DEPUIS LA RÉVOLUTION JUSQU'AUX TEMPS ACTUELS
Peu d'années après cette glorieuse campagne des Etats-Unis, de sombres nuages commencèrent à obscurcir notre horizon politique. Des bruits sinistres, de sourdes agitations, semblables à ces secousses souterraines qui, lorsque les campagnes sont encore paisibles et riantes, présagent l'approche d'une éruption, annonçaient les premiers ':; jours de notre plus terrible catastrophe. Nous ^^ la désignons d'ordinaire sous le nom de Révolution^ comme si les annales de notre pays n'en avaient jamais présenté d'autres : pour marquer du moins que, dans sa course dévastatrice, elle a accumulé, plus qu'aucune d'elles, les crimes et les calamités. Déjà les temps étaient accomplis; le sang d'un autre Stuart venait de couler sur l'échafaud, et ses bourreaux atroces, balançant la hache qui l'avait frappé, se promettaient d'effrayer le monde par de nouveaux crimes. En détournant nos yeux de ces horribles images, répétons du moins une vérité consolante, dont nous avons déjà rencontré un exemple non
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moins mémorable; ne laissons plus croire que la nation elle-même fut coupable de ces atrocités, dont elle a tant souffert et tant £;émi; redisons encore, que la plupart des monstres qui déchirèrent alors notre patrie, de même que les assassins des malheureux protestants, n'étaient pas nos compatriotes ^ Le sol glorieux de la France, cette terre de l'honneur et de l'humanité, les rejette tous avecle même effroi, et les massacres de septembre, comme ceux de la Saint- Barthéiemi, ne pouvaient être tramés par des mains françaises !
Au miheu de tant d'horreurs, la France, baignée dans son propre sang, couverte d'un crêpe funèbre, n'entrevoyant que la misère, la faim, la guerre civile au -dedans, et l'esclavage au-dehors, semblait n'avoir plus qu'à tendre les mains aux fers de l'étranger, qui s'avançait en armes sur ses frontières. Le monde sait qu'il en fut au-
' On sait en effet que , sans parler d'une foule de scélérats obscurs, regardés, non sans vraisemblance, comme des agents de l'étranger, et qui, répandus parmi le peuple , semblaient avoir pour mission spéciale de le porter à tous les excès dont nous avons frémi, la plupart des chefs sanguinaires de la révolution n'étaient pas français. Le plus horrible de tous, Marat, était de Neuchàtel; Pache était suisse; Anacharsis Cloolz, prussien; le célèbre prince de Hesse était allemand ; Pereira , belge ; Dubuisson, américain; Gusman, espagnol; Proly, autrichien; Pio, florentin; Arthur, anglais; Lazouski , polonais, etc.
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trement. Qui pourra jamais croire aux merveilles qu'enfantèrent, dans ces jours désastreux, l'amour de la liberté, et cet enthousiasme des temps de révolution, qui, suivant l'expression d'un poète, peut tout ce qu il ci oit pouvoir! L'honneur français tout entier , comme l'a si bien dit un célèbre écrivain de nos jours, semblait s'être réfugié sous nos drapeaux. Pareilles aux bataillons de Cadmus, d'innombrables légions sortent de terre ; ces champs, dont l'ennemi convoitait déjà les moissons, et qui allaient s'engraisser de ses débris, produisent à la fois et du fer et des soldats. Quatorze armées, guidées par des chefs aguerris dans une seule campagne , ne protègent déjà plus nos frontières; elles s'avancent, impatientes de les étendre. Devant ce torrent qu'aucune digue ne peut arrêter, les Alpes, le Rhin , les Pyrénées sont d'inutiles barrières; et la révolution, naguère méprisée par nos voisins, apparaît terrible et menaçante aux rois de l'Europe , dont plusieurs chancèlent déjà sur leurs trônes.
Il n'entre pas dans notre plan de retracer ces jours si funestes et si glorieux, les jours plus paisibles qui succédèrent à tant d'orages , ni les triomphes de cet homme prodigieux, que le ciel donna au monde dans sa colère ; qui vint , à trente ans, recueillir l'héritage de cette révolu-
tion dont il n'avait point partagé les crimes; dont les incroyables succès, et la chute plus incroyable encore, seront l'éternelle leçon des peuples et des rois; et qui, aux yeux de l'inflexible histoire, sera aussi coupable peut-être de tout le bien qu'il n'a pas voulu faire , que de tout le mal qu'il nous a fait.
En ne rappelant de ces mémorables époques que ce qui se rattache à notre sujet, nous remarquerons d'abord que ces temps malheureux, où toute relation avait cessé entre nous et les autres peuples de l'Europe , et où la France se trouvait, en quelque sorte, hors la loi des nations, ne furent pourtant pas moins favorables à la propagation de notre langue, qu'aucune des époques si différentes qui avaient précédé. Sans doute les étrangers, saisis d'une juste terreur, s'éloignaient alors avec effroi de cette terre de désolation , qui semblait promise aux vengeances du ciel, et où plusieurs d'entre eux, victimes d'une aveugle confiance, avaient déjà trouvé la mort la plus odieuse et la plus inattendue '. Mais
• L'un (le ces infortunés, bien remarquable par la fatalité qui avait pesé sur toute son existence, fut ce fameux baron de Trenck, si long-temps persécute' par Frédéric II, et qui, \ictime du pouvoir absolu, semblait, au contraire, devoir trouver
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ces mêmes étrangers qui, d'abord, spectateurs paisibles de nos désastres, semblaient contempler du port le naufrage d'un grand peuple, virent bientôt accourir chez eux nos redoutables cohortes. Au milieu de ces convulsions terribles, la population de la France sembla se soulever tout entière, comme au temps des croisades, pour se précipiter sur l'Europe ; et comme si cette vaste partie de l'ancien monde n'eût pu suffire à contenir notre gloire , le bruit des armes françaises alla réveiller à la fois, dans leurs tombeaux, la poussière des Pharaons et celle des compagnons de saint Louis, et fit retentir ces mêmes régions qu'avait consacrées le berceau d'un Dieu. Dans ces jours mêmes , où tant de faits merveilleux semblaient avoir épuisé notre admiration, on s'étonnait encore d'entendre parler d'une bataille de Nazareth, d'un combat livré au pied du Thabor, d'une victoire gagnée près des ruines d'Héliopolis ou sous la grande ombre des Pyramides, et de voir ainsi revivre, dans les temps modernes, ces noms déjà si antiques, ces
un asile et des secours auprès des républicains de 1793. Il a laissé quelques ouvrages. Outre ses mémoires, dont l'authenticité n'est pas bien reconnue , on lui doit une bonne réfutation en français, du libelle de Mirabeau, intitulé, Histoire secrète de la cour de Berlin. Cette brochure , dit Laharpe , est écrite d'un slylc passable et même assez pur. ( Voyez la Corresp. Lift. , édition do 1804, tom. V.)
souvenirs déjà si vénérables, aux yeux de l'antiquité elle-même !
Ainsi étaient effacées, par d'éclatants triomphes , les défaites de la Massoure et de Tibériade ; ainsi la langue perfectioiuiée des Lusignan , des Louis et des Bouillon, revenait, après six siècles, ranimer les échos du désert et ceux des rochers du Carmel ! Les arts mêmes , enfants de la paix , refleurissaient à l'ombre de nos drapeaux, sur ces rives enrichies de leurs prodiges; des savants illustres,\lont plusieurs marchaient avec honneur dans les rangs de nos soldats, recueillaient , pleins d'un zèle infatigable, les éléments de ce grand ouvrage, unique, mais impérissable monument de tant de gloire ! Un autre Institut s'élevait au bord du Nil, comme un souvenir de la patrie, comme luie ombre de cette école célèbre qui avait éclairé le monde sous les Ptolémées.
Aujourd'hui, que trente ans ont passé sur ces merveilles, les peuples demi - barbares de ces régions , vivement frappés de tant de hauts faits, mêlent par fois à leurs récits quelques mots de notre langue. Le peintre éloquent des Martyrs, traversant les sables de la Palestine, s'arrête avec surprise devant de jeunes Arabes qui imitaient, dans leurs jeux, nos évolutions guerrières , en employant les mots même du commandement. Le Bédouin , libre sous sa tente, se plaît
encore à raconter les faits prodigieux, les nobles paroles du Sultan juste ^ , et des autres chefs de la grande armée d'occident. Les sauvages habitants de l'Afrique orientale, ont connu le nom de nos guerriers; plusieurs ont senti la pesanteur de leurs bras ; quelques - uns même ont combattu à leurs côtés. Enfin de nombreux soldats sortis de nos rangs, conduits par les hasards de la guerre ou les rêves de l'ambition près des rivages du Nil, et devenus méconnaissables sous la pelisse et le turban , y entretienneift encore le souvenir , le langage , et quelques coutumes de la patrie.
Tant de travaux et de gloire ne sont pourtant pas demeurés entièrement stériles. Le chef demibarbare, demi-civihsé, qui gouverne aujourd'hui cette même Egypte , plein d'admiration pour la France, accueille, avec une prédilection toute particulière, nos artistes, nos guerriers et nos négociants. C'est avec notre assistance qu'il a su transplanter, autour de lui, les arts utiles et toutes les jouissances du luxe le plus perfectionné; c'est malheureusement avec elle aussi, qu'il a accablé , de coups trop bien dirigés, la noble et malheureuse Grèce; enfin, par une
' On sait que c'est ainsi que les Arabes désignent encore l'illustre et malheureux Desaix.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. ig^
sorte de représaille, inouïe jusqu'à nos jours, c'est dans notre capitale qu'il envoie une colonie . de jeunes Égyptiens , destinée , peut-être, à ranimer enfin la civilisation presque anéantie, dans ces belles contrées qui en furent jadis le berceau. Cependant, un voyageur infatigable dont le nom ne périra point, va découvrir, presque sous les feux de l'équateur, les débris de l'antique Méroë, tandis qu'un autre Français dévoile , aux savants étonnés, la langue, si long-temps inconnue, des mystérieux hiéroglyphes. Comme si , dans ces temps modernes, il était du sort de l'Egypte de ne pouvoir rien faire et rien être que par nous !
Les causes que l'on vient d'indiquer prirent encore un développement plus sensible, dans les premières années du siècle suivant. Ces victoires si rapides , effacées par des victoires plus rapides encore ; le passage continuel de nos armées à travers cette Allemagne, où des succès inouïs effaçaient les souvenirs d'Hochstetetde Rosbach, et au milieu de cette Italie, deux fois soumise, qui n'était plus le tombeau des Français; enfin, l'étendue de ce gigantesque empire, oii les habitants de Genève et de Bayonne , de Rome et de Hambourg, étonnés de se voir concitoyens, étaient régis par les mêmes lois; tous ces prodiges de quelques années, détruits depuis en si peu de jours, avaient répandu, avec une in-
croyable rapidité , l'idiome des conquérants. Adoptant, sur ce point, l'ancienne politique romaine , le dominateur de la France avait imposé à tous ces peuples, réunis dans les mêmes fers, le joug de nos lois et de notre langage. L'élite de leur jeunesse, attirée par lui dans sa cour et dans ses armées, se pliait d'autant plus volontiers à nos usages, que c'était, auprès du souverain, le moyen de succès le plus assuré. La France était réellement alors la première nation des temps modernes , et l'homme prodigieux qui la gouvernait avait réalisé le vœu du grand Frédéric, qui disait que , s'il était roi de France , on ne tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa permission.
Toutefois , il est juste de l'avouer , et cet aveu même est un nouvel hommage à notre patrie ; ce ne fut pas seulement la victoire qui porta , dans de lointaines contrées, la langue des soldats de Fleurus, d'Arcole et de Marengo. Aux jours sanglants de la révolution , lorsque tout périssait autour de nous, les lois, la morale, la religion, les arts mêmes et la poésie; le génie des sciences, debout sur un monceau de ruines , déjà privé de plusieurs de ses illustres interprètes, veillait encore au bord de l'abîme, et protégeait jusqu'aux forcenés qui auraient voulu l'anéantir. Des savants célèbres, à qui la postérité accordera
une entière justice, se montrèrent alors supérieurs aux circonstances mêmes qui rendaient leurs secours si nécessaires. Tout était détruit : tout fut rétabli par eux, avec une activité et une perfection également merveilleuses. Des arsenaux, des fonderies de canons, des aciéries, des fabriques d'armes, de poudre, de salpêtre, s'élevèrent tout- à -coup sur le territoire de la France. Les procédés anciens furent améliorés; une foule d'arts nouveaux furent créés, et portés, dès leur naissance, à une perfection qu'ils ont à peine dépassée depuis ^ Ce nom magique de liberté, dont on abusa trop souvent alors, cette ardeur dévorante de patriotisme, qui enfanta tant de crimes et d'actions héroïques , et qui avait fait, de 800,000 citoyens paisibles, les meilleurs soldats de l'Europe, produisirent, dirigés vers un autre but, les écoles Normale et Polytechnique. En accordant une juste horreur aux crimes qui signalèrent cette époque, qui n'a admiré ces deux belles créations de nos jours les plus orageux , semblables à ces îles riantes et fécondes, qui surgissent tout-à-coup du fond
' La même chose eut lieu dans des circonstances à peu près semblables, en Egypte, pendant l'expédition de l'armée d'Orient. Tout le monde sait combien d'importants services en tout genre furent rendus par les membres de la commission des Sciences, et surtout par le célèbre et ingénieux Conté.
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des mers, au milieu des plus violentes commotions physiques, et dont l'aspect fait presque oublier au navigateur les désastres qui les ont fait naître? Qui ne connaît, surtout, cette école illustre, qui a fourni aux différents corps de l'État un si grand nombre d'hommes distingués; cette immense famille, dont les membres sont unis par les liens d'une fraternité si douce; qui a successivement envahi tons les ordres de la société, toutes les parties du monde connu, et se retrouve aujourd'hui partout où il y a du bien à faire, et où les sciences peuvent devenir utiles au bonheur des hommes? De jeunes officiers, à peine sortis de ses rangs, se plaçaient déjà parmi les premiers savants de l'Europe ; ils étendaient en même temps le domaine des sciences, et la gloire d'une patrie qui s'honorait de les nommer ses enfants. Aux jours de nos triomphes, l'étranger revoyait avec surprise, dans les rangs de ses vainqueurs et à la tète de leurs légions, les disciples de ces grands hommes dont il avait admiré les ouvrages; les élèves de tant d'universités célèbres supportaient, avec moins d'impatience, le joug d'une nation aussi éclairée que valeureuse, qui devait, à la fois, à ses savants et à ses guerriers, la plus brillante de toutes les renommées européennes.
Les arts d'une utilité moins pressante, qui ne
contribuent qu'aux plaisirs des nations paisibles ou à la magnificence de leurs monuments, se firent peu remarquer au milieu des secousses toujours renaissantes de la révolution. Le peu d'édifices qu'érigeait alors l'architecture , élevés à la hâte, et comme si l'on eût pressenti qu'ils ne devaient durer que peu d'instants, portaient, en général, l'empreinte du goût barbare de cette époque. La peinture, plus malheureuse encore, condamnée à retracer les traits hideux de nos bourreaux et les saturnales qu'ils décoraient du nom de fêtes civiques , vit trop souvent déshonorer ses pinceaux et la gloire de l'école française.
Les lettres surtout, dont la culture semble appartenir plus intimement à des jours de paix et de bonheur, furent encore plus dédaignées ou plus avilies. Le temple des Muses était désert et ne rendait plus d'oracles ; la plupart de leurs favoris étaient tombés sous le couteau fatal, ou languissaient dans l'exil; quelques uns de ceux qui avaient survécu , prostituaient aux idoles du jour un encens arraché par la crainte. D'autres, faisant du moins un plus digne usage de leurs talents, créaient ces chants patriotiques, qui, répétés avec enthousiasme par des milliers de soldats, ont si souvent produit des miracles, et où l'on ne peut s'empêcher, même aujourd'hui,
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de reconnaître encore de brillantes et sublimes inspirations.
Un homme se rencontra pourtant, qui, dans ces jours désastreux , en présence des tyrans euxmêmes, osa faire retentir les accents d'une vertueuse indignation , et dévouer le crime heureux à la plus terrible immortalité ^ Cet homme qui, jeune encore , avait marqué son début dans la
' Le dithyrambe sur l'immortalité de l'ame, par l'abbé Delilie , qu'on peut citer à la fois comme une belle action et comime un bel ouvrage, lui avait été demandé (ainsi qu'on demandait alors, et de manière à n'être pas refusé), d'après un ordre de Robespierre, à l'occasion de la fête de l'Être Suprême. Heureusement pour le poète et pour la gloire des lettres françaises, le dithyrambe ne parvint pas à son adresse. Cette généreuse imprudence n'eut pas le sort qui lui semblait réservé, et par un hasard trop rare dans ces temps malheureux, celui qui l'avait causée, tout en admirant les beaux vers du poète, eut la délicatesse de n'en faire aucun usage, et les lui rendit, en l'engageant à les conserver pour un autre temps. Voici les passages auxquels nous avons fait allusion :
O vous , qui de l'Olympe usurpant le tonnerre
Des éternelles lois renversez les autels, I Lâches oppresseurs de la terre ,
I Tremblez, tyrans, vous serez immortels!
Et vous, vous, du malheur victimes passagères, Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels, Voyageurs d'un moment aux rives étrangères. Consolez- vous, vous êtes immortels!
Que je hais les tyrans , combien dès mon enfance Mes imprécations ont poursuivi leur char! Ma faiblesse superbe insulte à leur puissance ; J'aurais chanté Caton à l'aspect de César!
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carrière des lettres par un des chefs-d'œuvre de notre langue, connu par des mœurs douces et par une vie aussi paisible qu'honorée, montra presque seul, alors, la noble indépendance du poète et de l'homme de bien. Échappé, comme par miracle, au fer qui moissonnait autour de lui, il alla chercher le repos sur une rive étrangère, et enchanta les bords de la Tamise d'une harmonie à laquelle ils n'étaient point accoutumés. Les yeux incessamment fixés sur la France , soit que, jadis interprète et alors rival de Virgile , il enseignât le secret de vivre heureux aux champs, loin des tempêtes publiques; soit que son vers courageux et reconnaissant célébrât d'augustes infortunes; soit que, rendant hommage à la muse qui l'inspirait si bien, il chantât les merveilles de l'imagination ; soit enfin , que payant au peuple qui l'avait honorablement accueilli la dette de l'hospitalité, il fît passer, dans notre langue , les beautés de Pope et de Milton ; l'image de la patrie absente venait toujours se mêler à ses chants; le français se laissait voir partout à côté du poète, et on croyait l'entendre s'écrier, avec l'exilé de Juda : « Super flumina « Babylonis , illic sedimus et flevimus , cùm re- « cordaremur Sion ^ »
A ces noms , mon cœur bat , des pleurs mouillent mes jeux. O France! ô doux pays! berceau de mes ayeux!
Cet écrivain vraiment extraordinaire, et par le nombre de ses ouvrages, et par les admirables beautés dont ils étincèlent, revenu au milieu de nous dans des temps moins orageux , fut certainement, après Voltaire, celui qui contribua le plus à étendre au dehors l'empire de la langue française. Son séjour chez l'étranger, l'enthousiasme universel qu'excitaient ses beaux vers, l'estime si méritée qui s'attachait partout au nom du poète , le rendirent bientôt le plus populaire des écrivains de nos jours. Ce n'était pas seulement, quoiqu'on en ait pu dire, un très -habile versificateur^ que celui quia semé avec profusion , dans ses nombreux poèmes , tant d'épisodes touchants, terribles ou gracieux , tant de vers heureux, devenus proverbes en naissant, qui honorent à la fois l'ame et le génie de leur auteur, et présentent, suivant l'heureuse expression d'un de nos plus aimables comiques :
L'accord d'un beau talent et d'un beau caractère.
Parmi les causes qui, à l'époque dont nous parlons, contribuèrent encore à l'universalité de
Si je puis l'oublier, si tu n'es pas sans cesse Le sujet de mes vœux, l'objet de ma tendresse, Que de te voir jamais je perde le bonheur, Que mon nom soit sans gloire, et mes chants sans honneur! (Les Jardins, ch. i**^, à la fin.)
notre langue, il nous en reste une bien affligeante à retracer, et ce ne fut pas, à beaucoup prés, la moins efficace. Pourquoi faut-il redire aujourd'hui que nous avons vu des milliers de Français, proscrits au milieu de leurs frères, dépouillés de tout s'ils fuyaient, immolés s'ils ne fuyaient pas , s'arracher au sol de la patrie , au bruit des échafauds qui s'élevaient de toutes parts, à la lueur des flammes qui dévoraient leurs héritages!.... Ainsi nous retrouvons, pour la troisième fois, l'exil et les proscriptions à la suite des dissentions civiles! Les émigrés de 1793 allèrent retrouver, sur les bords du Rhin, du Danube ou de la Tamise, au milieu des flots de l'Atlantique et des solitudes américaines, les descendants des premiers disciples de Luther et des victimes qu'avait frappées la révocation de l'édit de Nantes; dans tous les temps, les mêmes excès ont produit les mêmes malheurs. Ne cherchons pas à approfondir un sujet si affligeant : contentons-nous de remarquer que cette multitude d'exilés, répandus dans des contrées lointaines et sur tout le sol de l'Europe, exerçant, pour gagner le pain de l'hospitalité, toute sorte de professions, disséminés dans toutes les classes de la société, depuis le palais des rois jusqu'à la chaumière du plus obscur artisan, durent répandre partout l'usage de leur langue natale ,
20a ESS/VI SUR L UNIVERSALITÉ
déjà très-employée dans la plupart des pays qu'ils parcouraient, et dont le seul enseignement devint, pour plusieurs, un moyen d'existence assuré'.
Obligé de retracer cette trop mémorable époque , et de présenter le tableau fidèle de ces circonstances, aussi bizarres que nouvelles, qui varièrent à l'infini la scène de l'émigration , l'historien de nos exilés ne manquera pas d'y ajouter du moins une réflexion consolante; il les peindra, au milieu de tant de douleurs et de sacrifices, tressaillant au récit de nos succès, s'énorgueillissant des palmes de Fleurus et de Lodi remportées par des mains françaises , et de ces triomphes inouïs qui humiliaient leurs hôtes et semblaient devoir éterniser leur exil : tantus amor palriœl....
Dans des temps plus rapprochés de nous, lorsque des jours plus paisibles commencèrent à renaître, nos frontières, long-temps impénétrables aux étrangers, se rouvrirent pour quelques instants devant eux. Tous les peuples du
^ M. le comte J. de Maistre pense, avec une grande apparence de raison, que la conduite édifiante des prêtres français re'fugiës en Angleterre, et la juste confiance qu'elle leur avait niérite'e, permirent à notre langue de jeter de profondes racines dans ce pays.
(Voyez les Soirées de Saint-Pétersbourg, tom. I, pag. i68.)
DE LA LANGllK FKANÇAISE. 2o3
continent, et les Anglais eux-mêmes, pendant cette trop courte paix d'Amiens, vinrent en foule dans nos provinces étudier, avec plus de curiosité que d'intérêt , ce qui pouvait rester d'une antique monarchie déchirée par douze ans de guerres civiles et de proscriptions. Us avaient cru la France abattue sous le poids de ses malheurs, et même de ses victoires; vide de citoyens, de trésors et d'industrie; ils la revoyaient, avec une envieuse surprise, plus belle et plus florissante que jamais. L'activité nationale, si long-temps assoupie, s'était réveillée tout-à-coup devant des obstacles qui semblaient devoir tout détruire. Les guerres continuelles de la révolution , en nous séparant du reste de l'Europe , avaient enfanté des ressources nouvelles et enrichi notre commerce d'une foule de produits, que nous envoyons aujourd'hui aux lieux mêmes d'où ils nous étaient jadis apportés. Il n'y avait plus de secrets dans les arts; les procédés d'une routine aveugle, ennemie naturelle de tout perfectionnement , en étaient à jamais bannis. Les progrès récents et immenses de la physique , de la mécanique, et surtout de la chimie ( dont la nouvelle nomenclature, adoptée bientôt dans toute l'Europe, était l'ouvrage des savants français), avaient ramené à des règles certaines, à une ihéorie intelligible pour tous, les travaux jadis
204 ESSA.I SUR l'universalité
mystérieux de nos usines et de nos manufactures. Le savant ne se contentait plus de quelques expériences de cabinet, souvent aussi stériles que curieuses; c'était en présence du fabricant attentif qu'il aimait à répéter et à vérifier ses observations; celui-ci, à son tour, ne s'effrayait plus de l'appareil de la science, dont il avait enfin compris l'utilité, et s'efforçait de pénétrer luimême ces mystères, qu'il semblait dédaigner jadis. Cette heureuse alliance entre la pratique éclairée et la théorie rendue utile, devenue plus intime de jour en jour, caractérise particulièrement l'époque actuelle , et a produit cet éclat dont brille aujourd'hui l'industrie française. Ce fut sous de tels auspices que commença le dixneuvième siècle.
Jamais , il faut l'avouer, aucune nation n'avait mérité mieux que la nôtre, à cette époque, le sceptre de la science; jamais, peut-être, nulle autre ne présenta une réunion plus magnifique de savants. L'ancienne Académie, qui commençait à renaître de sa cendre, veuve de tant de noms fameux, s'applaudissait de voir ses pertes douloureuses si heureusement réparées. Le domaine de l'étude n'était plus défendu comme autrefois, par l'obscurité d'un style barbare, par des dénominations souvent ridicules, par cet esprit de système qui, comme on l'a dit très-jus-
DE LA. LANGUE FRANÇAISE. 2o5
tement, attire à lui les faits au lieu de chercher à s'3^ rattacher. Il n'y avait plus de barrière entre l'érudit, le savant et l'homme de lettres, et plusieurs de nos physiciens siégeaient à la fois , comme jadis Railly et Condorcet, dans les deux académies. Fourcroy, Chaptal, Berthollet,Haiiy, Lacroix, Dolomieu, pouvaient être cités en même temps comme savants et comme écrivains. L'immortel Monge exposait l'ensemble des nouvelles connaissances mathématiques que son génie avait créées, dans un style aussi clair que précis, aussi original que sa pensée. Lacépède , disciple chéri de Buffon , qu'il surpassait peut-être comme savant, se montrait digne, par la rare perfection du sien, d'achever le beau monument, encore imparfait, de l'histoire naturelle. Le créateur do l'anatomie comparée donnait, à l'exposition de ses belles découvertes , tout le charme du roman le plus attachant. Digne émule de d'Alembert, un physicien célèbre, un écrivain élégant et pur, plaçait, en tête de la Description de l'Egypte, cette savante introduction qu'on a comparée à celle de l'Encyclopédie. L'auteur de la Mécanique céleste, en expliquant le système du monde aux lecteurs les moins éclairés , décelait un peintre digne de son sujet, et l'on pouvait dire de lui, bien plus justement que jadis de Fontenelle :
L'ignorant l'enlendit, le savant l'admira.
■2oG ESSAI SUR l'universalité
'A ses côtés, et doué d'un génie plus étonnant peut-être, on admirait encore Lagrange, né sous le ciel du Piémont, mais qui appartient à la France par ses études, par ses immortels travaux, et surtout par l'affection toute filiale qu'il lui portait; Lagrange, qui découvrit à vingt-cinq ans l'une des branches les plus difficiles et les plus fécondes des hautes mathématiques % et dont les ouvrages sont des modèles de clarté, d'élégance et de précision.
Un étranger, le baron de Humboldt, dont le nom seul est un assez bel éloge, amant passionné des sciences dont il pensa être plus d'une fois le martyr, s'offrait encore comme un des membres de cette grande famille, et semblait avoir choisi pour patrie la France, qui s'enorgueillit si justement de le compter parmi ses fils adoptifs. Il s'unissait, par une double communauté de travaux et d'amitié, à tout ce que notre pays renfermait de savants illustres ; il honorait à la fois les sciences et notre littérature, par la publication de son admirable ouvrage sur l'Amérique espagnole, où tant de recherches profondes ou ingénieuses sur presque tous les objets que l'intelligence humaine peut embrasser, sont exposées
' Le Calcul des variations, dont les applications sont si nombreuses et si importantes dans la mécanique transcendante.
dans un style d'une perfection bien rare chez lui étranger, toujours empreint de la couleur du sujet, toujours clair et élégant, et quelquefois rempli de la plus douce sensibilité'. D'autres
■ On peut citer comme un exemple, et peut-être comme un modèle de ce dernier genre de style, les deux passages suivants , que nous choisissons au hasard , et dont le premier a pour objet la constellation appelée la Croix du Sud. (Relation du voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Monde, de 179g à 180/1 , tom. II.)
«Nous viraes pour la première fois, distinctement, la Croix
« du Sud elle e'tait fortement inclinée, et paraissait de temps
«en temps entre des nuages, dont le centre, sillonné par des « e'clairs de chaleur, reflétait une lumière argente'e. S'il est per- ■ mis à un voyageur de parler de ses e'motions personnelles , «j'ajouterai que dans cette nuit, je vis s'accomplir un des rêves
• de ma première jeunesse A une époque où j'étudiais le ciel ,
«non pour me livrer à l'astronomie, mais pour apprendre ji «connaître les étoiles, j'étais agité d'une (Tainte, inconnue à «ceux qui aiment la vie sédentaire. Il me paraissait pénible de «renoncer à l'espoir de voir ces belles constellations, voisines « du pôle austral. Impatient de parcourir les re'gions équato- « riales, je ne pouvais lever les yeux vers la voûte étoilée , sans « songer à la Croix du Sud , et sans me rappeler le passage su- «blime du Dante, que les commentateurs les plus célèbres oiit
«appliqué à cette constellation La satisfaction que nous
«éprouvions en découvrant la Croix du Sud, e'iait vivement « partagée par les personnes de l'e'quipage qui avaient habité les « colonies. Dans la solitude des mers, on salue une étoile comme « un ami dont on aurait été séparé depuis long-temps. Chez les «Portugais et les Espagnols, des motifs particuliers semblent
• ajouter à cet intérêt ; un sentiment religieux les attache à une «constellation, dont la forme leur rappelle ce signe de la foi.
2o8 ESSAI SUR l'universalité
étrangers, honorablement connus dans les sciences et dans la littérature de leur pays, suivaient
« planté par leurs ancêtres dans les déserts du Nouveau Monde
«Que de fois nous avons entendu dire à nos guides, dans les « savanes de Venezuela ou dans le désert qui s'étend de Lima à « Truxillo : minuit est passé, la croix commence à s'incliner! « Que de fois ces mots nous ont rappelé la scène touchante, où « Paul et Virginie , assis près de la source de la rivière des Lata- «niers, s'entretiennent pour la dernière fois , et où le vieillard, « à la vue de la Croix du Sud , les avertit qu'il est temps de se « séparer!" (ubi sup. pag. 26 et suiv. )
Le second morceau offre le tableau d'une cérémonie religieuse, célébrée en pleine mer. « Nous étions réunis sur le
« tillac, et livrés à des tristes méditations. Il n'était plus dou- « teux que la fièvre qui régnait à notre bord avait pris, dans ces «derniers jours, un caractère pernicieux. Nos regards étaient «fixés sur une côte montueuse et déserte, que la lune éclairait « de temps en temps à travers les nuages. La mer, doucement «agitée, brillait d'une faible lueur phospliorique; on n'entendait «que le cri monotone de quelques grands oiseaux de mer, qui « semblaient chercher le rivage. Un calme profond régnait dans ces « lieux solitaires , mais ce calme de la nature contrastait avec « les sentiments douloureux dont nous étions agités. Vers les « huit heures, on sonna lentement la cloche des morts; à ce « signal lugubre, les matelots interrompirent leur travail, et se « mirent à genoux pour faire une courte prière; cérémonie tou- « chante, qui, tout en rappelant ces temps où les premiers chré- « tiens se regardaient comme membres d'une même famille, «semble rapprocher les hommes par le sentiment d'un malheur «commun. Dans la nuit, on porta le corps de l'Asturien sur le «pont, et le prêtre obtint qu'on ne le jetât à la mer qu'après «le lever du soleil, pour qu'on pût lui rendre les derniers de- » voirs, selon le rite de l'église romaine. Il n'y avait pas un indi- ' vidu de l'équipage qui ne compatît au sort de ce jeune homme.
un exemple si imposant, et se faisaient remarquer, même parmi nous, en écrivant dans une langue qu'ils n'avaient point apprise au berceau, et que le désir d'être plus utiles et mieux connus pouvait seul leur faire préférer \ Quelle autre nation moderne reçut jamais un pareil hommage? Quelle autre a-t-on vu réunir en même temps plus d'illustrations, et triompher, à la fois, par la puissance de ses armes, par la perfection de son langage et de sa littérature, et par ses conquêtes multipliées dans les arts, les lettres et les sciences ?
Bien peu d'années après, lorsque le vaste empire élevé sur tant de débris, cimenté par le sang de tant de Français , ébranlé par les fautes d'un seul homme, s'écroulait de toutes parts; lorsque la France épuisée voyait accourir, dans ses provinces, l'Europe en armes, qui, malgré toutes nos pertes , se croyait à peine assez forte pour nous vaincre; lorsque tous les soldats de cette
«que nous avions vu, peu de jours avant, plein de fraiclieur «et de santé, etc.» (Ibid. pag. 42 et suiv. )
' La nouvelle nomenclature chimique, ouvrage de quelques savants français, et qui a tant contribué aux progrès de la science et des arts qui s'y rattachent, fut, comme nous l'avons déjà dit, adoptée avec empressement par toutes les autres nations de l'Europe. Ce motif, et le grand nombre de Iraite's et de mémoires publiés en France sur celte matière, contribuèrent encore à répandre l'usage de notre langue parmi les étrangers.
'JllO ESSAI SUR L UNIVERSALITÉ
nroisade nouvelle, marchant sons nn senl étendard, n'ayant qu'un seul but, qu'un seul cri de ralliement : Paris! occupèrent enfin cette capitale du monde civilisé, c'est en français que furent rédigés les traités qui consacraient nos défaites, comme l'avaient été, dans d'autres temps, ceux de Tolentino, de Rastadt, de Vienne et de Tilsitt. Ainsi, rien n'avait changé que la fortune; notre langue recevait un nouvel hommage du vainqueur, et quelque gloire survivait encore à tant de gloire éclipsée!
Tel est l'état des choses au moment où nous écrivons ; tel est l'ensemble des causes historiques, qui, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, ont dû contribuer à rendre la langue française la plus universelle de toutes les langues modernes. Les événements divers qui se sont succédé depuis quatorze ans, sans ajouter à ces causes d'une manière essentielle , sont loin pourtant de les avoir affaiblies^. Des commu-
' La langue française, a dit un de nos académiciens les plus spirituels, «ne vole plus sur les ailes de la victoire, mais s'a- 'c vance par une progression lente et continue, qu'elle doit à son «incomparable clarté', au mouvement de sa lilte'rature, à la « perfection de sa typographie, au séjour des étrangers, etc. » (Introd. de M. Lémontey, en tête des fables de Kriioff, traduites en français par une société de gens de lettres, sous les auspices de M. le comte Orloff; Paris, i825.)
DE LA LANGIE FRANÇAISE. Ml
nications plus fréquentes et plus faciles se sont établies, à la faveur d'une longue paix, entre nous et le reste de l'Europe, et la mer, si longtemps fermée pour nos vaisseaux, s'est rouverte devant le pavillon blanc. Partout , sur les plages les plus inhospitalières, nos marins ont été surpris de retrouver l'idiome de la patrie, et le souvenir vivant de nos longs triomphes. L'étude des questions politiques, devenues d'un intérêt presque universel, l'impulsion générale qui semble emporter les peuples vers des principes constitutionnels semblables à ceux qui nous régissent aujourd'hui , ont propagé partout le goût et la lecture de nos feuilles périodiques, au succès desquelles des hommes distingués en tout genre ne dédaignent pas de concourir. D'un autre côté, le mérite de nos recueils savants et littéraires, l'éclat des sociétés dont ils constatent les travaux, la rare perfection de nos traités élémentaires sur les sciences , ont fait rechercher avec avidité les uns et les autres, par toute la population éclairée des deux mondes.
L'Angleterre elle-même a subi la loi commune '. Elle s'occupe aujourd'hui de notre littérature, et
' Une assoriation religieuse, forme'e dernièrement à Londres, a public le prospectus d'un journal pour les pasicurs des églises chrétiennes séparées de Rome, oïli l'on s'engage à e'crire constamment en français, en tâchant d'imiter le sfvle des e'cri-
212 ESSAI SUR l'uNIVERSA-LIT^
plus encore de nos travaux scientifiques et industriels^, avec autant d'ardeur que nous nous occupons des siens. Trois journaux français paraissent en ce moment à Londres (1826); et, malgré les vaines protestations de l'orgueil national, un théâtre français y attire constamment l'élite de la bonne compagnie. Les traités de Monge, de Laplace, de Lacroix, sont suivis, dans les universités anglaises , avec non moins de zèle que dans nos écoles; ils y font, comme chez nous, partie nécessaire de la bibliothèque de l'étudiant^. La Société Royale de Londres, digne émule de notre Institut , a donné récemment un témoignage, également honorable pour les deux nations , de l'intérêt qu'elle porte aux succès de nos savants; elle a fait remettre à M. Arago, l'un de nos physiciens les plus distingués, la médaille d'honneur (^coplej medal) qu'elle avait déjà dé-
vains de Port-Royal. Quelques lignes plus haut , il est dit que le français est demeuré la langue ecclésiastique de l'Angleterre.
' On se rappelle qu'une enquête a eu lieu récemment, pour constater l'état et les progrès de l'mdustrie parmi nous. Une société littéraire française existe à Londres depuis iSaS.
' Revue Encyclopédique de janvier 1824, pag. 126. « L'in- « slruction de l'école de Woohvich (pour l'artillerie et le gé- <t nie) , est prise dans les livres français , et jusqu'à ces dernières « années, pas un auteur national n'avait écrit, ex professa, sur (1 les parties savantes de la guerre. » (Histoire de la guerre de la Péninsule, etc. , par le général Foy, tom. I, pag. 3oi.)
cernée , il y a vingt ans , à Malus , pour ses belles découvertes sur la lumière. Le discours prononcé à cette occasion, par le président de la société , le célèbre Humphry Davy, est peutêtre plus flatteur encore pour la France, que la médaille elle-même. Il prouve combien, chez les véritables savants de ce pays, non moins zélés pour le progrès général des sciences que pour les intérêts nationaux, les idées grandes et généreuses l'emportent aujourd'hui, sur ces vues étroites et égoïstes d'un patriotisme sauvage, tant de fois et si justement reproché aux habitants de la Grande-Bretagne'.
' Nous ne pourrons résister au de'sir de consigner ici un fragment de ce discours. Il servira de correctif aux injures, aux grossièretés et à ces jugements dictés par la partialité la plus révoltante, que l'on trouve dans certains journaux anglais, toutes les fois qu'il s'agit de la France et des hommes qui l'honorent. C'est ainsi, pour ne rappeler qu'un de ces jugements, qu'un journaliste de Londi-es affirmait très-sérieusement, qu'il n'existe aucune branche des connaissances humaines, dans laquelle on ne pût citer quatre anglais célèbres pour un français ! ! ! (Voyez la Revue Encyclopédique de novembre 1825, pag. 463. Il paraît que ce journal est la Literary Gazette.^ Le discours de M. Davy, dont nous avons extrait le morceau suivant, était adressé à M. South, astronome anglais, qui s'était chargé de remettre la médaille à M. Arago.
« Assurez-le bien que ses découvertes, pour nous qui le
« considérons comme un membre de notre société, ont le même « intérêt que leur porte l'Académie des Sciences de Paris, qui , " de son côté, depuis un siècle et demi, donne tant d'encou-
-il 4 ESSAI SUR l'universalité
L'empressement que les étrangers, en général, ont mis à visiter notre pays depuis quinze ans, les a conduits à en étudier la langue avec plus de zèle encore qu'autrefois. Les progrès toujours croissants de l'industrie, les charmes de notre capitale et la beauté de notre ciel, en ont retenu un assez grand nombre parmi nous. D'autres, fixés en France depuis long-temps, ont publié, sous nos yeux , des ouvrages français relatifs aux arts, aux sciences, à la politique, ou même purement littéraires; et ces derniers ne sont pas les moins remarquables. Ainsi, nous avons vu Malte- Brun, né danois, venu en France assez
" ragement et d'émulation à nos travaux. Vous, M. South, et «votre digne secrétaire M. Herschell (le fils du célèbre Hers- « chell j , êtes des exemples de l'intérêt réciproque que cette aca- « demie porte aux succès scientifiques de l'Angleterre. (Ils ont « reçu , il y a quelque mois , des médailles d'honneur françaises. ) « Nous avons la confiance de penser que nous rivaliserons tou- '( jours en générosité de sentiments. Loin de nous cette politique «étroite, qui voudrait resserrer l'expension naturelle au cœur « de l'homme, et borner les relations de peuple à peuple, au
<i gré d'un égoïsme exclusif! Lorsque Newton a développé le
« système de l'univers, et qu'il a établi sa propre gloire et celle « de son pays sur des bases impérissables, on avait pu croire « que le monde civilisé avait alors reçu de lui ce qu'il ne pourrait «jamais lui rendre; et cependant, dans ce même champ de dé- « couvertes sublimes, l'Angleterre se trouve aujourd'hui payée, « sinon entièrement, du moins largement, par les travaux des " Euler, des Lagrange , et par-dessus tout des Laplace, etc. « (Revue Encyclopédique de décembre iSaS.)
tard, l'un des géographes les plus distingués de l'époque actuelle, et dont la prodigieuse érudition embrassait presque tous les genres de connaissances, enrichir notre littérature et nos journaux, d'un grand nombre d'ouvrages et de morceaux très - remarquables. MM. Santo - Domingo et Salfi, italiens, fournissent à plusieurs de nos recueils périodiques, l'un, des articles ingénieux et piquants, l'autre, des notices remplies d'une judicieuse critique; ce dernier a continué, avec autant de bonheur que de talent , le beau monument élevé par Ginguené à la gloire de la littérature italienne. Visconti, le plus illustre des antiquaires de notre âge, membre à la fois de deux classes de notre ancien Institut, a publié, en français, la plupart de ses mémoires, et ses Iconographies grecque et romaine, si utiles aux artistes, si justement estimées des savants. M. Manzoni, le premier tragique de l'Italie moderne, écrit notre langue avec autant de pureté et d'élégance, que celle même qu'il honore par ses beaux ouvrages'. L'abbé Scoppa, né en Si-
' Voyez ci-après, 2*""' partie. M. Alexandre Manzoni est l'auteur des deux belles tragédies du comte de Carmagnola et d'Adelghise , traduites en iSaS par M. Fauriel, On trouve, à la suite de ces deux pièces , une lettre en forme de dissertation , écrite en français et d'uu style singulièrement correct et élégant, adressée par M. Manzoni à l'un des re'dacleurs du journal
1l6 ESSAI SUR l'universalité
cile, a publié, en 1811, un traité français des vrais P rincipes de la versification^ développés par un examen entre les langues italienne et française^ rempli de recherches grammaticales aussi délicates qu'ingénieuses; ainsi, cet étranger avait acquis une connaissance assez approfondie de notre langue, pour y pénétrer des secrets, ignorés de la plu])art de ceux mêmes qui l'ont apprise au berceau ! Le vénérable Coray, compatriote d'Homère, originaire de Chio, de cette île malheureuse où existait la plus célèbre des écoles de la Grèce moderne % et que la férocité musulmane a si horriblement dévastée, a partagé plus d'une fois les travaux de nos érudits^, et a publié lui-
des Débats qui avait rendu compte de la traduction. Cette lettre , qui a pour but de défendre le système de l'auteur contre la règle des unités dramatiques, est en outre un modèle d'urbanité et de critique littéraire, et montre une connaissance approfondie de notre théâtre et des lois qui le régissent.
» L'école de Chio était fréquentée par des étrangers venus des contrées les plus lointaines; il y avait quelques élèves des États- Unis. Elle possédait une riche bibliothèque, une imprimerie, un cabinet de physique, et une belle suite d'instruments d'astronomie. On y avait publié, dans ces derniers temps, des traductions de la chimie de Thcnard, de la Pluralité des mondes, de la Philosophie chimique de Fourcroy, et antérieurement, des œuvres de RoUin etdeFénélon. Le célèbre et malheureux Rhigas, le T\rtée de la Grèce moderne, avait aussi traduit en grec, Anachaisis , les contes de Marmontel , et quelques autres ouvrages.
>■ Il a travaillé, entre autres, à la belle édition de Strabon,
même plusieurs classiques grecs, avec de précieux commentaires en français. Ces descendants des Hellènes ( si long-temps méconnus, et dont le dévouement héroïque a conquis enfin l'admiration du monde), alors même que des voyageurs frivoles les accablaient d'injustes dédains, étudiaient en silence notre littérature, avec autant de zèle que le plus grand nombre des autres nations européennes. Plusieurs de leurs chefs, et presque tous les hommes éclairés de leur pays, écrivent et parlent le français avec une grande facilité; on nous assure, qu'aujourd'hui même, c'est la seule langue étrangère enseignée dans leurs écoles'. Un journal ainsi écrit, et qui a pour titre V Abeille française ^ paraît depuis quelque temps à Hydra.
Un jeune Égyptien , M. Agoub , s'est déjà fait connaître par plusieurs morceaux très-estimables
publiée aux frais du gouvernement en 1809, avec MM. Laporledu-Tlieil et Gosselin.
' Voyez les nouvelles Annales des Voyages de Malte-Brun , tom. VII, i"^^ partie, 1820 : me'moire sur les Grecs modernes.— Me'moires sur la Grèce, par M. Raybaud, etc. Ce dernier, rapporte (tom. II, pag. 41 )> 9"^ '^ prince Maurocordato perdit au siège de Patras , un manuscrit français de sa composition , fruit de longues veilles et de recherches profondes, qu'il se proposait de livrer à l'impression. C'était une Histoire de l'invasion des Turcs en Europe , et des re'volutions de leur empire.
2l8 ESSAI SUR l'universalité
en français, et même par des poésies où se font remarquer, à la fois, la pureté de notre goût classique et les brillantes inspirations de l'Orient'. Les compatriotes de Schouwaloff , les Russes, qui parlent et écrivent notre langue avec une si merveilleuse facilité, se distinguent particulièrement dans cette espèce de lutte, si glorieuse pour la France^. C'est surtout chez eux que la langue de Racine est en honneur : elle n'a pas cessé, depuis le temps de Catherine, d'être celle de la cour, de la bonne compagnie et de toutes les
' On lui doit, surtout, une très-bonne introduction à Y Histoire de l'Egypte sous le gouvernement de Mohammed-Ali , par M. F. Mangin , Paris, 1823. — M. EUious-Bochtor, né à Siout, dans la Thebaïde, revenu en France avec l'armée d'Orient et mort en 1821 , professeur d'arabe à la Bibl. du Roi, parlait et e'crivait le français avec une grande perfection. 11 a laissé un dictionnaire arabe-français, qui va être publié par M. Caussin de Perceval, son successeur.
^ M. le comte Joseph de Maistre , dans son ouvrage trèsremarquable, sous plus d'un rapport, intitulé : les Soirées de Saint-Pétersbourg , nous en fournit des preuves assez curieuses. Je vois donner, dit-il, à différents personnages, les qualifications de Minister , Général, Général de journei. Général an chef, Joustizii-Politzii-Mi/iister ^ etc. On lit, sur la porte des magazins de Saint-Pétersbourg : magazei, fahrica, meu' bel, etc. A l'exercice, on emploie, parmi les termes du commandement, ceux-ci : déployade en échiquier, en échelon^ contre-marche , etc. ; dans l'administration militaire : exercicehause , ordonnance - hause , commissariat, cazarma, etc. (Ubi sup. tom. I, pag. 127. ^
DE LA LANGUE FRANÇAISE. Il g
personnes qui ont reçu une éducation soignée ^ Elle est indispensable aux enfants des familles nobles, pour être admis dans les écoles du gouvernement. Nous avons vu, au milieu de nous, j le comte Orloff, l'un des sénateurs de ce même empire, récemment enlevé aux lettres et à l'amitié , publier en français une Histoire de Naples, un Essai sur l'histoire de la peinture en Italie^ et un Vojage dans le Midi de la France^ écrit avec une agréable facilité. Nous devons à un autre dignitaire du même pays, le comte Fédor-Golowkin, une charmante bagatelle qui n'a que le défaut d'être trop peu connue , la Princesse d'Amalfî ^ publiée il y a peu d'années, et que l'on croirait échappée à la plume d'une de nos dames les plus aimables et les plus spirituelles. Une personne d'un rang également distingué, la princesse Z. W. , nous a donné un Tableau Slave ^ où des mœurs, toutes nouvelles
Il existe en Russie, une chanson, bien connue de toutes les personnes qui ont habité ce pays , et dont les couplets sont composes de mots français et russes entremêles.
■ Voyez à ce sujet, tous les voyageurs qui ont e'crit récemment sur la Russie, et particulièrement, la relation de M. de Montulé (Voyage en Angleterre et en Russie, tom. II, pag. 97, 140, 196, etc.). L'auteur dit avoir vu jouer, sur un théâtre d'amateurs, à Saint-Pétersbourg, le Secret du ménage et la Somnambule , d'une manière qui aurait pu être applaudie sur une de nos scènes du second ordre.
pour les lecteurs d'aujourd'hui , sont retracées avec une naïve originalité. Le prince Alexandre Labanoff, aide-de-cainp de l'empereur, a fait imprimer à Paris, en iHaS, un Recueil de pièces historiques^ sur la reine Anne ou Agnès de Russie, femme de Henri 1^"^ , roi de France. On doit à M. le conseiller d'état Ouwaroff, correspondant de notre Institut et président de l'Académie impériale de Saint-Pétersbourg, un Essai sur les Mystères d' Eleusis ^ dont le style, dit un savant distingué, offre une précision et une pureté qui ne laissent presque rien à désirer au lecteur le plus exigeant ^. C'est encore notre langue que le même écrivain a préférée, pour rendre un dernier hommage à la mémoire du souverain que pleurera long-temps sa patrie. Un anonyme, son compatriote, vient de publier de même, à Londres, un Aperçu de la situation des Etats-Unis.
j M. le colonel Stempkowsky, qui s'occupe avec succès des matières d'érudition , a adressé à notre Académie des Inscriptions dont il est correspondant, plusieurs mémoires en français sur la Tauride. Le plus célèbre des officiers de la ma-
i rine russe, M. de Krusenstern , membre ou correspondant de la plupart de nos sociétés savantes, prépare depuis long-temps un magnifique Atlas
' Journal des Savanls de i8»6, pag. io8, articledeM. Daunou.
de la Mer du Sud^ dont le texte sera en français'. M. Schubert, conseiller d'état, auteur d'un Traité d'astronomie théorique , qu'il avait d'abord composé en allemand, l'a publié de nouveau en français (iSsS), donnant pour motif, que cette dernière langue est aujourd'hui la plus généralement usitée en Europe"^.
Dans ce moment, où le nombre et l'avidité des lecteurs de tout genre semblent continuellement s'accroître, et où l'art typographique reçoit une perfection et une activité nouvelles, nous voyons nos meilleurs ouvrages reproduits par des presses étrangères, et celles-ci enfanter, en même temps, des livres français composés hors de notre territoire. Les imprimeries de Leipzig , de Weymar, de Vienue, de Berlin, comme celles de Rome, de Naples et de Turin , de Londres et de Saint- Pétersbourg, en fournissent chaque année un
' Procès-verbal de la Société de Ge'ographie, juin 182?».
^ Voyez la Revue Encyclop. de Janvier 1824. M. Schubert est mort à Saint-Pétersbourg, en octobre iSaS. Il est presque inutile de remarquer que, dans ce paragraphe comme dans les suivants, nous avons dû borner beaucoup le nombre de nos exemples : le simple catalogue des ouvrages publiés en français par des étrangers, formerait un volume assez considérable. Au surplus, ce travail fera partie d'un ouvrage annoncé depuis quelque temps, et qui a pour titre : La France savante et littéraire aux dix -huitième et dix- neuvième siècles, par M. Quérard.
assez grand nombre. C'est ainsi que deux naturalistes distingués, MM. Monticelli et Covelli, ont publié à Naples, en 1822, un mémoire intéressant sur le Vésuve, et qu'on a imprimé à Bologne (1824) f^^s lettres, également en français, d'un jeune Sicilien, M. Malvica, sur Avignon, le tombeau de Laure, et Vaucluse. M. A. Balbi , auteur d'im Atlas de toutes les langues du globe ^ l'a de même rédigé dans notre idiome, et c'est le plus grand travail de linguistique que nous puissions opposer à ceux des savants allemands. Quelques-unes des fables de M. Kriloff, dont nous avons déjà parlé, ont été traduites et publiées en vers français, à Saint-Pétersbourg. On a imprimé dans la même ville, à la fin de 1824, deux ouvrages, très-purement écrits dans notre langue, par l'archevêque métropolitain des églises catholiques de Russie, dont l'un a pour titre : Histoire du royaume de la Chersonnèse Taurique^ et l'autre: Recherches historiques sur V origine des Slaves. Un journal français-russe paraît, depuis 1820, à Odessa.
Plusieurs livres français sortent aussi, annuellement, des presses de Varsovie. On sait avec quel zèle et quelle perfection notre langue est cullivée dans ce pays, et quelle affection ses habitants portent, depuis long-temps, à la France. En 1 826, les journaux polonais annonçaient une traduction du Talmud de Babylone, qui devait
être publiée en français, à Varsovie, par une société d'Israélites et de chrétiens. En 1822, un naturaliste distingué, dont le nom décèle une origine française et que l'Allemagne s'honore de compter parmi ses enfants, M. J. de Charpentier, a publié, dans notre langue, l'un des plus beaux ouvrages dont se soit enrichie la géologie moderne , sa Description complète des Pyrénées. Un voyageur célèbre, M. Léopold de Buch, a donné, sur des points qui intéressent la même science, de pavants mémoires en français. M. J. Rlaprotlî, qui honore de nouveau un nom déjà célèbre dans les sciences , a écrit de même ses Tableaux historiques de VAsie, depuis la monarchie de Cyrus. M. Guillaume de Humboldt, frère du savant illustre dont nous avons déjà parlé, ministre du roi de Prusse et l'un des négociateurs de Châtillon en i8i4, écrit notre langue avec élégance et pureté. On doit à cet étranger une traduction française du poëme d'Hermann et Dorothée, et des recherches curieuses sur un de nos idiomes méridionaux qui a souvent occupé les érudits, la langue basque. Un autre savant du Nord, dont les heureuses tentatives, si habilement secondées parmi nous, ont enrichi la physique d'une nouvelle série de phénomènes intéressants, M. OErsted , a commencé à Copenhague en 1826, des cours de
1l[\ ESSAI SUR l'universalité
physique et de chimie en français. Un journal, écrit dans cette langue, paraît dans la même ville, sous le nom de Messager du Nojcl^. On doit à M. Bronsted, agent de la cour de Danemarck près du Saint-Siège, un Voyage archéologique en Grèce ^ imprimé à Paris en français (1826). Une dame suédoise, madame d'Ehrenstrom , a de même publié, récemment, des Notices sur la httérature et les beaux-arts en Suède , écrites avec une élégante et spirituelle facilité. Les ouvrages envoyés aux concours ouverts par les diverses sociétés savantes de l'Europe, sont, ainsi que les programmes publiés par elles, en latin ou en français. Parmi ces sociétés, trois des plus distinguées, celles de Turin, de Berlin, et de Saint- Pétersbourg , écrivent , du moins en grande partie , leurs mémoires dans notre langue. Une femme devenue célèbre dans tout le Nord comme l'apôtre d'une religion nouvelle , la baronne de Krudener, est, comme on sait, l'auteur du joli roman de Valérie. M. Schlegel lui-même^, le
■ Il existe en Allemagne plusieurs journaux français : un nouveau vient récemment de s'e'tablir ( 1828), sous le nom de Conciliateur.
^ M. Aug. Guillaume Schlegel, à qui la littérature allemande est redevable de deux excellentes traductions de Calderone et Shakespear , l'ami de madame de Staël et le collaborateur de Schiller, auteur A\\n parallèle entre la Phèdre d'Euripide et
DE LA. LANCtUE FRANÇAISE. 2^5
digne interprète de Shakespear et de Calderone , le plus grand adversaire de notre littérature, le plus redoutable des contempteurs de Racine , a publié en français des Recherches sur la langue des Troubadours, doublement curieuses, et par l'idiome dont il a fait choix pour les écrire, et par le genre d'études qu'elles supposent, et qui devait être si peu familier à un allemand. Enfin, qui pourra le croire ? le génie supérieur (nous avons presque dit le dieu) de la littérature germanique, Goethe, n'a pas dédaigné d'écrire une biographie de nos écrivains les plus célèbres , où il les juge avec un goût bien extraordinaire chez un étranger, et une impartialité qui, heureusement, commence à le devenir un peu moins. Il a fait plus : il a regretté de n'avoir pas cultivé avec assez de zèle cette langue, -qu'il avait chérie dès .sa jeunesse , au point de préférer, pour la mieux apprendre, l'université de Strasbourg à toutes celles de l'Allemagne. Il avait fait, dès-lors, une
celle de Racine., écrit en français, et qui causa parmi nous à l'ëpoque de sa publication , un grand scandale littéraire.
M. Frédéric Schlegel , frère du précédent, lié comme lui avec l'auteur de Corinne et écrivain distingué, a donné en allemand une belle traduction de ce dernier ouvrage, avant que l'original eût été publié en France. 11 a aussi écrit, dans notre langue, sur l'histoire du mojen âge et sur la chevalerie, pendant son séjour à Paris. ( i8o2-i8o3.) Il a publié des Notices et extraits sur Jeanne d'Arc , etc.
226 ESSAI SUR l'U]VIVERSA.LITÉ
étude approfondie de Racine , et même joué Britannicus avec d'autres enfants de son âge.... « Le premier écrivain de sa nation s'affligeait « de n'avoir pas composé ses écrits dans un idiome <( étranger! Le père de la littérature romantique <( regrettait de n'avoir pas adopté la langue de « Racine ^ ! » Que pourrions-nous ajouter à un pareil éloge ?
Au milieu de ces contrées bien moins favorisées des lettres et des sciences, et où leur flambeau, depuis long-temps obscurci, ne jette plus que de loin en loin de pâles étincelles, la langue française reçoit poiu^tant aussi quelques hommages, et l'emporte encore sur ses rivales. Dans la malheureuse Espagne, courbée sous tant de chaînes, et où les lumières ne pénètrent qu'à travers des nuages si épais, la langue de la bonne compagnie est encore celle des petits- fils de Louis XIV, et nous pourrions en citer des exemples remarquables*. Plusieurs savants et littéra-
' Notice sur Goethe, à la tète d'une traduction de ses œuvres dramati(iues , par M. Albert Stapfer. (Voyez la Bibliothèque de Genève, mai iSaS.) L'ouvrage même a paru en février 1826.
' M. de Salvandy, connu par plusieurs ouvrages fort remarquables, rapporte, dans la pre'face de son roman d'Alonzo, qu'un jour, comme il se trouvait dans un cercle de Madrid où l'on conversait familièrement en espagnol , on annonça l'ambas- :<adeur d'Anglnferrc, lord V\ elleslev : " alors, tout le monde se
teurs lie ce pays écrivent dans nos journaux , et ont publié parmi nous des ouvrages estimables dans notre langue. M. de la Serna-Santander , l'un d'eux, a donné, en i8o5, un dictionnaire bibliographique choisi du quinzième siècle. Un aulre savant, D. Juan Maria Maury, publie depuis 1826, sous le titre i\ Espagne poétique , un choix de poésies castillanes, de Charles -Quint jusqu'à nos jours, traduites par lui-même en vers français, avec une savante introduction. Dans l'antique Byzance, dans cette cité jadis si florissante , aujourd'hui le repaire de la barbarie la plus profonde et de la plus atroce stupidité, on s'étonne de voir paraître, quoique assez rarement, quelques ouvrages français. L'un des plus remarquables, sans doute, est celui qui a pour auteur un arménien, M. Mouradjea d'Ohsson , né à Constantinople, mort à Paris en 1806, qui, pour mieux faire connaître en Europe son Tableau de V Empire othoman, l'avait composé dans notre langue. Le gouvernement turc lui-même, appréciant l'utilité d'un pareil travail, l'a fait traduire depuis dans la langue nationale; mais c'est assurément un livre remarquable de toute
" mit à parler français , pour faire honneur au frère de fVel- <^ lington î •>■> Un tel hommage, dit avec raison l'auloiir, repaie bien des injures.
manière, que cette histoire de Turquie, composée en français, par un arménien sujet du Sultan de Constantinople. On lit, dans un journal allemand de 1801, qu'on avait imprimé dans cette même ville, en 1798, un ouvrage français intitulé : Tableau des nouveaux règlements de VEmpù^e othoman. Son auteur, Mahmoud-Ray- Effendi, précédemment secrétaire d'ambassade en Angleterre, s'était appliqué, pendant son séjour à Londres , à l'étude des langues européennes, et surtout de la langue française, qu'il regardait comme la plus répandue^ .
Si nous portons maintenant nos regards audelà des bornes de l'Europe, et d'abord sur ces régions américaines, où déjà nous avons vu notre langue et notre littérature accueillies avec tant de zèle , nous reconnaîtrons que l'une et l'autre n'ont pas cessé d'y étendre et d'y affermir leur domination'^. A une époque assez récente, mais que de mémorables événements ont déjà vieillie,
' Dissertation de M. Schwab, note du traducteur, pag. 276-277.
* Il est inutile d'observer que l'espagnol, dans tout le midi et le centre de l'Amérique, et l'anglais, dans le nord de cette vaste région et la Péninsule en-deçà du Gange, sont infiniment plus usités que le français. Nous avons voulu seulement constater , dans ce paragraphe et les suivants, que cette dernière langue n'a pas cessé d'être connue et cultivée chez presque tous les peuples de ces mêmes régions.
M. de Hiimboldt avait rencontré dans quelques villes de l'Amérique, alors espagnole, les traités d'hisioire naturelle de Pluclie, de Sigaud-de- Lafond, de Valmont-de-Bornare ; les ouvrages de Lavoisier , et quelques autres plus en rapport avec les progrès des sciences, commençaient à se répandre , dans les capitales seulement. Le même voyageur, parcourant une mission de la Nouvelle-Andalousie, trouva, chez quelques religieux, un exemplaire de la chimie de Chaptal. Dans l'île jadis française d'Haïti, notre langue n'a pas cessé d'être en usage, alors même que le nom de la France y était proscrit et détesté '. De nouvelles et nombreuses émigrations, dont la date remonte aux années i8i4 et i8i5, ont encore accru, d'une manière notable, le nombre de nos compatriotes déjà établis dans l'Amérique du Nord. Dans la Louisiane et le Canada, contrées jadis françaises, uotre langue est encore généralement employée. Une relation de la découverte des sources du Mississipi , publiée en 1 824 à la Nouvelle-Orléans, est écrite en français"^,
' Au Lycée d'Haïti, on enseigne aux élèves de mathématiques, l'algèbre de Lacroix et la géométrie de Legendre. ( Revue Encyclop. mars iSaS. )
' La population du Bas-Canada est de près d'un demi
million d'habitants; environ 420,000 sont d'origine française, et le reste d'origine britannique. La langue française est parlée
23o ESSAI SUR l'uJVIVERSALITE
bien que son auteur, M. Beltrami, soit italien. On lit dans le Journal des Voyages (juin 1826), que le résident danois de l'ile de Disco, sur la côte du Groenland , visitant un baleinier français, soutint la conversation dans notre langue, parla de Paris, de nos. modes diverses, et finit par chanter une romance bien coiniue [Femmes, voulez-vous éprouver, etc. ), croyant, avec raison sans doute, faire une chose agréable à ses hôtes. D'après le témoignage universel de nos marins, cette langue est familière à tous les habitants des côtes méridionales de l'Amérique, et surtout du Brésil ', qui ont reçu une éducation un peu soi-
piesque exclusivement clans les campagnes, excepté dans quelques établissements entièrement anglais, qu'on nomme les Townships. Dans les villes, les deux langues sont usitées, mais ordinairement chacun ne parle que la sienne. Cependant, les
personnes instruites, et même des enfants, parlent les deux
Ce pays s'est éclairé par suite de l'émigration française, qui y a conduit beaucoup de prêtres proscrits, surtout de la congrégation de Saint-Sulpice..... On plaide à Québec et à Montréal dans les deux langues, et les libraires de celte dernière ville sont bien assortis en livres français. (Extrait d'une lettre écrite de Montréal, 4 juillet 1826, Revue Encyclopédique de septembre KS26.)
'Le souverain de ce royaume entretient, à Paris, cinquante pensionnaires, qui s'y exercent à l'élude des sciences, des arts, des lettres, et de la langue française. Beaucoup d'autres jeunes gens du même pays y suivent, à leurs frais, les différents cours qui peuvent compléter leur éducation. (Voyez le Journal des Voyages, janvier 1827.)
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 23l
gnée ; dans les plus petits ports , nous avons toujours l'avantage de pouvoir nous faire comprendre sans interprète. Plusieurs journaux français paraissent à New-Yorck, à Québec, à Montréal, à la Nouvelle-Orléans, à Buenos- Ayres. Dans cette dernière ville, plusieurs pièces françaises ont été jouées dernièrement, par des acteurs français, au bénéfice des blessés de la flotte nationale. Un des premiers libraires de Paris (M. Bossange) vient d'établir une maison de commerce à Mexico. Nos bons écrivains , et surtout nos savants de l'époque actuelle, sont connus et appréciés dans les écoles de New-Yorck, de Philadelphie, de Washington, et leurs livres forment souvent le texte même des leçons, qu'une jeunesse avide de savoir vient recueillir, de toutes parts, dans ces universités déjà célèbres eu Europe.
Des officiers instruits , attachés à notre dernière ambassade de Perse , ont répandu dans cette région de l'Asie le goût des livres français, surtout de ceux qui se rapportent aux sciences usuelles et à l'art militaire. Le colonel Drouville rapporte que le jeune prince Abbas-Mirza, héritier du trône et dont on vante les brillantes qualités, a fait traduire, pour son usage, les ouvrages de Guibert et les règlements de notre infanterie. Ce prince sait beaucoup de mots français.
quoiqu'il ne parle pas cette langue; il a retenu surtout les commandements militaires qu'il se plaît à répéter souvent, et accueille avec une bienveillance particulière les voyageurs de notre nation.
Sur des rives encore plus lointaines , dans ces deux presqu'îles de l'Inde où le pavillon de France se montra jadis avec tant d'honneur, et où il ne protège plus aujourd'hui que les vestiges misérables de notre ancienne puissance , il n'est pas rare de trouver des naturels qui ont retenu, et qui emploient fréquemment , quelques phrases de notre idiome national. La patrie des Dupleix, des Poivre, des Bussy, des Suffren, des Labourdonnaye , y jouit toujours d'une considération dont nos marins se sont souvent aperçus, et dont le commerce pourrait tirer un parti plus avantageux. L'évéque d'Adran, né français, devenu premier ministre à la Cochinchine, a eu une grande part aux dernières révolutions de ce pays. Le fils aîné du roi, mort en 1802, s'exprimait aisément en notre langue; il avait été amené en France par ce même prélat, et y avait achevé son éducation à Paris. Il existe dans ce pays des écoles où l'on apprend le latin et le français. L'amiral Vannier, qui y commandait la marine en 18 r 9, est également né parmi nous, et nos vaisseaux sont accueillis dans les ports de ce
royaume avec une prédilection toute particulière ^ Le capitaine Duperrey, qui a commandé si heureusement une des dernières expéditions autour du monde, a trouvé à Amboine, au fort Victoria qui en est voisin , et à Cayéli ( île de Bourou, près de Céram), dans le grand archipel indien , un nombre assez considérable d'étrangers de toutes nations qui, ayant servi parmi nous , ont établi , dans ces contrées lointaines , l'usage de la langue française^.
Nous la retrouvons encore en Afrique, nonseulement dans cette Egypte devenue moins barbare, où un grand nombre de nos compatriotes, et surtout de militaires, vont continuellement tenter la fortune sous la protection d'un autre Ali- Pacha, mais même parmi les noirs de la Gambie et du Sénégal, et au milieu de ces Maures perfides si redoutés des navigateurs, qui spéculent sur la tempête et s'enrichissent par le naufrage. Tout le rivage africain a retenti de nos triomphes sur le Nil, et leur souvenir ne périra pas parmi ces
' Voyez à ce sujet, une relation curieuse (et non suspecte, d'après la patrie de l'auteur), d'une mission à Siam et à la Cochinchine, parle docteur Finbayson, Londres 1826. — Journal des Voyages de janvier 1827.)
^ Journal des Voyages de décembre 1824. « Des dames nous «ont dit avoir été obligées de l'apprendre, au centre des Mo- <i luques, à Ternalc. » (Même relation.)
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•13[\ ESSAf SUR L UJ>fIV£RSALITE
peuplades guerrières , avides de récits merveilleux. Ainsi, près du cap des Palmes, un sauvage rendu à ses forêts, autrefois soldat dans nos rangs, demandait, à des exilés volontaires qui abandonnaient l'Europe, des nouvelles du captif célèbre qu'ils allaient rejoindre , et s'enorgueillissait d'avoir servi sous ses drapeaux'.
Bornons ici cette esquisse, encore bien imparfaite, qui suffit toutefois au but que nous nous étions proposé. Nous croyons avoir démontré, de la manière la plus décisive, qu'ainsi que nous l'avons avancé au commencement de cet ouvrage, l'universalité de notre langue ne remonte pas seulement aux beaux jours du siècle de Louis XIV; qu'elle se rattache, pour ainsi dire, au berceau même de la langue; qu'elle l'a suivie dans la plupart de ses révolutions; et qu'enfin celle-ci, après le latin et le grec , a été, dans les temps modernes , la plus généralement répandue. Accablés, en quelque sorte, de la multitude de faits qui
' Relation du docteur Atitoinmarchi , 2 vol. in-8*', iBaS, toni. I, pag. 47-5i. — L'auteur rapporte que le bâtiment qui le conduisait à Saint-Hélène, se trouvant par le travers du Cap des Palmes, il fut abordé par des naturels, dont l'un demanda en français : « où allez vous ? — à Saint-Hélène. — Est-il vrai qu'il
n y soit? » Cet homme ajouta qu'il avait vu Napoléon au
Caii-e, et sur le champ de bataille; il avait servi dans la 21^ demi -brigade sous le général Belliard , se trouva à Aboukir , etc.
s'offraient à nous pour appuyer cette assertion, nous avons éprouvé bien souvent l'embarras de choisir, et sans doute, en même temps que nous rejettions ceux qui nous semblaient présenter moins d'intérêt, nous en aurons omis d'importants qui, malgré de longues recherches, ne sont pas venus à notre connaissance. Nous aurions pu, surtout, muhiplier encore les citations des auteurs étrangers qui ont rendu hommage à l'universalité de notre langue, même au préjudice de la leur , et dont le témoignage devient ainsi d'autant plus important, qu'il est arraché, en quelque sorte, par la force même de la vérité. Nous croyons, du moins, ne pouvoir mieux terminer cette partie de notre travail, que par le passage suivant d'un écrivain distingué de l'Allemagne moderne, souvent cité par M. Schwab , et auquel nous avons déjà emprunté nous-mêmes plusieurs faits curieux et peu connus \
' Eichhorn , Allgemeine Geschichte der cuUur und litleratur, etc.
Pinkerlon dit positivement dans sa géographie ( art. France ) : « que la langue française est la plus universellement répandue « en Europe; qu'elle ne le cède à nulle autre langue moderne «en variété, clarté, précision, etc.» Algarotti s'exprime ainsi sur le même sujet ; « esser la lingua francese oramai tauto co- <> mune , clie non vi è in Europa uomo gentile che non la pos- '< sega, quasi al pari délia propria. >■ (Saggio sull' opéra in mu- .sica. )
« La France servit la première d'exemple aux « peuples modernes. De la Méditerranée à la Bal- « tique, on admit sa chevalerie et ses tournois. « Sur une moitié de notre globe, on parla sa laii-
Nous ne pourons nous empêcher de citer encore ici l'opinion de M. le comte J. de Maistre , d'autant plus pre'cieuse pour nous qu'elle semble ne lui échapper qu'à regret , et qu'à coupsûr, on ne le soupçonnera pas de partialité en notre faveur. Il est à remarquer que M. de Maistre ( que sous le rapport purement littéraire, on ne peut s'empêcher de regarder comme uu écrivain distingué), offre lui-même un exemple de plus de cette universalité, qu'il ne reconnaît qu'avec peine, et, si l'on peut ainsi parler, qu'à son corps défendant.
« Réfléchissons d'abord sur la langue universelle. Jamais
« ce titre n'a mieux convenu à la langue française, et ce qu'il y « a d'étrange , c'est que sa puissance semble augmenter avec sa o stérilité. Ses beaux jours sont passés; cependant tout le monde «l'entend, tout le monde la parle, et je ne crois pas même « qiCil y ait de villes en Europe qui ne renferme quelques « hommes en état de l'écrire purement, ( Soirées de Saint- Pétersbourg, tom. I, pag. 168.)
« Toujours affamés de succès et d'influence, on dirait
« que vous (les Français), ne vivez que pour contenter ce be- '1 soin; et comme une nation ne peut avoir reçu une destination « séparée du moyen de l'accomplir, vous avez reçu ce moyen '< dans votre langue, par laquelle vous régnez bien plus que par « vos armes, quoiqu'elles aient ébranlé l'univers. L'empire de " cette langue ne tient point à ses formes actuelles; il est aussi « ancien que la langue même , et déjà, dans le treizième siècle, « un Italien écrivait en français l'histoire de sa patrie (Martin « da Canale , voyez ci-dessus, pag. 97), parce que la langue « française corait parmi le monde, et était plus dilcttahle h « tire et à oir que nule autre , etc. » ( Ubi sup. pag. 532.)
DE LA. LANGUli FRANÇAISE. 287
« gue, non-seulement en Italie et en Espagne, « mais à Constantinople même, dans la Morée, «en Syrie, dans la Palestine et l'île de Chypre. « Sa poésie fit les délices de toute l'Europe. Ses « premiers chansonniers parurent à peine, que «ses ménestrels, courant d'un pays à l'autre, y «portèrent leurs chansons tendres ou badines, «leurs fabliaux, leurs contes, leurs romans, et «les chantèrent dans les cours, les cloîtres, les « villes et les hameaux. Partout où ces ouvrages « furent connus, on les admira, on les imita, on « les traduisit. Toutes les langues de l'Europe « s'efforcèrent, à l'envi, de recueillir ces produc- « tions des poètes du sud et du nord de la France. « Pour étendre leur renommée, tout fut en mou- « vement : rois, princes, clergé, noblesse, péle- « rins, aventuriers, navigation, commerce, guerre « et paix, concoururent à la propager. L'Italie et « l'Espagne imitèrent les Français du sud; l'Alle- « magne et le Nord, ceux des provinces septen- « trionales. Enfin , l'Angleterre même , pendant « plusieurs siècles, et l'Italie, pendant un court « espace de temps , rimèrent toutes deux dans « l'idiome du nord de la France. »
!38 KSSAI SUR l'universalité