CHAPITRE IL
nPS CAUSES PHILOSOPHIQUES DE L'UNIVERSALITÉ DE LA LANGUE FRANÇAISE.
Plusieurs savants estimables ont recherché, avec autant de zèle que d'érudition, les causes qui durent présider à la formation de notre langue, et Tinfluence qu'exercèrent, à différentes époques, le latin, le gaulois, et les divers idiomes du Nord, qui se trouvèrent, pour ainsi dire, en présence ^ L'un de ces écrivains, zélé pour l'indépendance de notre vieux langage^, a été jus-
' Voyez, pour ce qui va suivre, l'Hist. Litt. de la France, tom. Vil et VIII ; Le Disc, prélim. du Glossaire de M. de Roquefort; celui de M. Auguis , collection des Poètes Français avant Malherbe; un discours historique sur V Origine de la langue française, \i3ir M. de Grandval (Mercure de juin et juillet 1757), et les dissertations de Le Beuf, Duclos, Fonceinagne, Caylus, la Ravalière et autres, dans les Méin. de l'Acad. des Inscript., tom. XV, XVII, XVIII, XXIII, XXIV, etc. Voyez aussi la note F, à la fin du livre.
2 Levesque de la Ravalière, éditeur des poe'sies du roi de Navarre, et membre de l'Acad. des Inscript. (Voyez les Mem.
qu'à prétendre que le gaulois primitif s'était conservé, sans interruption, depuis le temps de César jusqu'à celui de Philippe-Auguste ( et par conséquent jusqu'à nos jours), modifié seulement mais d'une manière peu sensible , par le latin, demeuré la langue des savants et de la religion. Sans nous arrêter à débattre cette hypothèse, réfutée d'ailleurs assez victorieusement par les doctes Bénédictins de Saiut-Maur% nous regarderons comme un fait généralement admis, que la langue nationale se forma, surtout, par le mélange intime de quelques débris de l'ancien gaulois avec le latin, usité dans toute la Gaule devenue romaine. Elle eut, sans doute, peu à souffrir de l'invasion des Francs, et moins encore de celle des Normands; car, à ces époques successives, et surtout à la dernière, le langage du peuple conquis étant beaucoup plus parfait que celui des vainqueurs, fut nécessairement adopté par ceux-ci^. C'est ainsi qu'on avait vu
de ceUe Acad., tom. XXIII, pag. 2/i4; les avertissements des tom. VII et VIII de l'Histoire Litt. de la France, et le Journal des Savants de 1742, pag. 6g4, 696.)
' Hist. Lilt. tom. VII, avertissement, pag. vi et suiv. , et tom. VIII, avertissement, pag. i et suiv.
^ Voyez ce qui a été dit précédemment, pag. 71. « Les inva- '< sions, dit le président de Brosses, sont le fléau des idiomes ■ comme celui des peuples, mais non pas tout-à-fait dans le '< même' ordre. Le peuple le plus fort prend toujours l'empire;
24o ESSAI SUR l'universalité
les Romains imposer leur langue aux Gaulois vaincus, tandis qu'ils s'empressaient de faire apprendre à leurs fils celle de la Grèce , également domptée par leurs armes. Les seuls changements que purent opérer ces invasions se réduisirent, probablement, à la suppression dequelques finales latines ou gauloises, et à l'introduction d'un petit nombre de mots barbares, qui donnèrent, au nouvel idiome, un peu de cette âpreté particulière aux langues du Nord , dont les traces sont encore apparentes dans la nôtres Malheureu-
« la langue la plus forte le prend aussi , et souvent c'est celle du
« vaincu qui soumet celle du conquérant Quand les Romains
« conquirent les Gaules, le celtique était barbare; il fut soumis
« par le latin Celte collision des langues étouffe la plus faible
« et blesse la plus forte. Cependant , celle qui n'avait guère y « acquiert beaucoup : c'est pour elle un accroissement; et celle '< qui était bien faite se déforme : c'est pour elle un déclin. Ou « bien, le choc se fait au profit d'un tiers langage qui résulte de « cet accouplement, et qui tient de l'un et de l'autre, en pro- « portion de ce que chacun des deux a contribué à sa généra- « tiou, etc. » ( Traité de la formation mécanique des langues , tom. II, chap. 9, n** 162. ) Ginguené, qui cite ce morceau, observe que le dernier cas est celui de l'italien : nous pourrions ajouter : et du roman , celui-ci résultant d'une sorte de fusion entre le gaulois et le latin.
' Le savant abbé Le Beuf (^Mém. sur les plus anciennes traductions françaises, Acad. des Inscript., tom. XVII, pag. 718), pense que le commerce de quelques unes de nos provinces avec le Nord, et surfout celui de l'ancienne Armorique avec la Grande- Bretagne, apporta, dans la langue romane, une dureté qu'elle
DE LA LANGUE FRANÇAISE. ll^l
sèment, quelle que soit la facilité avec laquelle certaines personnes se plaisent à fabriquer aujourd'hui des étymologies celtiques % nous con-
n'avait pas avant. Pasquier, dans ses Recherches de la France (livre 8, chap. i^"^) , observe que les Gaulois, qui avaient un parler très-bref comme nous l'apprend Diodore, durent abréger la plupart des mots latins , en supprimant les finales. De là , le grand nombre de nos monosyllables et la formation de beaucoup de mots, tels que ceux-ci : don, de donum ; lac, de lac us ; tronc, de truncus; nom, de nomen ; dam, de darnnum, etc.; et moult, de wultus; sourd, de surdus ; loup, de lupus, etc., en se conformant à la prononciation latine alors usitée, et qui est encore aujourd'hui adoptée partout, excepté chez nous. Le même écrivain remarque que c'est encore à cette brièveté de notre prononciation, que nous devons l'usage de Ye muet , qu'il appelle Y e féminin, « incognu, dit-il , à toutes autres « nations; lettre qui est raoitoyenne entre la voyelle et la con- « sonnante prononcée trop affectement en la fin d'une diction.» Il observe ailleurs que, par un raccourcissement de langage, nous ne le prononçons qu'à demy, etc. ( Ibid. liv. 8 , chap. i , et liv. 7, chap. 7.)
' Nous ne pouvons nous empêcher de rappeler ici ce que nous avons dit dans un autre ouvrage ( Description des Monuments de la Haute-Vienne, pag. 34 et 35), qu'à l'exception d'un très-petit nombre de mois, dont l'origine est bien démontrée, par le témoignage des auteurs anciens qui en ont fait usage en les expliquant, (voyez Ausone , Suétone, Tacite, César, etc. ; et Pasquier, Fauchct, Court-de-Gibelin, Latourd'Auvergne-Corret, le Brigant, etc., qui ont cité des exemples pris dans ces mêmes écrivains), il ne reste absolument rien de la langue celtique ou plutôt g-««/o/.ve; nous ne possédons aucun monument littéraire, aucune inscription, aucun fragment écrit en cette langue. Que penser donc, d'après cela, de ces dictionnaires et grammaires celtiques, do ces étymologies celtiques,
•l[\1 ESSAI SUR l'universalité
naissons trop peu l'ancien gaulois, dont il ne reste d'ailleurs aucune espèce de monument, pour distinguer, avec quelque certitude, ce qui lui appartient dans le français d'aujourd'hui. On ignore même si c'est à lui qu'il faut faire honneur des qualités qui distinguent ce dernier, ou si elles sont dues, ainsi que ses défauts, au mélange dont nous avons parlé, et qu'on distinguait, dès le neuvième siècle, par le nom de lingua rusiicu, ou joinana. C'est à cette époque que remonte le plus ancien monument qui nous en ait été conservé, les serments de 842, prononcés à Strasbourg, le 16 des kalendes de mars, par deux des fils de Louis-le-Débonnaire, après la funeste journée de Fontenay ^
continuellement présentés par des personnes, dont nous respectons du reste, infiniment, le savoir et la sincérité? Quant à l'opinion qui voudiait retrouver le celtique presque pur dans le bas-breton de nos jours , en dépit des altérations nombreuses que le premier a dû éprouver depuis dix-huit siècles, par les seuls progrès de la civilisation , et par les invasions consécutives des Romains, des Bretons d'Albion, des Saxons (successivement chassés les uns par les autres de la Grande-Bretagne» comme le remarque Fauchet), nous ne pouvons que renvoyer à ce qu'en ont dit , très-judicieusement, les auteurs de l'Histoire Littéraire (tom. I, pag. 63 , et suiv. ); M. de Roquefort, préface de son Glossaire (tom. I, pag. v); le président Fauchet (de l'Origine de la langue et poésie françoise, etc., livre r^*^, rhap. 2^) ; etc.
' O monument précieux, et par malheur unique, nous a
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Quoi qu'il en soit de ces considérations , dont le détail nous éloignerait de notre sujet , nous
été transmis, comme on sait, par Nithaid, abbé de St.-Riquier au diocèse d'Amiens, et petil-fils de Charlemagne , mort en 853. £udin le publia pour la première fois en iSyS; on le trouve rapporté et expliqué dans un grand nombre d'ouvrages, et en particulier, dans le Glossaire de Ducange, praef. §. xxxvi; dans la collection de Duchesne (Historiae Franc), dans le grand ouvrage de M. Raynouard sur les Troubadours; dans un mémoire déjà cité de M. Bonamy ^ Acad. des Inscript., tom. XXVI, pag. 640 ) ; dans la préface du Glossaire de M. de Roquefort , et dans une dissertation spéciale publiée en 181 5, par M. deMourcin. Ces deux derniers ouvrages offrent, en outre, la copie figurée du texte. L'original, qui se trouvait autrefois à la bibliothèque royale, en a été enlevé en i8i5, et reporté à la bibliothèque du Vatican d'où il était venu. On a observé que les Francs Occidentaux, sujets de Charles-le-Chauve, parlant une autre langue que les Francs Orientaux ou Germains , qui accompagnaient Louis, chacun des deux princes dut jurer dans la langue de l'autre, afin d'être compris des soldats et des personnes qui formaient la suite de celui-ci. Les deux peuples, dit Nithard , jurèrent ensuite chacun dans sa propre langue : populus quisque , proprlâ linguâ, testatus est. On reconnaît sans peine que le serment de Louis-le-Germanique et celui des seigneurs français, composés presque uniquement de mots latins défigurés, se rapprochent beaucoup de notre idiome actuel , tandis que ceux de Charles et des Allemands ont déjà, en partie, les caractères des langues du Nord. M. Bonamy a fait voir (ubi sup. ), que, sur environ cent mots dont se composent les premiers, il n'y en a pas un (excepté les noms tudesques de Charles, Lothaire et Louis), qui ne soit d'origine latine. Il a prouvé en outre, ce qui est bien remarquable, que ces mêmes mots se retrouvent dans des aclrs des douzième et treizième siècles, rédi-
iG.
nous proposons seulement ici d'examiner quelles circonstances, indépendantes des faits histori-
gés, soit à Paris, soit dans les provinces. M. de Mourcin a de même reconnu une partie des mots du texte francique, chez les anciens écrivains allemands, hollandais et anglais.
On doit déplorer la perle de quelques autres débris de notre vieux langage cités dans les anciennes chroniques , tels que la chanson de Roland , que quelques modernes ont cru trop facilement avoir retrouvée, et qui, suivant une anecdote connue, se chantait encore au temps du roi Jean, à la tête de nos bataillons. D'autres rappellent qu'elle fut chantée à la bataille d'Hastings ( 1066), ainsi qu'il est rapporté dans le roman du Rou , et pensent, d'après le silence de l'histoire depuis cette époque, que ce fut pour la dernière fois. (Voyez à ce sujet, M. de Roq., de l'État de la Poe'sie, etc., pag. 204 et suiv. ; pag. 362 et suiv.) Au reste, bien que les serments dont nous venons de parler ne remontent qu'à l'an 842, on a des preuves certaines que la langue romane était en usage assez long-temps avant cette époque. On connaît les actes des conciles de Tours et de Rheims (en 8i3), de Mayence (en 847) et d'Arles (en 85i ), qui ordonnent aux évêques de traduire, en roman et en tudesque, leurs instructions pastorales : « Visum est unitati nostrœ ut qui-
n libet episcopus habeat homilias et ut easdem homilias quis-
n que apertè transferre studeat, in rusticam romanam linguam et «theoliscam, quô faciliùs cuncti possint intelligere quae dicun- « tur.» (Conc. tur. m, canon. 17.) — (Quelques uns ont lu : aut theoliscam, et en ont conclu bien à tort, comme la Ravalière (Hisl. des Révol. de la langue française, en tête des Poésies du roi de Navarre, tom. I, pag. 78), et le traducteur de M. Schwab, que c'était une seule et même langue.) M. Raynouard, qui avait déjà publié des Recherches sur les Eléments de la langue romane avant l'an 1000 , a sommairement rappelé les plus anciens monuments qui nous en restent, dans son
DE LA LANGUE FRANÇAISE. a^5
ques et politiques, ont rendu la langue française la plus universellement répandue de toutes celles de l'Europe moderne. Nous chercherons à expliquer de nouveau et par des causes prises dans la langue elle-même, ce phénomène si curieux, et toutefois si peu étudié jusqu'ici, d'une nation qui a imposé son langage au monde civilisé, ainsi que l'avaient fait jadis les Romains, mais sans l'avoir subjugué comme eux, et par un ascendant bien plus sûr et bien plus irrésistible que celui de la victoire.
Un des principaux caractères de cette langue, c'est d'abord son extrême clarté, qui la rend moins susceptible qu'aucune autre, d'obscurité, d'équivoques et de double sens. C'est cette qualité précieuse qui en a fait, depuis les conférences de Nimègue^ la langue des traités et de la diplomatie, où la plus légère ambiguïté peut avoir de si funestes conséquences. Elle est, par
choix de poésies des Troubadours (tom. I, introd. , pag. cxxv). II cite des preuves non e'quivoques de l'existence de cette langue sous Charlemagne, et même au sixième et au septième siècles. Les auteurs de l'Histoire Littéraire croyent pouvoir la faire remonter au cinquième, et à la loi salique (tom. VII, avertissement , pag. xxxiv et xl). On trouvera à la note G, à la fin du livre, une indication des plus anciens monuments conservés de la langue romane, postérieurs aux serments de 842.
' Voyez la note E , sur l'emploi de la langue française dans la diplomatie européenne.
cela même et par son extrême précision , éminemment propre à devenir l'organe, et, en qnelque sorte, le lien commun des savants. C'est elle qni a si heureusement banni de leurs ouvrages cette obscurité prétentieuse, ce fatras ampoulé et pédantesque, trop justement reprochés à nos anciens érudits qui écrivaient en latin. Il est indispensable aujourd'hui d'être clair, même en traitant les matières les plus abstraites; les mystères du kantisme et les vagues abstractions du spiritualisme allemand, sont devenus presque intelligibles dans les traductions françaises. « On « espère », écrivait, il y a près de deux siècles, un traducteur des Épîtres de saint Paul (en parlant de ces passages difficiles à entendre, signalés dans la deuxième Épître de saint Pierre); « on « espère que cette traduction ne sera pas inutile vc pour remédier à cette obscurité, parce que « notre langue étant très-claire d'elle-même , et <c ne pouvant souffrir des expressions suspendues V. et incertaines, on n'a pu traduire saint Paul i<- sans Véclaircir en même temps. » Ce qui nest pas clair n est pas français , dit Rivarol après Charpentier, mais peut être anglais, italien , grec ou latin^. Nous avons déjà fait voir que, si les
' On sait que cette dernière langue, d'ailleurs si belle et si riche , prête souvent aux équivoques les plus singulières. Tout le
beaux ouvrages et les découvertes de nos savants, depuis un demi-siècle, ont contribué beaucoup à étendre l'usage de leur langue, celle-ci, par les diverses qualités qui lui sont propres, est devenue, à son tour, une des causes de leurs succès.
Ce qui donne surtout à la langue française, plus qu'à toute autre, l'avantage dont nous parlons, c'est l'heureuse simplicité de sa construction grammaticale. A un petit nombre d'exceptions près, qui appartiennent à la poésie ou au style élevé , la marche de notre phrase est parfaitement conforme à ce que les grammairiens anciens et modernes ont appelé l'ordre direct ou naturel. L'enchaînement des mots est, chez nous, celui des idées dont se compose la pensée ellemême. D'abord, et dès le commencement de la phrase, s'offre le sujet ou nominatif; puis le
monde se rappelle ce vote ambigu qui sauva, tlouze ans après, les jours d'un juge de Charles P*" : si omnea consentiunt, ego non dissentio ; et la re'ponse de l'oracle à Hie'ron : Credo, te romanos vincere posse, etc. Charpentier, dans son traité de l'Excellence de la langue française , a cité , d'après Quintilien , l'exemple suivant : testamento quidam jussit poni statuam anream hastam tenentem , et ce vers de Plante : Peritheum diripuisse aiunt Bacchas. Il y ajoute encore cette phrase, d'une relation publiée en Allemagne sur les événements de l'année 1675 : Sub idem tempus, nunciatum fuit Turcas captivos Polonos trucidasse.
verbe, qui exprime l'action exercée par ce sujet; ensuite Yadi>erbe, qui en indique le mode; puis le régime ou \ objet qui a éprouvé cette action ; puis, enfin, les divers mots ou phrases accessoires qui la développent, ou qui expliquent comment et dans quelles circonstances elle a eu lieu^ Sans
' Voyez la lettre de Fénélon au secre'taire-perpétuel de l'Acade'mie Française, etc., pag. 3i8. (i vol. in-i2, Paris 1718. )
C'est en effet dans cet ordre, à ce qu'il nous semble, que l'impression des choses et des faits est transmise à notre entendement , sauf un petit nombre de cas, où l'ame, fortement frappée de la sensation d'un individu ou d'une action, place, avant tout, l'expression de l'un ou de l'autre. Dans toute autre circonstance, l'ordre que nous indiquons est certainement plus ralionel , que celui qui consiste à n'en admettre réellement aucun (comme dans la construction latine, par exemple), ou, ce qui revient au même, à placer indiffe'remment le sujet, le verbe, ou le régime, en un point quelconque de la période. Voltaire a remarqué, à cet égard (article Français de la grande Encyclopédie), qu'il n'y a qu'une seule manière de disposer dans notre langue ces mots : Plancas a prix soin des affaires de César; tandis que la phrase latine qui n'est que la traduction littérale de celle-là : Res Cœsaris Plancus diligenter curavit , peut être retournée de cent vingt manières différentes, d'après le nombre des permutations que présentent les cinq mots qui la composent, sans faire aucun tort au sens ni aux règles de la langue. Si cette prodigieuse différence est, pour le français, un inconvénient fâcheux sous quelques rapports (ce que nous sommes loin de nier), quels avantages n'offre-t-elle pas, d'un autre côté, quant à la clarté du langage?
Au reste, il est nécessaire d'ajouter que l'opinion que nous venons d'établir, sur le mérite de notre construction directe, a
doute, cette marche régulière et uniforme, presque toujours privée d'inversions, tellement propre à notre langue qu'elle se retrouve jusques dans nos plus vieux écrivains, peut nuire parfois à l'abandon et à la hardiesse du langage; sans doute aussi, l'allure plus indépendante et plus énergique de quelques idiomes du Nord, l'abondance , la variété de ceux du Midi, offrent plus
été combattue d'une manière assez se'rieuse, par divers e'crivains, et notamment par l'abbe' Balteux et le président de Brosses. (Voyez le Traité de la formation mécanique des langues , tom. I, n** 2'2. ) On trouve, dans ce dernier ouvrage, des exemples fort curieux de la construction latine comparée à la nôtre , et dont l'auteur tire des conséquences qui ne nous paraissent pas sans réplique, mais qui n'attaquent pas, d'ailleurs, le seul point de ki question que nous ayons à traiter ici.
Observons encore, qu'il ne faut pas s'imaginer que les anciens aient toujours dédaigné l'ordre direct dans leurs périodes. Le docte Charpentier, dans son traité déjà cité (pag. 63g-653), rappelle que Platon ayant refait, à plusieurs reprises, le début de son livre de la République, s'arrêta enfin à une phrase dont la construction est toute française : «Je descendis hier au Pyrée, n avec Glaucon fils d'Ariston , etc. >^ Le même , copié ici par Rivarol (qui lui a fait plus d'un emprunt sans en avertir) , ajoute que Démétrius de Phalère a loué Thucydide d'avoir commencé son Histoire de la guerre du Péloponèse par cette autre phrase, également directe : « Epidamne est une ville qui se présente à « main droite, quand on entre dans le golfe Ionique, etc. » On pourrait citer des exemples semblables chez les Latins, et Quintilien regarde même cette construction comme la plus heureuse de toutes ( felicissimus sermo), quand l'harmonie peut s'y joindre.
de ressources au poète et à l'orateur; mais qui ne voit combien le nôtre devient ainsi favorable à la clarté, et, s'il est permis de le dire, à la transparence de la pensée? On en jugera bien mieux encore en le comparant à la langue latine, si long-temps préférée par nos érudits , et dans laquelle, comme tout le monde l'a pu remarquer, le lecteur attentif est bien souvent forcé de s'arrêter, incertain de ce qui va suivre, obligé de tout lire, pour expliquer le commencement de la phrase à l'aide de ses derniers mots. Cet inconvénient est plus sensible encore dans quelques langues modernes, et, par exemple, dans la langue allemande et celles qui en dérivent, où le même mot, exprimant un verbe composé, se trouve coupé en deux moitiés, dont l'une commence la phrase , tandis que l'autre est rejetée à la fin.
Cette simplicité de construction offre d'ailleurs un avantage bien précieux, pour le seul but dont nous ayons à nous occupera En rendant la langue plus simple, plus élémentaire dans sa composition, plus méthodique dans sa marche,
' Le défaut de synonymes ( plus rares du moins dans le français, que dans la plupart des autres langues modernes), doit tendre aussi à le rendre d'un usage plus facile , et à éviter une partie de ces équivoques, si désagréables et si ordinaires aux étrangers, dont au reste la politesse nationale s'empresse , ordinairement , de leur épargner les conséquences.
DE L/V LANGUE FRANÇAISE. aSi
elle la rem) encore plus facile à apprendre, et concourt ainsi puissamment à son universalité. Qu'importe en effet aux étrangers , lorsqu'un motif quelconque les engage à étudier une autre langue que celle de leur pays, que celle ci se distingue par sa force et son audace, par une richesse favorable à l'éloquence et à tous les caprices de la poésie? Cette richesse, cette liberté même contribueraient peut-être à rendre la langue plus difficile à écrire, et surtout à parler; il suffira à l'étranger qui veut l'apprendre, qu'elle lui offre tous les mots propres à exprimer ses idées; qu'elle lui fournisse surtout ce qu'il cherche d'abord en elle, un instrument commode et agréable de communication. Il aura droit d'exiger encore, qu'elle ne rebute pas ses oreilles par des sons d'une rudesse inaccoutumée, ou par une prononciation capricieuse et désagréable.
La langue française présente tous ces derniers avantages. Formée, en grande partie, de mots dont l'origine latine est évidente, et qui deviennent ainsi d'autant plus faciles à comprendre pour les étrangers instruits; évitant avec soin les périodes longues et embarrassées; offrant un heureux entrelacement de voyelles et de consonnes '; faisant un fréquent usage de IV muet,
' Dans les langues méridionales , et surtout dans l'italien , où la plupart des mots finissent par des voyelles (dont le nombre
aSà essAlI sur l'universalité
qui n'appartient pour ainsi dire qu'à elle seule, et qui donne à la fois une heureuse variété aux finales des mots, du mouvement et de l'aisance
est si borné), il résulte de cet arrangement une succession de consonnances semblables, souvent très-fàcheuse pour l'oreille. Henri Estienne, qui en cite plusieurs exemples, observe avec raison que chez nous, l'usage de l'e, tantôt masculin tantôt féminin , contril)ue singulièrement à faire éviter cette monotonie. Il ajoute plus loin que, dans notre langue, la dégradation des mots latins suit une marche régulière : ainsi, arbor a fait arbre; marmor, mairhve; pastor , pastre (on commence, dit-il, à dire pasteur, etc.); en italien , il n'y a aucune règle, et cette dégradation semble faile, en quelque sorte, au hasard. (Voyez Project du livre intitulé : De la Précellence du langage françois, par Henri Estienne, pag. 39-45.)
Le président de Brosses a remarqué avec plusieurs autres savants, que le français, dans un certain nombre des tournures qui lui semblent particulières , se rapproche beaucoup plus du grec que du latin, quoiqu'il possède une bien plus grande quantité de mots dérivés de cette dernière langue. L'usage fréquent des diphtongues et des lettres mouillées, fortifie encore cette remai'quable analogie. (Voyez le Traité de Henri Estienne, sur la conformité du français avec le grec , et le mémoire de M. Dacier sur le même sujet, Acad. des Inscript., tom. XXXVIII, pag. 56 et suiv. ) M. Dacier l'attribue, surtout, aux rapports établis entre les deux langues , à l'époque des croisades et après la prise de Conslantinople, et plus anciennement, à l'usage fréquent du grec dans le midi de la Gaule, au sixième siècle , au temps de saint Irénée et de saint Césaire. (Voyez ci-deSsus la note I , pag. 5 1.) Il ne faut pas oublier que le grec avait été, et pendant assez long-temps, la langue du christianisme naissant, et que les pères de l'église ne commencèrent qu'assez tard à écrire en latin.
à la poésie, et d'utiles repos à l'orateur, elle marche avec mesure entre la rudesse, quelque- > fois excessive , des langues du Nord , et la dou- | ceur, souvent efféminée, de celles du Midi. Elle / n'est ni obséquieuse et remplie de mignardise i comme l'italien , ni pompeuse et enflée comme l'espagnol, ni pesante et cérémonieuse comme l'allemand ; c'est tout à la fois, et par excellence, la langue de la philosophie et celle de la conversation. Elle soutient les matières les plus élevées, et relève les plus faibles. Chez elle , point d'hyperboles ridicules, de protestations exagérées; dans ses formes, à la fois nobles et gracieuses, le juste sentiment de la dignité humaine s'allie toujours avec les égards empressés de la politesse, et la gaîté la plus piquante n'y fait jamais rougir la raison ni le bon goût. Formée par un peuple d'une imagination vive et qui entend, pour ainsi dire, à demi-mot, elle possède le don si rare d'exprimer tout ce qu'il faut et rien de plus , et de rendre, avec mesure et délicatesse, les choses les plus difficiles. Pour celui qui l'étudié avec un peu d'attention, il est évident qu'elle n'a pu être que l'ouvrage d'une civilisation très-ancienne et très-parfaite, aidée de l'influence des femmes et du désir continuel de leur plaire. Aussi, conserve-t-elle surtout un ton de décence et de retenue qui ne se retrouve pas , à beaucoup près ,
dans les autres idiomes de l'Europe. Sans affecter une pruderie ridicule, le français est la plus chaste des langues modernes ^ Beaucoup d'ex-
' Ceci paraîtra encore plus remarquable, si l'on veut comparer notre langue à celles des anciens, et surtout au latin. (Voyez Horace, Juve'nal , Pétrone, Catulle, Martial, Ovide et même Virgile. )
Le latin dans les mots brave riionnèteté, Mais le lecteur français veut être respecté.
On peut apprécier la différence, en comparant, à ces poètes, leurs propres traductions françaises, où le talent de l'interprète se montre surtout, en luttant, à la fois, contre la difficulté matérielle du travail, et contre la licence du modèle; voyez par exemple, la belle imitation de la satyre sixième de Juvénal , par Thomas, et la manière si remarquable dont il a rendu en français des vers tels que celui-ci :
Et lassata viri, sed non satiata, reredit.
Puisque nous avons cité Boileau , il ne sera pas hors de propos de remarquer que chez ce poète, ordinairement si pur et si sévère, écrivant dans un siècle si poli, on retrouve encore des traces de cette grossièreté de style, habituelle aux écrivains du ! seizième siècle. Les deux Corneilles (surtout le second), n'en i sont pas exempts; nous nous étonnons d'en trouver un si grand nombre dans Molière; on sait qu'elles abondent dans Scarron , et même dans la plupart des comiques du même temps. Deux passages de ce genre ont échappé au législateur du Parnasse; (un seul a été corrigé, dans les dernières éditions revues par l'auteur.) Ils sont de nature à ne pouvoir même être indiqués ici, mais il ne faut pas oublier, en les rappelant, que c'est surtout à Boileau lui-même , (jue nous devons celte sévérité de goût qui le condamne aujourd'hui. Il est assez singulier que
DE LA LANGUE EUAJNÇAISE. a55
pressions qui , dans l'italien , l'anglais, l'espagnol, font partie du langage habituel, sont rejetées par nous dans le vocabulaire de la dernière classe du peuple. Telles sont, sans doute, les qualités qid ont partout fait préférer la langue française, dans la conversation des cours et de la bonne compagnie, et la rendent en même temps si agréable aux femmes de tous les pays. Cette dernière remarque est capitale, quelque frivole qu'elle puisse paraître d'abord , et dans l'état présent de la civilisation européenne, l'influence des femmes sur les usages, les mœurs et les habitudes des peuples, est trop considérable pour qu'il soit possible d'en méconnaître les résultats. Dans le cas dont il s'agit ici, on ne saurait douter que leur goût général pour la France , pour ses productions de tout genre , et surteut pour son langage, n'ait contribué beaucoup à l'universalité de ce dernier.
l'un de ces passages se trouve, pre'cise'ment , à la suite des vers que nous avons rappelés ci-dessus.
C'est donc réellement fort tard, et presque de nos jours, que la langue a pris définitivement ce caractère de décence que nous lui attribuons ici ; et l'on ne doit même pas trop s'étonner que des fautes de ce genre aient échappé à nos grands écrivains, dans un temps où madame de Sévigné vantait et citait , avec un égal enthousiasme, les Provinciales, les Essais de Nicole et les Contes de La Fontaine.
-256 ESSAI SUR l'uNIVEKSALITÉ
Nous n'examinons pas ici cette question , tant de fois élevée, même parmi nous, si la langue française est, en effet, l'une des plus pauvres et des plus rebelles à la poésie, parmi celles de l'Europe moderne. Une pareille discussion sortirait du cadre que nous essayons de remplir, et les ouvrages de nos grands écrivains nous semblent, d'avance, l'avoir suffisamment éclaircie. Au reste, il est digne de remarque que les hommes célèbres qui, chez nous, ont déclamé avec le plus de chaleur contre la stérilité de cette langue, sont précisément ceux qui l'ont enrichie de plus de chefs-d'œuvre. Ainsi l'avaient fait Montaigne, Boileau et La Bruyère; ainsi Voltaire, qui l'a tant accusée , et qui s'est permis plus d'une fois, comme il le disait si bien , de lui faire l'aumône malgré elle, Voltaire a su, mieux qu'aucun autre, plier cette langue, qu'on disait si rebelle, à tous les tons et à tous les sentiments. Majestueuse ou touchante dans Zaïre, Mérope et la Henriade , étincelante d'images et de poésie dans l'Epître sur la philosophie de New^ton, elle devient tour-à-tour maligne et piquante dans ses romans et ses satires ; élégante , facile et gracieuse , dans ses admirables pièces fugitives; pleine d'abandon et de naturel dans ses lettres familières ; pleine de force , d'énergie, et d'une ironie sanglante, quand il lutte corps à corps avec les meurtriers juridiques de Calas
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et de Labarre. Quelle autre langue eût donc offert plus de ressources, et se fut prêtée avec plus de bonheur à des sujets si variés? On a prétendu, nous le savons, que les chefs-d'oeuvre de tous ces grands écrivains , en attestant ce que le génie pouvait faire, démontraient, par leurs efforts mêmes, combien l'instrument qu'ils avaient employé était imparfait, et que, composant dans une autre langue, ils eussent mieux fait encore, avec moins d'étude et de travail. Sans discuter ces assertions, aussi souvent combattues que reproduites, nous remarquerons qu'après tout, ces efforts du talent, ces richesses nouvelles, introduites dans notre langue, n'ont pas été perchis pour elle; encore quelques hommes de génie qui s'en plaignent, et peut-être n'aura-t-on plus rien à lui reprocher.
Nous avons fait voir ailleurs combien la gloire de ces grands hommes et la juste admiration qui s'attache partout à leurs ouvrages, durent contribuer à rendre universelle la langue à laquelle ils faisaient tant d'honneur. Il faut remarquer ici que cette langue de l'éloquence et de la plus sublime poésie ne diffère pas, dans ses éléments, de la prose tempérée, et même du langage le plus simple de la conversation. Cette heureuse propriété, qui en rend l'étude aussi facile qu'elle est attrayante, et qui permet à l'étranger
.258 KSSAI SOR L'uNIVERSAr.TTE
(le comprendre et de goûter les richesses immenses de notre littérature, dès qu'il pourra se faire comprendre lui-même, n'existe pas dans les autres langues modernes. Dans l'italien, l'anglais, l'allemand et l'espagnol, la prose diffère très-sensiblement de la poésie ; celle-ci a , en quelque sorte, son idiome à part. Celui qui lit Don Quichotte, le Spectateur, ou les idylles de Gessner, ne comprenilra plus Garcilasso de la Véga , Milton , ou Rlopstock. Tout compatriote de ces poètes peut, au gré de son caprice, introduire dans la langue des mots nouveaux, des tournures inusitées,' plusieurs ont étrangement abusé de ce privilège, et peut-être faudra-t-il quelque jour établir en Allemagne une chaire pour l'interprétation de la Messiade, comme jadis il y en eut une à Florence pour expliquer les poèmes du Dante '. En France, aucune licence de ce genre n'est admise; nulle police n'est plus sévère que celle de notre Parnasse, et ce n'est pas seulement d'aujourd'hui; la critique du Cid, au nom de l'Académie française au berceau , en est un témoignage assez frappant. Les formes du style sont aussi rigoureusement fixées pour la poésie
' Cette ctiaire fut occupée pour la première fois en i373, par Boccacc, qui la conserva jusqu'à sa mort, l' Ginguené , Hisl. Litt. d'Italie, tom. I, pag. 48/,.}
que pour la prose la plus vulgaire; très-raremeut (le grauds écrivains se sont permis de les transgresser : plus rarement encore, ils l'ont fait avec bonheur'. On ne manquera pas d'observer que
■ Les hommes les plus illustres de notre littérature, ceux qui jouissent parmi nous de la plus imposante autorité, se sont bien rarement permis d'employer des mots nouveaux ; et quand ils ont cru pouvoir le tenter, ils l'ont fait avec un art et un talent trop supérieurs , pour que de tels exemples puissent jamais devenir dangereux. ( Le maniement et employte des n beaux esprits donne prix à la langue , non pas l'innovant , « tout comme la remplissant de plus vigoureux et divers sern vices, l'eslirant et ployant. Ils n'y apportent point de mots, « mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur «signification et leur usage, lui apprennent des mouvements n inaccoustumés, mais prudemment et ingénieusement. » (Montaigne , liv. III, chap. 5.) Il serait curieux d'examiner si, depuis trente-cinq ans, la langue française n'a pas reçu, de gré ou de force, beaucoup plus de mots que pendant les deux siècles qui avaient précédé celui-ci. Sans parler du vocabulaire de la révolution, dont, heureusement, la plus grande partie a disparu avec les causes qui l'avaient fait naître, le goût du style romantique, nos relations plus fréquentes avec les peuples du Nord, la fureur des controverses politiques, enfin , ce jargon administratif qui, du fond des bureaux, s'est insensiblement glissé jusques dans la littérature et à la tribune nationale, ont accru, surtout depuis dix ans, notre dictionnaire, d'une immensité de richesses dont la perte serait généralement peu regrettable.
Il nous sera peut-être permis de faire remarquer à ce propos, cjue beaucoup de mots, bien établis maintenant dans noire langue, v ont été reçus à des épo(|ues très-modernes, et qu'on pourrait facilement produire, en quel(|ue sorte, leur acte de
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tant de contrainte doit glacer l'imagination et restreindre l'élan du génie; cela se peut, mais, encore une fois, il ne s'agit ici que de l'universalité de la langue , et assurément ce sera un puissant attrait pour l'étudier, que la certitude qu'elle ne variera pas d'un règne à l'autre, et de la prose à la poésie. Chez nous, celui qui peut lire Rousseau et Buffon, lira Racine et même Malherbe; il lira encore Pascal, car, suivant la remarque de Voltaire, dans le chef-d'œuvre des Provinciales (qui, du temps de ce dernier, datait déjà de plus d'un siècle ), on trouvait à peine alors une seule expression qui eût vieilli; et cette même remarque est encore vraie de nos jours ^. Ainsi, comme l'a observé M. Schwab, la langue la plus solide et la moins variable dans ses formes, a été celle de la nation qu'on s'efforce, tous les jours, de peindre comme la plus frivole et la plus inconstante de toutes. Nous ajouterons que cette même nation est encore la seule qui.
naissance. 1-es exemples que nous nous sommes plus à en rassembler, et que l'on trouvera dans les noies, pourront intéresser le lecteur. (Voyez la note H, à la fin du livre. )
' Il faut observer que les Provinciales sont de la même année que la Pucelle de Chapelain ( i656); ainsi la prose moderne a été forme'e bien avant la poésie. Ce serait le contraire , comme on sait, si l'on voulait remonter aux temps qui avoisinent le berceau de la langue.
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dans les temps modernes, ail conservé, pendant treize siècles, le même cnlte, les mêmes lois, et la même forme de gonvernement.
La perfection de notre théâtre, aipsi que nous l'avons déjà observé ailleurs, contribua puissamment à nous donner l'universalité. La langue est encore la même, dans les ouvrages qu'on y représente, que dans toutes les autres productions de notre littérature. C'est, le plus ordinairement, celle de la conversation habituelle de la bonne compagnie % ce qui n'a pas lieu chez les autres peuples qui ont un théâtre national. Nos poèmes dramatiques, construits sur un plan raisonnable.
• Celte assertion, prise d'une manière toul-à-fait absolue, ne serait plus exacte, car, ainsi que l'a observé le cardinal Maury : « On ne saurait écrire notre langue comme on la parle , sans tri- « vialité , ni la parler comme on l'écrit, sans pédanterie. » On devrait s'étonner d'autant plus, de voir un assez grand nombre d'étrangers l'employer avec tant d'aisance et de correction, si l'on ne se rappelait que ces étrangers appartiennent, surtout, aux contrées du Nord, où l'on trouve , depuis long-temps, beaucoup d'hommes instruits qui cultivent avec zèle la langue française, et qu'ils y ont appris cette langue par principes et par la lecture des bons auteurs (ce qui leur donne, il faut l'avouer, uu assez grand avantage sur beaucoup d'entre nous). Enfin ils ont pu se former ensuite à la conversation , avec des personnes que leur éducation soignée, et souvent un séjour prolongé en France et dans la meilleure compagnie , garantissent d'une foule de fautes, que nous suçons, pour ainsi dire, avec le lait, et que nous avons, par la suite, beaucoup de peine à éviter.
2()2 ESSAI SUR l'uNIVERSA-LITÉ
régulier, facile à comprendre, conforme aux scènes de la vie commune, sont généralement pleins de décence et de respect pour les mœurs qu'ils sont appelés à corriger. Ils embrassent, dans leur juste proportion, les développements nécessaires pour occuper, sans la fatiguer, l'attention du spectateur, et non cette étendue hors de toute mesure qui , chez les Espagnols en particulier, ne permet pas toujours de représenter une action complète dans le cours d'une seule soirée. Enfin, ils n'offrent jamais ces invraisemblances révoltantes, ni ces farces obscènes, ni ces quolibets grossiers empruntés au jargon de I la populace, dont les autres théâtres sont trop souvent infectés.
Les derniers avantages que nous venons de reconnaître à la langue française, et qui dérivent de sa constance, et, si l'on peut le dire, de sa fixité, viennent surtout de ce que, depuis une époque assez éloignée, il n'a existé chez nous qu'un idiome dominant, celui de la capitale. Le langage particulier de chaque province, désigné sous le nom de patois, était presque uniquement abandonné au peuple des campagnes, et exclu des actes publics , comme de la conversation des villes et de la cour. Cette circonstance favorable , fortifiée de plus en plus par la réunion des grands fiefs à la couronne, qui a fait con-
stamrnent de la langue de la capitale la langue principale de tout le royaume, ne s'est pas rencontrée ailleurs ' . En Espagne et en Italie surtout, comme nous le dirons bientôt, il y a toujours eu autant de dialectes distincts, que de petits états et même de provinces différentes.
La fixité qui s'est établie, depuis une longue suite de siècles, dans le gouvernement de la France, a dû aussi contribuer beaucoup à celle du langage. Les langues, comme nous l'avons dit ailleurs, se forment et s'épurent par le repos. Il faut observer, de plus , que les dernières invasions de notre territoire furent celles des Nor-
' « Ceux qui avoient quelque asseurance de
« leurs esprits, escrivoient au vulgaire de la cour de leurs mai- « stres ; qui , en Picard ; qui , Champenois ; qui , Provençal ; qui , « Tholozan; tout ainsi que ceux qui estoient à la suite de nos * roys, escrivoient au langage de leur cour. Aujourd'liuy il nous « en prend tout d'une autre sorte. Car tous ces grands duchez «et comtez estans unis à nostre couronne, nous n'escrivons « plus qu'en un langage, qui est celui de la cour du roy, que «nous appelons langage françois. » ( Pasquier, Rech. de la France, liv. viii, chap. 3.)
Quelques anne'es avant Pasquier, Ronsard, son ami et son condisciple, exprimait ainsi la même idée : « Aujourd'huy, parce « que nostre l'rance n'obéit qu'à un seul roy, nous sommes con- « traints , si nous voulons parvenir à quelque honneur, de parler «son langage; autrement, notre labeur, tant fust-il honorable « et parfait, seroit estimé peu de chose, et peut-être totalement «mesprisé. » (De l'Art Poétique, pag. 1628, cité par M. Rayriouard , lom. VI, pag. Sgo et suiv. )
mands, qui cessèrent entièrement au dixième siècle'. Depuis cette époque, la France n'a pas cessé, pour ainsi dire, d'être soumise aux mêmes lois, à la même forme de gouvernement, comme à la même race royale. Elle a vu seulement ses mœurs et sa législation s'adoucir en s'épurant, sa civilisation s'étendre avec ses lumières, et l'autorité souveraine s'affermir et s'accroître, en même temps, de tout ce qu'elle arrachait de débris à la tyrannie féodale. A l'époque même où venait de s'établir pacifiquement cette troisième dynastie, pour qui se préparait un si long et si glorieux avenir, l'Espagne était partagée entre une foule de petits princes chrétiens et sarrasins, qui se faisaient une guerre continuelle; l'Angleterre, demi-barbare, déjà ravagée par les Saxons et les Danois , allait subir bientôt les maux d'une troisième invasion (qui ne devait pas être la dernière); et l'Italie, dévastée par les Lombards, devenait successivement la proie des Sarrasins, des Normands et des Germains ^.
' Nous ne pensons pas qu'on doive regardei', comme des invasions, les conquêtes passagères des Anglais qui, d'ailleurs, occupaient le'gilimement, et en pleine paix, une partie de la France actuelle , leurs rois e'tànt ducs de Normandie et de Guyenne, depuis l'ave'nement des Plantagenels.
'' Un seul peuple, un seul roi, un seul langage; c'est, en résume', ce qu'a offert la Fra.ice depuis six cents ans, et ce
DE LA LANOlJi FRANÇAISE. 265
La position géographique de la France , si favorable aux relations politiques et commerciales, doit encore être ajoutée aux motifs que nous venons de faire valoir. Assise sur deux vastes mers ; dirigeant ses vaisseaux, d'un côté, jusqu'au fond de la Méditerranée, de l'autre, aux rivages de la Suède et de la Russie, et aux bornes de l'Atlantique; devenue, par cette heureuse position, qui n'a été donnée qu'à l'Espagne et à elle, le lien commnn de l'Europe septentrionale et des régions du Midi, elle a vu, à toutes les époques affluer les étrangers dans son sein. La richesse et la beauté de ses campagnes, les merveilles des arts et de l'industrie qui la décorent, l'éclat qu'elle doit à la culture des sciences et des lettres, le caractère même de ses habitants, expliquent assez cette préférence flatteuse. Cette dernière circonstance est importante à noter; car il n'est pas douteux que, toutes choses même égales d'ailleurs, le caractère affable, obhgeant et hospitalier d'une nation , ne contribuât beaucoup à faire pencher en sa faveur la balance de l'universalité. Les étrangers trouvent, en outre, parmi nous, ce que trop souvent ils cherche-
qu'on chercherait en vain dans tout le reste de l'Europe. On conçoit aisément combien de tels avantages doivent concourir à l'universalité' d'une langue.
U.66 ESSAI SUR l'universalité
raient vainement ailleurs; cette disposition affectueuse, cet empressement à leur être utile, qui caractérisent en France toutes les classes de la nation, et qui, si estimables dans leur principe, dégénèrent trop souvent jusqu'au ridicule et à l'anti-patriotisme. Hors de notre pays, dans les circonstances les plus difficiles, ce caractère, essentiellement communicatif, cette gaîté, cette franchise vraiment nationale, qui ne se démentent jamais et que relève une bravoure quelquefois téméraire, nous ont fait triompher bien souvent des préventions les plus enracinées , et mériter, même au milieu des vaincus, une bienveillance populaire que les autres peuples ont tant de peine à conquérir, même chez leurs alliés, et qui, presque partout, survit encore à nos défaites.
Par une juste et flatteuse représaille, c'est toujours vers la France que se tournent les regards des étrangers, dès que la paix continentale vient leur permettre d'en franchir les limites. Si tl'autres peuples nous disputent l'empire de la littérature, des sciences, ou de l'industrie, les suffrages unanimes du monde nous assurent celui du goût. C'est parmi nous que cette divinité semble prononcer ses oracles. Toutes les merveilles des arts de luxe, tout ce qui peut servir à l'élégance et à la commodité de la vie , toutes ces bagatelles
DE LA LANGUE FRANÇAISE. •jA\'J
si recherchées, où la richesse de ia matière disparaît encore sous le fini du travail, ne sont bien accueillies que quand elles sortent de nos ateliers. La France, si l'on peut ainsi parler, est à la mode en Europe; et cette mode, constante pour nous seuls, y date déjà de plus d'un siècle, sans que rien puisse en faire prévoir la décadence. Il ne faut donc pas s'étonner si notre langue aussi y est devenue universelle.
Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'elle obtint cette distinction avant d'être entièrement fixée, et aux époques mêmes où elle luttait encore contre un reste de barbarie. Que l'on songe, en effet, aux prodigieuses différences qui existent, quant à la perfection du langage, entre les ouvrages de Joinville, de Froissard, de Commines, des du Bellay, d'Amyot et de Montaigne! Marot remit, en français de son temps, le roman de la Rose , et même les poésies de Villon , né seulement un demi-siècle avant lui; Vigénère , sous Henri III, publiant la chronique de Villehardouin, se crut obligé de la rajeunir. La farce de Patelin, composée sous Charles V, fut traduite de même en français plus moderne vers la fin du quinzième siècle. Enfin , Montaigne se plaint de cette continuelle variation du langage; il se demande «si « l'on peut espérer que sa forme présente soit «en usage d'icy à cinquante ans? Il escoule.
«dit-il, tous les jours de nos mains, et, depuis uque je vis, s'est altéré de moitié. Nous disons « qu'il est , à cette heure , parfaict ; autant en dict «du sien chaque siècle. Je n'ay garde de l'en «tenir là, tant qu'il fuira et s'ira difformant «comme il faict. C'est aux bons et utiles escrits «de le clouer à eux, et ira sa fortune selon le «crédit de notre état. » ( Essais, liv. 3, ch. 9. )'. Il faut remarquer, pourtant, que cette variation eut bientôt des bornes, et c'est encore une des causes qui nous restent à indiquer. Lorsque la langue, un moment retardée dans sa marche par la barbarie pédantesque de Ronsard et de ses imitateurs, commençait à rentrer dans la bonne voie, elle se trouva tout-à-coup fixée par les efforts de quelques hommes supérieurs , et portée, comme d'un seul jet, à sa perfection. Aucune autre nation n'a eu cet avantage, et les grands écrivains qui, ailleurs, ont le plus contribué à former leur langue, n'ont pu échapper entièrement au malheur de vieillir avec elle. L'Angleterre ne parvint, qu'après de longs essais, à surmonter la barbarie du vieux Chaucer
• Mulla renascentur, qnae jam cecidêre : cadentque, Quœ nunc sunt in honore vocabula, si volet usus, Quem pênes arbitrium est, et jus, et norma loquendi.
(HoRAT. de Arte poct., v. 70.)
DE LA LAIVGUE FRANÇAISE. iCkj
et (le ses imitateurs, copistes plus ou moins serviles de nos vieux romanciers du même temps. Les enthousiastes les plus passionnés de Shakespear et de Milton ne peuvent s'empêcher de les trouver, parfois, bien incorrects et bien grossiers. En Italie, Le Dante , à qui la langue a de si précieuses obligations, offre un grand nombre de passages obscurs, et même inintelligibles; nous avons déjà parlé d'une chaire qui fut fondée à Florence, uniquement pour l'interprétation de ses poèmes. On trouve, dit-on, dans Pétrarque, et dans Boccace lui-même, beaucoup d'expressions et de tournures depuis long-temps abandonnées. Enfin, ce qu'il est bien important de remarquer, c'est que la gloire Httéraire des autres nations commençait à s'affaiblir, dans ce même temps où la France allait devoir aux lettres la plus brillante partie de sa renommée, et où, par l'éclat prodigieux d'un règne tel qu'elle n'en avait pas encore vu, elle allait acquérir sur le reste de l'Europe , une sorte d'influence morale qui ne s'est plus démentie.
Après avoir montré quels motifs, indépendants des causes historiques , ont du contribuer à rendre notre langue universelle, il faut faire voir qu'aucune autre ne pouvait offrir les mêmes avantages, et ne se trouva placée dans des circonstances aussi favorables. Nous ne pouvons
l'JO ESSAI SUK L UNIVERSALITÉ
guère que rappeler , à cet égard , les mêmes considérations que Rivarol, et surtout M. Schwab, ont développées , avec infiniment de sagacité et de justesse, dans leurs mémoires couronnés.
Ce ne fut qu'à une époque assez rapprochée de nos jours, que les diverses nations européennes purent comprendre l'utilité d'une langue vivante universelle. Depuis le temps de Charlemagne, le latin avait réellement eu ce dernier caractère %
' Il est très-singulier que la langue latine ait eu cette prérogative vers la décadence de l'empire, et dans des temps encore moins anciens, plutôt qu'aux époques les plus brillantes de la puissance romaine. Charpentier, dans sa Défense de la langue française que nous avons déjà citée, observe que le grec, dans les beaux siècles de Rome, a été bien plus universel que le latin. Cicéron lui-même en convient : « grseca leguntur in omnibus « gentibus; latina suis finibus exiguis sanè continentur. » Chez les peuples de l'Asie et de l'Egypte, chez ceux de la Sicile, de Naples et de son territoire (autrefois la grande Grèce), dans le midi de la Gaule et dans tout l'Archipel, la langue d'Homère était habituellement employée. L'empereur Marc-Aurèle , Plutarque, Strabon, Athénée, Lucien, Diodore de Sicile et Denis d'Halicarnasse, ont écrit en grec. (Il ne faut donc pas prendre à la lettre ce que dit le même Plutarque, que presque partout on se servait de la langue romaine; on l'entendait sans doute, dans les contrées que nous venons de citer, mais elle y fut toujours regardée connne étrangère. ]
Les premiers pères de l'Eglise n'employèrent pas d'autre langue que le grec. Au concile d'Ephèse (troisième général), contre Neslorius, où assistèrent plus de deux cents évêques, on fut obligé de traduire, dans cet idiome, les lettres du pape Célestin l^', pour qu'elles fussent entendues de tous ; il en avait
et l'on peut en trouver également les motifs, soit dans la juste admiration qu'inspiraient les grands écrivains qui avaient illustré la langue romaine;
été de même du discours de Constantin, à Nicée. Enfin, un grand nombre de monnaies, frappées dans des villes soumises à la domination romaine, portent des légendes grecques.
Si nous voulons nous borner à ce qui se passait dans notre propre pays, nous voyons que saint Yrénée, second évêque de Lyon, écrivait en grec, des instructions pour les femmes de son diocèse. Les actes des martyrs de Lyon sont dans la même langue. Saint Césaire d'Arles invite le peuple à chanter des antiennes en latin et en grec , en attendant l'heure de ses serinons. A Marseille, et dans son territoire, les actes publics étaient habituellement rédigés dans l'idiome des fondateurs. Dans toutes nos provinces, on découvre assez souvent des médailles gauloises, où sont gravés des caractères grecs. Saint Jérôme observe que, parmi les nations de la Gaule, les Aquitains, surtout, se vantaient d'être grecs d'origine, et étudiaient la langue d'Homère avec une singulière aptitude. (Voyez l'Hist. Litt. de la France, tom. I, pag. 58, 1^7, 1 38 et suiv. , ^29, 33o; tom. VII, avertissement, pag. xiii; Mémoires de l'Acad. des Inscript., tom. XXXVIII, pag. 58, sur la Conformité de la langue française avec le grec , etc. )
Il est encore à remarquer que la supériorité du grec sur le latin , s'est continuée même dans les derniers temps du moyen âge. Cette belle langue se conserva jusqu'à la chute du Bas- Empire, et les Grecs échappés au désastre de Constantinople, l'apportèrent aux descendants des Romains, qui ne parlaient plus qu'italien. (Supplément du Gloss. de M. de Roquefort, tom. III, pag. 3i.)
Suivant les auteurs de la Nouvelle Diplomatique, beaucoup d'actes rédigés à Naples et en Sicile, aux onzième, douzième et treizième siècles , sont écrits en grec.