , dont les funestes conséquences se font encore sentir aujourd'hui, et qui contribua, presque autant
des pages pre'cédenles , dans la note E à la fin du livre, et dans le passage suivant d'un ouvrage publié en 1671, c'est-à-dire, à peu près vers le milieu du règne de Louis XIV.
«- On parle françois dans toutes les cours de l'Europe;
« tous les étrangers qui ont de l'esprit se piquent de savoir le « François : ceux qui haïssent le plus notre nation , aiment notre « langue : dans le pays où nous sommes (en Flandre), les per- « sonnes de qualité en font une étude particulière , jusqu'à né- « gliger tout-à-fait leur langue naturelle, et à se faire honneur de « ne l'avoir jamais apprise. Les dames de Bruxelles ne sont pas " moins curieuses de nos livres, que de nos modes : le peuple « mesme, tout peuple qu'il est, est en cela du goût des honnestes 'c gens : il apprend notre langue presque aussitost que la sienne, « comme par un instinct secret qui l'averlil, malgré luy , qu'il doit (( obéir un jour au roy de France, comme à son légitime raaî- « tit.... Il n'y a guères de pays en Europe oîi l'on n'entende le « françois. Où ne va-Ion jjas avec nostre langue? elle a cours n parmi les sauvages de l'Amérique , et parmi les nations de « l'Asie les plus civilisées. Une lettre écrite d'Ispahan porte, que « la proposition faite au roi de Perse, par nos ambassadeui-s, « pour l'établissement du commerce entre eux et la France, fait « que les Persans étudient le françois avec une ardeur incroya-
« ble, etc » (Entretiens d'Ariste et d'Eugène, par le P. Bou-
hours, Paris 1671 , i'' Entrelien , pag. 37. )
peut-être, à produire le même résultat : nous voulons parler de la fatale révocation de l'Edit de Nantes.
Le noble cœur de Henri-le-Grand, en accordant à ses anciens co-religionnaires une liberté de conscience, si souvent et si vainement promise, avait fait à la fois un acte de justice et de la plus profonde politique; car il est consolant de penser que ces deux, choses ne sont point incompatibles, et que l'art de régir les états n'est pas, comme on le croit trop souvent, en opposition avec les lois les plus sainles de la morale et de la vérité. Le célèbre édit rendu à Nantes en iSgS, permettait, comme on sait, aux protestants, de tenir des assemblées publiques, de publier des livres de leur religion dans les villes où elle était établie, et leur assurait le droit de parvenir à toutes les charges de l'état. C'est ainsi, dit l'auteur du Siècle de Louis XIV, que Sully et la Trémouille étaient devenus ducs et pairs. Ces distinctions, justemeut accordées à de longs services et confirmées par la reconnaissance publique, en satisfaisant aux vœux des réformés, avaient appaisé de longues et sanglantes dissentions. Sous le règne suivant, et malgré plusieurs soulèvements partiels, malgré la guerre de la Rochelle et les eutreprises du duc de Rohan, le fier Richelieu lui-même s'était gardé de toucher
1 3o ESSAI SUR l'universalité
à cette barrière puissante , élevée par l'hiimanité comme par la politique. Il jugea utile, au contraire, de l'affermir, et donna ce célèbre édit de grâce dont on oublia trop tôt, dit Rhulières, la profonde sagesse. Le funeste coup d'état qui détruisit tout, fut l'ouvrage de ce même Louvois qui, deux fois, avait ordonné l'incendie du Palatinat, et du chancelier le Tellier son père, homme dur et inflexible , qui signa , sur son lit de mort, au moment de paraître devant Dieu, l'édit par lequel 200,000 Français furent arrachés à leur terre natale ''. Jamais une mesure plus terrible n'avait été moins justifiée par les circonstances. Les religionnaires , voués pour la plupart à l'agriculture, au commerce et aux arts mécaniques, enrichissaient, par leurs utiles travaux, le sol qu'ils avaient tant de fois arrosé de sang. Ce n'était plus , dit Voltaire , les temps de Jarnac, de Moncontour et de Coutras; la rage des partis était éteinte. Peut-être même n'a-t-on pas assez remarqué que , pendant les troubles de la Fronde,
' On sait qu'il s'écria, en signant ce fatal édit : nunc dimittis servuni tuum , Domine, etc.; élait-il donc réellement de bonne foi? Il mourut quelques mois après (i685), à l'âge de quatrevingt-trois ans. Il n'est pas aisé de se faire une juste idée du caractère de ce ministre, si l'on se rappelle, d'un côté, le mot célèbre du comte de Grammont, et de l'autre, la magnifique oraison funèbre dont Bossuet a honoré sa mémoire.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. l3l
les protestants, paisibles au milieu de l'effervescence générale, s'étaient montrés presque partout fidèles au gouvernement, qui consentait enfin à les tolérer. Jamais la France, unie et soumise aux lois, n'avait été plus paisible, que dans ce moment où 5o,ooo familles quittèrent, en pleurant, le pays de leurs aïeux, et portèrent chez des voisins, habiles à profiter de nos divisions, les trésors de leur industrie, et le germe de plusieurs découvertes précieuses dont la France eût pu s'enorgueillir par la suite '.
C'était ainsi que, par un acte également impolitique et dont les suites furent irréparables, les souverains de l'Espagne avaient chassé, de leurs états , le reste infortuné de la population moresque. Mais la superstition du temps pouvait alors excuser une telle mesure , et cette pos-
' Il est consolant d'apprendre que Louis XIV, ce grand prince dont le règne, malgré quelques erreurs , fera éternellement honneur à la France, se repentit vivement d'une mesure si odieuse, et essaya, à diverses reprises, d'en réparer les funestes conséquences. M. de Bonrepaus , conseiller d'état, fut envoyé en Angleterre et en Hollande , pour tâcher de faire revenir, surtout, les ouvriers et les chefs de manufactures, déjà fixés dans ces contrées. Il en ramena quchjues uns, et avec eux, des ouvrieis anglais, qui établirent en France de belles papeteries, supérieures à celles que nous possédions déjà. ( Histoire de la Révolution (le 1688, en Angleterre , par M. Mazure, Paris 182 5, tom. III, pag. 393. )
l32 ESSAI SUR l'uWIVERSA.LITÉ
térité des vieux conquérants africains, séparée, par son culte et ses mœurs, du reste de la population , formant, en quelque sorte, une nation à part dans" la nation même, devait, sans doute, inspirer quelque ombrage, à des princes tels que Ferdinand-le-Catholique et le petit fils de Charles- Quint.
Londres, Amsterdam, Berlin, Copenhague, les rives de la Baltique , s'enrichirent des dépouilles de nos ateliers; Genève et une partie de la Suisse se peuplèrent de réfugiés; il y eut des colonies protestantes fondées au Cap de Bonnie-Espérance % dans les mers de l'Asie, et
' Cette assertion de Voltaire est conlirme'e par plusieurs relations récentes. (Voyez entre autres, celle de M. Th. Frappaz, Journal des Voyages de mai i824') M- Garnot , chirugien de la corvette la Coquille^ qui a fait si heureusement le tour du monde sous les ordies de M, Duperrey, a visite', dans un voyage au Cap de Bonne-Espérance, un quartier de celte colonie, aujourd'hui anglaise, qu'on appelle le Coin des Français, et qui fut peuplé d'abord par des réfugiés de la Rochelle; on y retrouve encore beaucoup de noms de familles françaises. (Journal des Voyages de Janvier 1826.) L'auteur du siècle de Louis XIV rapporte également, qu'un faubourg entier de Londres fut peuplé d'ouvriers en soie , et que d'autres y portèrent l'art de donner la perfection aux cristaux, qui fut alors perdu pour la France. On lit, dans la relation très-intéressante du voyage d'un jeune Français en Irlande, en 1818 (voyez Journal des Voyages de juin i825), l'éloge le plus flatteur de MM. de Latouche, français d'origine, établis dans ce pays par suite de la révocation, et le tableau touchant d'une foule de travaux de bienfai-
l)i: LA^ LANGUE FRANÇAISE. I 33
jusqu'au fond de l'Amérique du Nord. Répandus surtout dans l'Allemagne, la Hollande et les Pavs-Bas, les exilés français y propagèrent rapidement l'usnge de leur langue maternelle '. Elle était, pour eux, une douce consolation et lui souvenir de la patrie, et ils avaient soin de l'enseigner à leurs enfants. Un grand nombre d'ouvrages qu'ils publièrent, et dont la plupart avaient pour objet les circonstances et le motif même de leur exil, fiu-ent recherchés avidement dans ces contrées , où les hauteurs et l'ambition de Louis XIV commençaient à lui susciter beaucoup
sance ou tl'ulililé publique, qu'ils ont fait exécuter, à leurs Irais, près tle Dublin. L'auteur de la relation indique, comme peuplées par des Français et à la même époque, la ville de Kilkenny et quelques autres de cetfe partie de l'Irlande.
' Plusieurs d'entre eux prirent malheureusement les armes contre la Fiance, et portèrent, dans les rangs eunenus, cet acharnement que présentent toujours les guerres civiles. Le président Hénault remarque qu'à la bataille d'Almanza (1707), les Anglais étaient commandés par Milord Galloway, français de nation et réfugié, connu autrefois sous le nom de Ruvigny, et notre armée, par le maréchal de Berwick, anglais , fils naturel de Jacques IL On peut encore rappeler ici l'audacieuse entreprise de quelques réfugiés au service de Hollande, qui vinrent enlever, dans Versailles même et presque sous les fenêtres de Louis XIV, le grand-écuyer , qu'on avait pris pour le Dauphin. Le maréchal de Schombcrg, protestant, était un des principaux chefs de l'expédition du prince d'Orange, en 1688. Il avait quitté la France par suite de la révocation , après l'avoir glorieusement servie en Portugal, en Catalogne et dans les Pays-Bas.
l34 ESSAI SLR l'universalité
d'ennemis. Les plaintes de tant de malheureux , le profond ressentiment de plusieurs , contribuèrent à grossir l'orage qui s'amassait lentement contre le grand roi ; peut-être , comme le dit le cardinal Maury , ce fut dans la chaire de quelques ministres réfugiés , que se forgèrent ces armes, dont la coalition européenne fit un si terrible usage dans les plaines d'Hochstet, de Malplaquet et de Ramillies. Bientôt se répandirent aussi, en France même, les ouvrages de Bayle, de Rapin de Thoyras, du ministre Saurin ^ et de beaucoup d'autres, estimables sans doute à quelques égards, mais qui, écrits dans une terre étrangère et privés des inspira^ tions de la patrie , présentent , comme caractère distinctif, cette diction âpre et incorrecte, qu'on a désignée depuis par le nom de style réfugié.
Les feuilles périodiques, qui, de nos jours, sont devenues une véritable puissance, et qui, comme l'a dit ingénieusement M. de Barante, mettent la conversation en commun entre des
» Tout le monde se rappellera ici l'e'loquenle apostrophe de ce célèbre prédicateur à Louis XIV, qu'il regardait comme son
perse'cuteur et celui de ses frères « Et toi, prince redoula-
n ble, que j'honorai jadis comme mon roy, et que je respecte « encore comme le fléau de Dieu, tu auras aussi part à mes. « prières, etc. »
DE LA LAJNGUli FRAJNCAISE. 1 35
milliers d'hommes, devinrent aussi, à cette époque, une arme redoutable dans les mains des réformés. Ce fut, comme on sait, un médecin de Loudun qui, en 1 63 1 , introduisit parmi nous cette invention , dont on a tiré depuis lui parti si prodigieux; et comme, pendant assez longtemps, les journaux, même rédigés à l'étranger, furent écrits en français, il est naturel de croire que l'empressement avec lequel ils étaient recherchés, dut contribuer encore à étendre l'usage de notre langue '.
' C'est aussi à ce règne que se rapporte la fondation du Jountalilcs Savants , e'tabli eu i665 , par Denis Sallot, conseiller au Parlement de Paris, Ce fut, comme on sait, le modèle, et ])endant quelque temps, le seul exemple de ces recueils savants cl littéraires, si prodigieusement multipliés de nos jours et surtout depuis dix ans.
Relativement aux journaux périodiques ou gazettes, voici une particularité assez piquante , qui semble prouver que ce n'est pasd'hierqu'ilsy^(77t'/?f//YY»«^OM /««//«. Nous lisons dans une collection de lettres autographes, récemment publiée, un billet du surintendant Fouquet au commandant de la Bastille, annonçant que ce dernier recevra quatre gazcticrs , conduits par le conirnissaire Picart. Les noms de ceux-ci seraient même inconnus, sans une apostille du commandant ou du concierge, qui les rapporte en marge. On agirait aujourd'hui avec un peu plus de cérémonie, et sous ce rapport, du moins, on ne peut nier que nous n'ayons gagné quelque chose. Nous rappellerons encore ici les vers du Misanthrope :
D'éloges on regoif^e, à la tète ou les jette,
lit mon valet-dc-chamhre est mis dans la gazette ,
l36 KSSAl SLR l'universalité
Cependant, une grande révolution politique venait de s'accomplir. Les derniers regards de Louis XIV avaient vu s'abaisser la barrière des Pyrénées devant un prince de sa maison; la honte de Pavie était effacée, et le duc d'x\njou régnait paisiblement dans cette même capitale, où François l^'^ était entré captif, moins de deux siècles auparavant. Bientôt, d'autres rejetons de cette noble race, qui a donné des rois à presque toute l'Europe, et qui s'est assise sur des trônes élevés par sa vaillance au-delà des mers % allèrent gouverner la Toscane, le duché de Parme et cette riche monarchie des Deux-Siciles, déjà
qui prouvent que les journaux de i665 ressemblaient déjà passablement aux nôtres.
• «Les vassaux de nos rois sont devenus lois; les uns ont «conquis rAngielerre, les autres ont régné en Ecosse; ceux-ci « ont chassé les Sarrazins de l'Espagne et de l'Italie; ceux-là ont <i formé les états du Portugal, de Naples et de Sicile. La Naît varre, la Castille, les trônes de Léon et d'Aragon , les royaumes « d'Arménie, de Constantinople et de Jérusalem, ont été occu- « pés par des princes du sang capétien. » (M. de Chateaubriand , Particularités sur la vie et la mort du duc de Berry. ) L'illustre écrivain aurait pu y ajouter celui de Hongrie, occupé en i33o par Charles ISIartel ou Charobert , pelit-fits de Charles l^"" d'Anjou roi de Naples, et petit-neveu de saint Louis. Cette circonstance curieuse- semble avoir été négligée par nos historiens. Le prince dont il s'agit ici, succédait aux droits de sa mère, Marie de Hongrie, héritière de ce royaume et reine de Naples et Sicile; il Tut le père du malheureux André , époux de Jeanne l^*^*^.
i)E LA langui: française. i37
possédée, à diverses époques, par des descendants de Hngues-Capet, et dont les plaines fertiles avaient été tant de fois arrosées de notre sang '. Tous ces princes, français par le cœur, les yeux toujours fixés vers le tronc natal dont ils se regardaient, en quelque sorte, comme exilés, s'efforçaient de maintenir dans leurs cours, les usages, le ton, la langue et jusqu'à l'étiquette de la cour de France, Les peuples qu'ils gouvernaient suivirent naturellement cette impulsion, et d'autant plus volontiers, que, malgré les désordres effrénés de la régence , malgré Tindolente nullité d'un monarque qui n'avait de Louis XIV que ses faiblesses, la France, sous ce nouveau règne, méritait encore plus qu'aucune autre contrée, l'intérêt et la considération de toute l'Europe. Il semblait, d'ailleurs, que quelque chose du beau siècle survécût encore à sa gloire, comme ces dernières lueurs d'un volcan , qui continuent d'éclairer l'horizon , long-
' Il est assez remarquable que les deux branches de la maison de France, qui occupèrent ou dispulèrenl successivement le trône de Naples pendant les quatorzième et quinzième siècles, aient été souveraines de l'Anjou (la première issue d'un frère de saint Louis, et la seconde d'un frère de Charles V), et que le jeune roi Philippe V, dont la postérité occupe encore aujourd'hui ce iTième trône, ait aussi porté , jusqu'à son avènement , le nom de duc d'Anjou.
K>8 ESSAI SUR l'universalité
temps après qu'il a cessé de jeter des flammes. L'usage de notre langue devint donc de plus en plus général dans ces contrées , et nous aurons occasion d'en donner par la suite plus d'une preuve.
Jetons maintenant les yeux sur cette nouvelle époque , dont le mérite littéraire paraît aujourd'hui avoir été, tour-à-tour, trop exalté et trop méconnu. Considérée sous le rapport de l'universalité de la langue française, elle va nous offrir les exemples les plus intéressants et les plus nombreux que nous ayons encore rencontrés.
On l'a déjà remarqué avant nous, mais nous devons le répéter ici : les siècles, dans leur lente succession, offrent, comme les individus, ime physionomie particulière, qui se forme de l'action réciproque de la civilisation, des mœurs, de l'esprit religieux, et de l'impulsion donnée par les hommes célèbres du temps, qui, influencés d'abord par leurs contemporains, réagissent à leur tour sur ces derniers ^ La littérature est.
' << Le plus beau triomphe d'un grand e'crivain serait de dort miner ses contemporains, sans rien emprunter de leurs opirt nions et de leurs mœurs, et de plaire par la seule force de la « raison; mais le désir impatient de la gloire ne permet pas de '< tenter ce triomphe, peut-être impossible, et les hommes qui « doivent obtenir le plus d'autorité' sur leur siècle, commencent " par lui obéir. >■ ( M. Villemain, Eloge de 3Iontcst[uicu. }
en général, le tableau le plus fidèle de ces diverses modifications , et c'est dans ce sens seulement qu'on a pu dire, avec beaucoup de bonheur, qu'elle était l'expression de la société. Nous ne serons donc pas surpris de voir le dixhuitième siècle différer de celui de Louis XIV, presqu'autant que ce dernier de ceux qui l'avaient précédé. Ainsi, pendant cette dernière période, les manières pleines de grâce et de majesté dont le monarque donnait l'exemple à sa cour; son goût excessif pour les plaisirs, la magnificence et les conquêtes ; ce mélange de dévotion et de galanterie, qui est un des traits distinctifs de l'époque; toutes ces diverses circonstances dont nous ne pouvons indiquer ici que les principales, contribuèrent à donner, aux ouvrages les plus parfaits de ce beau siècle, le caractère de noblesse et de dignité qui les distingue si éminemment. La littérature, en particulier, s'y fit remarquer par un goût pur et sévère, que guidait toujours l'étude approfondie des anciens , une constante observation des convenances, une élévation, souvent sublime, dans les pensées, qui ont fait, des grands écrivains de ce siècle, l'éternel objet de notre admiration et le désespoir de leurs successeurs.
Les choses changèrent entièrement de face îiprès la mort de Louis XIV. Le scandale et les
Il\0 rSSAI SUR L UNIVERSALITÉ
débordements inouïs de la Régence, les exemples honteux donnés par le Régent lui-même et sa famille, les désordres des finances, qui élevèrent et détruisirent si rapidement tant de fortunes particulières; tout, jusqu'à cette dévotion excessive que la vieillesse du dernier roi avait imposée à la nation, et dont on semblait impatient de secouer le joug, contribua à donner au siècle cjui venait d'éclore, une physionomie tout-à-fait nouvelle. La familiarité, souvent excessive, du Régent envers ses favoris, comparée à la majesté que conserva toujours Louis XIV, altérait, en même temps , d'une manière bien fâcheuse , le prestige qui jusqu'alors avait entouré le trône. A une obéissance absolue et presque servile, succédait un esprit de doute et de discussion ; une piété,- souvent excessive, avait fait place à une facilité de moeurs qui, dans les classes élevées, allait bien souvent jusqu'au désordre et à l'irréligion. La personne même du souverain n'inspirait plus cette espèce de culte, dont le peuple le plus dévoué à ses rois s'était plu à environner, pendant si long-temps, la race de saint Louis. On s'habitua, peu à peu, à ne voir dans le chef de l'Etat qu'un homme ordinaire, plus facile à tromper qu'un autre, et quelquefois aussi éloigné de la perfection. La conduite privée de Louis XV et de la plupart de ses courtisans, n'était raalheu-
reiisementrieii moins que propre à affoiblir cette funeste impression de la Régence. Ainsi, les principes monarchiques et religieux furent ébranlés, dès cette époque, par ceux-là mêmes qui se trouvaient les plus intéressés à les maintenir; et l'histoire des derniers temps a montré que ces dangereux exemples ne trouvent que trop facilement des imitateurs '.
Le caractère dominant de ce nouveau siècle fut donc un esprit d'innovation , d'analyse et de raisonnement, plus favorable aux sciences exactes et spéculatives qu'à la poésie et aux arts d'ima- Sfinalion^; remontant sans cesse des effets aux
' Ces dispositions se firent connaître, dans le peuple même, dès le jour des funérailles de Louis XIV. On peut lire dans les histoires du temps, à quels excès furent poussées la licence et la joie grossière de la multitude, qui semblaient jnsulter, à chaque pas , à tout ce <|ue cette cérémonie offrait d'imposant et de douloureux. La monarchie avait déjà reçu quelque atteinte, dit M. Lacrelelle, le jour où le deuil d'un tel monarque fut profané. (^Histoire du dix-hidtiènie siècle, tom. I, pag. ia4')
^ Ce fut à la même époque que commença à se manifeeler cette espèce de conjuration de la prose contre la poésie, qui, par son caractère o'innovation , appartient toul particulièrement encoreau dix-huitième siècle. On peut ci'oire du moinsqu'elle n'eût pas éclaté eu présence des écrivains illustres qui, sous le règne précédent, avaient porté si haut l'art des vers. Ce n'était plus, d'ailleurs, une guerre comme celle des Anciens et des Modernes, dans laquelle ces hommes célèbres avaient si généreusement combattu en faveur de leurs maîtres; ce n'était plus des Charles Perrault , des Desmarels, que les classiques du dix-huilième siècle
ï42 ESSAI SUR l'universalité
causes, ne laissant aucun fait sans examen, aucun droit sans discussion; poussant quelquefois le doute jusqu'à l'athéisme, la liberté jusqu'à la licence, et trop souvent porté à combattre, comme des préjugés ridicules, les principes conservateurs de la société. Ces derniers torts, il est juste de l'avouer, furent trop souvent ceux des écrivains du dix-huitième siècle, et le nom même <\e philosophe a été, depuis, si étrangement détourné de sa signification primitive, que quelques personnes en ont fait une qualification presque odieuse, tandis qu'aux yeux de beaucoup d'autres, il désigne honorablement les véritables amis des lumières, de la raison et de l'humanité.
Il faut avouer, toutefois, que cette direction nouvelle, nuisible sans doute et dangereuse sous quelques rapports, eut aussi pour résultat de répandre, dans tous les rangs de la société, les lumières et le goût des connaissances, réservés, jusques-là, aux classes supérieures et à un bien
avaient à vaincre; c'étaient des e'crivains déjà illustrés par de grands succès littéraires ; c'était Fontenelle, La Motte, Condillac, Duclos, Montesquieu et plus tard Buffon lui-même; il n'y avait alors, pour lutter contre eux, comme l'observe Laharpe, que Rousseau (J. B.), malheureux et exilé, qui touchait à la fin de sa carrière, et Voltaire, qui commençait sa réputation. On sait avec quel zèle l'auteur d'Alzirc défendit, par la suite, la cause de la poésie, qui, après tant de succès, était véritablement devenue la sienne.
DE LY LANGUE FRANÇAISE. l/jB
petit nombre (l'individiis de cette classe moyenne i[m représente véritablement la nation. Il y eut à la vérité, dans ce siècle nouveau, moins de génies extraordinaires qu'au temps de Louis XIV, mais un bien plus grand nombre d'hommes éclairés. La langue, comme l'a dit M. Victorin Fabre, était sans doute fixée, mais on sut encore l'em ichir ; l'art d'écrire ne fut pas porté plus haut, mais appliqué avec bonheur à de nouveaux sujets; quelques grands hommes du siècle précédent trouvèrent, sinon des égaux, du moins des émules au dix-huitième, et ce dernier en présente, à son tour, quelques-uns, qui n'avaient eu de modèles chez aucun peuple. Ainsi, considérée seulement sous le rapport littéraire, avec moins d'éclat, mais autant de succès peut-être pour le perfectionnement de l'esprit humain, l'époque dont nous allons nous occuper doit figurer honorablement , parmi celles qui ont enrichi les lettres et les connaissances utiles, et qui ont contribué ainsi au bonheur des hommes ^
' La tendance philosophique de celle époque se fail remarquer dans les choses mêmes qui en parailraienl les moins susceptibles , et jusques dans l'éloquence de la chaire. Le cardinal Maury, au milieu de son enthousiasme pour l'auteur du Pet/t Carême, se croit en droit d'affumcr que ce livre, nialgré son admirable perfection , a marqué le premier degré de décadence , dans un genre qui venait de s'élever à une si grande hauteur sons Louis XIV. Nous nous garderons de discuter une opinion, à
l44 ESSAI SUR l'universalité
Un autre trait dist'mctif de ce siècle, qui semble même n'avoir appartenu qu'à lui, c'est l'influence des femmes sur la direction et les progrès de la littérature, et sur ceux qui la cultivaient'. On se tromperait étrangement, si Ton voulait comparer aux cercles de mesdames de Tencin , Geoffrin, du Deffant, de l'Espinasse, les réunions célèbres de l'bôtel de Rambouillet et de ces autres bureaux d'esprit, que le premier de nos comiques a marqués d'une tache ineffaçable de ridicule. Dans ces dernières, oii pourtant on croyait régler les destinées de la littérature , on n'admettait d'ordinaire qu'un petit nombre d'hommes de lettres, qui même n'y étaient pas toujours à leur place. Ceux qui ont véritablement honoré leur siècle, étaient peu connus du monde où ils n'apparaissaient que rarement; ils
laquelle le nom de son aiileur donne un bien grand poids; nous remarquerons seulement que Massillon , avec ses menagemen'.s de'licats, la mor3i]e presr/ue purement humaine de ses exhorlalions et Téléganle perfection de ses périodes , ne ressemble guères plus à Bossuet ou à Bourdaloue, tonnant dans la chaire de vérité, que le dix-huitième siècle ne ressemble au dix-septième. (Voyez V Essai sur l'éloquence de la chaire^ tom. I, pag. 162 et suiv. , édition de 1810.)
' Voyez sur ce qui va suivre , les mémoires du temps, et en particulier, ceux do 3Iarmontel , Favart , Collé, Bachauniont, Morellet, etc. , et les correspondances de Laharpe, de Grimm , etc.
puisaient, dans les veilles et la retraite, ces inspirations mâles, cette tonclie vigoureuse et originale, que nous laissent désirer trop souvent les écrivains, d'ailleurs si polis, des temps actuels. Tout changea bientôt de face. Après les folies de la Régence et du système, tous les rangs, toutes les prétentions, toutes les fortunes, se trouvèrent confondus. Il s'établit, au milieu de ce désordre, une sorte d'arrangement tacite entre les lettres, devenues moins frivoles, et les sciences, qui, rendues à leur tour moins austères et plus humaines, apprenaient enfin à sacrifier aux grâces. Le livre des Mondes fut le premier fruit de cette nouvelle alliance; nous avons déjà parlé du succès prodigieux qu'il obtint. Les femmes contribuèrent surtout à consommer un si heureux rapprochement : aimables et habiles médiatrices, toujours assurées de réussir lorsqu'elles daignent se charger de ce rôle, auquel la nature semble les avoir tout particulièrement destinées!
Ce fut autour d'elles et sous leurs auspices, que ces réunions nouvelles se formèrent. Amies aussi ardentes que généreuses des gens de lettres, elles s'affligeaient avec eux de leurs revers, elles ajoutaient, par leur enthousiasme, à l'éclat de leurs triomphes, et plus d'une fois elles réparèrent envers eux les torts de la fortune, ou les
lO
ïl[G ESSAI SDR l'universalité
suites (le cette singulière insouciance, presque toujours compagne du génie.
Alors la mode, qui parmi nous est aussi une puissance, voulut qu'un académicien qui n'avait que son mérite, se trouvât, dans un salon , l'égal d'un duc et pair qui devait beaucoup à sa naissance; et bientôt, ce dernier put se croire honoré, du choix des gens de lettres qui l'appelaient à siéger au milieu d'eux. Tout ce que la France avait de plus distingué, l'élite de la cour et de l'armée, se pressait, sans distinction, autour du fauteuil de madame Geoffrin ^ , ou dans la modeste chambre de mademoiselle de l'Espinasse. Les étrangers, surtout, accueillis avec la plus gracieuse bienveillance; étudiaient au milieu de ces réunions, devenues célèbres jusques dans leur patrie, le caractère national, embelli de tout ce
• 11 m'en souvient , j'ai vu l'Europe entière ,
D'un triple cercle entourant son fauteuil , Guetter un mot, ëpier un coup-d'œil;
L'écrivain cl l'homme d'état Chez elle, du bon goût étudiaient le code; Sans son aveu , nul n'était à la mode. Les enfants du midi , les habilans du nord, Le rang, la faveur, la naissance, Pour être accrédités dans les cercles de France , Venaient, dans son salon, prendre leur passeport,
Et recevoir leurs lettres de créance.
(La Coiivei'salion , cliaiit m , à la fin.}
DE LA LANGUE FRANÇAISE. î /\'J
que l'esprit et la grâce ont de plus aimable, de tout ce que la science et le génie ont de plus imposant. C'est là que se racontait Tanecdote du jour, le mot heureux du moment; c'est là qu'on venait apprendre l'art de la conversation, cet art flexible et varié, véritablement français, qui passe sans effort d'un sujet à l'autre , qui se plie, comme en jouant, à tous les genres et à tous les goûts, et dont un disciple de ces écoles célèbres a donné, si heureusement, l'exemple et le précepte à la fois. C'est là aussi, que les hommes de lettres les plus distingués venaient lire leurs productions nouvelles, et pressentir, dans des décisions pleines de goût et de délicatesse, les arrêts souvent beaucoup moins judicieux du public. Là se recueillaient enfin les éléments de ces mémoires, de ces correspondances, que nous lisons aujourd'hui avec tant d'intérêt, et c[ui allaient instruire au loin les étrangers, jaloux de connaître jusqu'aux nouvelles les plus frivoles de cette littérature et de cette société, désormais européennes.
Nos pères, qui garderont long-temps la mémoire de ces cercles si brillants et si recherchés, se souviennent encore d'y avoir vu figurer ce que l'Europe comptait alors de plus illustre. Plusieurs des souverains du Nord, qui visitèrent notre capitale, témoignèrent le désir d'y être
lO.
l48 ESSAI SUR l'universalité
présentés. Le comte Poniatowski, appelé depuis, pour son malheur, au trône de Pologne, écrivait de Varsovie à madame Geoffrin : « Maman, votre «fils est roi.» Le dernier roi de Bavière, alors colonel d'un régiment au service de France , avait passé plusieurs années au milieu des salons de Paris, et se plaisait à rappeler, aux Français qui lui étaient présentés, ces agréables souvenirs des plus beaux jours de sa jeunesse.
Cette influence des femmes et des cercles formés sous leurs auspices, n'existe plus de nos jours. Elle avait pris naissance vers le milieu du dix-huitième siècle, et s'éteignit aux premières lueurs de la révolution. On ne peut douter qu'elle n'ait agi d'une manière puissante sur notre littérature, et contribué pour beaucoup à inspirer aux étrangers le désir de la connaître et de la cultiver. Quant à la langue elle-même, il est presque inutile de remarquer combien de telles circonstances durent être favorables à son universalité.
Ce fut aussi pendant cette nouvelle période, que les sciences exactes et naturelles commencèrent à briller d'un éclat plus vif. La France, jusqu'à la fm du règne de Louis XIV, humble disciple de l'Allemagne et de l'Italie, n'avait produit encore qu'un petit nombre de savants illustres, et Descartes semblait n'être \enu, un peu auparavant,
I)K LA LANGUE niANÇAISi:. 1 49
que pour préparer les nouvelles voies qui devaient conduire à la vérité , et pour qu'aucun genre d'illustration ne manquât à cette grande et mémorable époque. Mais vers le milieu du dix-huitième siècle, on vit apparaître tout-à-coup une foule d'hommes distingués, qui étendirent, d'une manière prodigieuse, le domaine de nos connaissances. A leur tête, paraissait le centenaire Fontenelle, ce secrétaire perpétuel, qui, pendant quarante ans de travaux non interrompus, sembla vouloir justifier son titre; neveu de Corneille et contemporain de Voltaire, marquant , comme le dit Laharpe , par le ton et la variété de ses nombreux ouvrages, le passage du siècle de l'imagination à celui de la philosophie. Grâce aux profondes recherches de Clairaut, de Maupertuis, de d'Alembert et de leurs émules, la physique et l'astronomie, dépouillées enfin des vieux préjugés de l'école, s'avançaient d'un pas assuré , dans les nouvelles routes ouvertes par le génie de Newton '. L'Europe, alors, vit avec une juste admiration, des savants courageux, compatriotes de Descartes et autrefois
' Nous aurions pu ciler, sans doute, beaucoup d'autres hommes distingués, qui, à celte époque, ont honoré les sciences et contribué à leurs progrès, mais on conçoit que nous n'avons dû parler ici que de ceux (|ui appartiennent à la France.