ESSAI SUR 1,'UNIVERSALITÉ
des après sa chute , les descendants des barbares civilisés à leur tour, recueilleront, avec une admiration religieuse, les moindres vestiges de ce peuple antique, honoreront la mémoire de ses héros et de ses poètes, feront étudier, à leurs enfants, les beaux monuments de sa littérature, et diront : c'était sans doute un peuple bien digne des hommages du monde, que celui qui a produit de si grands hommes et de si beaux ouvrages!
Tel fut le destin de Rome : tel avait été celui de la Grèce antique. Lorsque le trône vieilli des Césars s'écroulait sous les efforts redoublés de la barbarie , alors même que le nom des maîtres du monde, jadis l'effroi des nations, était devenu l'objet de leurs risées , la langue de Virgile et de Cicéron conserva partout sa supériorité, et donna la loi aux sauvages conquérants des Gaules et de l'Italie. Elle servit, pendant cinq cents ans, de lien commun entre les vainqueurs et les vaincus, mais sans adoucir l'orgueil des premiers, sans leur inspirer plus d'estime pour les seconds, qui étaient tombés sans gloire , ou qui s'étaient rendus sans combat. La Grèce, qui n'occupe dans l'Europe qu'un point presque inaperçu , avait aussi donné sa langue à la plus grande partie du monde civilisé ^ Elle conserva cet hon-
' Voyez la noie de la page 270.
DE LA LANGUE FRANÇAISE, 3o (
neur après sa décadence, lorsqu'elle eut été, en quelque sorte, effacée du rang des nations, et que le nom d'une contrée obscure du Péloponèse, rAchaïe, fut devenu celui de la Grèce entière, réduite en province romaine. Mais à mesure que Rome croissait en lumières et en civilisation , la patrie d'Epaminondas et de Socrate devenait de plus en plus indigne du beau rang qu'elle avait occupé, et la langue d'Homère, dégénérant avec la nation , commençait à faire place, presque partout, à celle des conquérants. Seulement, la capitale du monde se remplissait d'esclaves grecs, qui enseignaient les lettres et la philosophie, derniers témoignages de leur antique splendeur, et qui, après avoir blanchi auprès des fils d'un patricien, obtenaient, pour toute récompense, l'humiliante faveur de l'affranchissement ^ La basse adulation des Athéniens dégénérés, avait fatigué jusqu'à la vanité d'un Néron; le Romain orgueilleux, plein de mépris pour un peuple dégradé, n'estimait en lui que le savoir et cette éloquence par laquelle il se laissait charmer involontairement, semblable au voyageur
' Voyez à ce sujet, le savant et excellent ouvrage de M. de Théis, intitulé : Voyage de Pnlyclète (Paris 1821 ), remarquable à tant de titres, et auquel le public, à l'exception d'un petit nombre d'hommes éclairés, a rendu si peu de justice.
3o2 ESSAI SUR l/UiVlVERSALlTÉ
du désert que dévore une soif ardente, et qui rejette bientôt, avec dédain, le fruit salutaire dont il vient d'épuiser les sucs.
Nous pouvons ici, comme en beaucoup d'autres circonstances, puiser dans les leçons du passé, de grands et utiles enseignements pour l'avenir. Nous y apprenons, que si ce même peuple , qui a donné sa langue à une grande partie du monde et qui Ta honoré par d'admirables ouvrages, n'a pas su conserver, dans sa décadence, l'intérêt et l'estime des autres nations; s'il n'a pu échapper au malheur de s'avilir par la conquête; s'il a cessé, depuis long-temps, d'ajouter de nouvelles richesses aux trésors littéraires que lui avaient légués ses ancêtres; il ne tardera pas à s'échpser au milieu des peuples vainqueurs, et à se confondre avec eux. Ses cités florissantes deviendront pauvres et désertes; ses plus beaux monuments disparaîtront sous les efforts du temps ou de la conquête; sa langue seule , consacrée par des chefs-d'œuvre immortels , survivra à cette destruction générale, et lui conservera un rang honorable dans les annales des nations.
Cette France , aujourd'hui si belle et si florissante, objet de tant d'admiration et d'envie, subira aussi, quelque jour, la loi terrible de la nécessité. De nouveaux Francs, d'autres hommes
DE LA. LANGUE FRANÇAISE. 3o3
du Nord , sortis peut-être des mêmes régions que les premiers, viendront commander sur les rives de la Seine, au milieu des débris de nos palais, de nos monuments pompeux, et de toutes ces merveilles qui attirent aujourd'hui les regards avides de l'étranger. Peut-être ce nom auguste de France, consacré par tant de beaux et de glorieux souvenirs, disparaîtra lui-même alors, étouffé sous des dénominations nouvelles. Au milieu de tant de malheurs, il restera encore à nos descendants un trésor impérissable, s'il n'a pas dégénéré dans leurs mains ; cette langue , qui aura été si long-temps celle de l'Europe civilisée, et que tant de beaux ouvrages recommanderont toujours à l'admiration du monde. Et si, en même temps, ils n'ont point cédé sans courage, s'ils ont pu succomber sans s'avilir; si quelque gloire récente, quelques grandes illustrations littéraires , le culte de l'honneur et des vertus, leur ont conservé l'estime même de leurs vainqueurs, ils seront cités encore parmi les peuples de cette époque lointaine; l'étranger viendra souvent les visiter, converser avec eux, s'instruire à leur école, et éprouvera vivement le désir de cultiver leur langue, et d'en étudier les merveilles.
Mais en éloignant l'idée d'une si affligeante catastrophe , sur laquelle nos yeux ne s'arrêtent
3o4 ESSA.I SUR l'universalité
qu'avec une trop juste répugnance, ne peut-il pas arriver que la France, conservant son rang actuel parmi les peuples européens, le même degré de civilisation , le même attrait pour les étrangers, perde pourtant cet honneur insigne, de voir sa langue et sa littérature répandues chez toutes les nations policées du globe ?
Cet effet pourrait avoir lieu par deux motifs différents : soit que l'une et l'autre vinssent à s'altérer et à perdre les avantages qui leur ont obtenu l'universalité; soit qu'en les conservant, elles fussent toutes deux détrônées par une littérature plus riche, plus attrayante, et une langue plus parfaite , qui viendraient à s'élever au milieu de l'Europe civilisée. Le dernier cas a été traité dans l'un des deux mémoires couronnés à Berlin, celui de M. Schwab. Rivarol ne paraît pas y avoir songé, bien que cette circonstance se rattachât intimement à la question proposée; mais ni l'un ni l'autre concurrent n'a discuté le premier cas % intéressant sous plus d'un rapport, et qui nous paraît également digne d'un examen sérieux. Nous nous occuperons d'abord du second.
' Rivarol l'a seulement indiqué en passant, mais en rappelant, d'une manière très-concise, les causes générales de la dégénéralion des langues, et san"^ rien particulariser pour la nôtre.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 3o5
Ije savant M. Schwab a judicieusement remarqué que, dans l'hypotlièse où une lutte nouvelle viendrait à s'élever pour l'empire, entre la langue française et une autre langue européenne, ce serait un immense avantage pour la première que de se trouver déjà eu possession de l'universalité; nous ajouterons que c'en est un plus grand encore , que d'avoir justifié si glorieusement le choix des autres nations. Nous ne sommes plus à ces temps d'une civilisation imparfaite, où ce choix a pu être libre, et il n'est nullement probable que les mêmes circonstances viennent jamais se représenter. L'habitude est bien forte chez les peuples, comme chez les individus; il faudrait, pour changer l'état actuel des choses, qu'une autre langue vînt s'offrir avec un éclat et des avantages extraordinaires, et ce succès lui serait sans doute beaucoup plus difficile aujourd'hui , qu'il ne l'a été jadis à la nôtre. Admettons pourtant cette supposition comme possible, et cherchons, parmi les langues actuelles de l'Europe, celle qui pourrait prétendre à une si glorieuse destinée. Cette question peut encore se poser ainsi : quelle autre nation peut espérer d'avoir un jour une langue plus perfectionnée, plus facile à apprendre, plus attrayante que la langue française; sera plus civilisée que la Franco ne l'est aujourd'hui, plus
3o6 ESSAI SUR l'uNIVERSA.L1TÉ
célèbre dans les arts, les sciences et les lettres, plus influente dans la balance politique, et pourra entretenir d'ailleurs, des relations aussi faciles et aussi continuelles avec les autres peuples européens ^ ?
Nous avons vu précédemment quels motifs avaient empêché l'Espagne et l'Italie de donner à leur langue la souveraineté, lorsque tant de circonstances semblèrent combattre successivement en leur faveur. 11 est bien difficile de supposer, surtout d'après ce qui se passe aujourd'hui, que l'Espagne atteigne jamais le degré de splendeur qu'elle obtint sous Ferdinand, Charles- Quint et Philippe II; et quant à sa langue, elle présentera toujours les inconvénients que nous avons signalés, et qui tiennent à sa propre organisation. Il en sera ainsi des obstacles qui se rapportent à la position géographique de l'Espagne , au caractère de ses habitants et à la difficulté de leurs relations avec les étrangers.
L'Italie ne paraît pas devoir former, de long-
» Il faudrait, du moins, qu'elle présentât quelques uns de ces avantages (les seuls qui puissent aujourd'hui conduire une langue à l'universalité) , à un degré assez éminent pour compenser ce qui manquerait aux autres.
Nous ne ferons guères , dans ce qui va suivre , que rappeler l'excellente discussion établie sur ce même sujet, dans la dissertation de M. Schwab. (Voyez pag. i/jo à 172.)
DE LA LANGUE FRANÇAISE. '5o']
temps , une monarchie unique : et si même cela arrivait un jour, elle n'acquerrerait sûrement pas une influence politique, plus grande que celle dont la France jouit aujourd'hui. Elle a eu, comme l'Espagne , ses beaux jours , mais ils ne semblent pas prêts à renaître, et ce n'est guère sous une domination étrangère , qu'on peut espérer d'y voir briller un autre siècle des Médicis.
I.a langue allemande, que nous n'avions pu qu'indiquer après les deux précédentes, se montre maintenant dans la lice avec de nombreux avantages. Elle est aujourd'hui employée dans une vaste étendue de pays; et en considérant, comme ses dérivés, les dialectes hollandais, flamand, danois et suédois, on est autorisé à dire qu'elle règne sur une moitié de l'Europe, depuis les frontières de la Flandre, de la Lorraine, de l'Alsace, de la Franche-Comté, jusqu'à celles de l'Italie , de l'empire Russe et de la Turquie. Sa littérature, à peu près nulle à l'époque où la langue française parvint à l'universalité, a pris, depuis cette époque, un accroissement et une importance très-remarquables. Les noms de Lessing, de Klopstock, de Haller et de Gessner, de Wieland , de Goethe, de Schiller, sont devenus européens. Cette langue si riche, si méthodique, assez flexible on même temps pour se
3o8 ESSAI SUR l'universalité
plier à toutes les formes et à tous les genres, a reçu en outre, et presque de nos jours, une grâce et une pureté dont elle avait été bien éloignée jusques-là. L'allemand qu'on parle aujourd'hui à Weymar, l'Athènes de l'Allemagne moderne , ressemble plus à l'italien de Sienne ou de Florence , qu'à cet idiome barbare dans lequel Luther déclamait, au seizième siècle, contre la cour volupteuse et polie de Léon X.
Mais à cause de sa richesse même et de son originalité, cette langue offre aux étrangers des difficultés qui les rebutent bien souvent, et qui, seules, s'opposeraient à ce qu'elle devînt universelle, et, d'ailleurs, la rudesse qu'on ne peut entièrement luioter, empêchera constamment les habitants du midi de l'étudier avec quelque intérêt. En outre, quoique le pur saxon domine généralement au théâtre et dans la poésie, il y a toujours , dans chaque province de l'Allemagne, des dialectes différents, beaucoup plus usités que ne le sont, parmi nous, nos patois provinciaux. Cette langue des anciens Teutons n'est point fille de la langue latine, comme le français, l'espagnol et l'italien, ce qui en rend l'étude beaucoup plus difficile. Sa construction, plus que celle de toute autre, s'éloigne, quelquefois d'une manière choquante, de l'ordre naturel. Elle va jusqu'à séparer, par une phrase entière, l'adjectif du substantif, et
DE LA. LANGUE FRANÇAISE. SoQ
le iioniinatif du verbe; des prépositions, qui changent entièrement le sens de ce dernier, sont rejetées à la fin d'une phrase souvent trèslongue, et dont on ne peut ainsi comprendre le sens, qu'après l'avoir lue tout entière. Enfin, les variations de l'orthographe (sur laquelle on a long- temps disputé et qui n'est pas même fixée aujourd'hui), la difficulté de lire les caractères gothiques de l'impression (qui ne sont pkis en usage que dans ce pays, et dont les formes sont, en même temps, toutes différentes de celles de l'écriture), voilà des motifs plus que suffisants pour décider, avec M. Schwab, si bon juge en cette matière, que la langue de Goethe et de Wieland sera étudiée par curiosité , et par nn petit nombre d'étrangers, mais sans pouvoir jamais prétendre à devenir universelle.
Une autre langue que nous avions à peine citée dans notre premier examen, parce qu'elle n'était ni assez formée, ni assez riche dans sa littérature pour balancer le français, à l'époque où ce dernier idiome obtint la préférence , l'anglais , se présente aujourd'hui avec de nombreux et importants avantages, qui méritent d'être discutés en détail. Cette langue, facile à apprendre, presque sans genres, sans déclinaisons, employant au besoin les inversions et les transpositions variées des langues anciennes, offre, de plus, une
3lO ESSAJ SUR l'universalité
construction presque aussi régulière que la nôtre. Elle s'enrichit continuellement aux dépens des divers idiomes européens, et dans aucun autre, les mots ne reçoivent plus facilement le droit de cité. La nation puissante qui la parle étend son commerce sur tout l'univers, comme un immense réseau auquel nos propres efforts nous permettent à peine d'échapper. Elle possède, dans les mers lointaines, des colonies riches et florissantes, et commande en souveraine à la plus belle moitié de l'Asie méridionale. Elle a porté son langage, avec les innombrables produits de ses ateUers, sur les côtes inhospitalières de l'Afrique, dans le vaste Archipel des Antilles, dans les régions jadis ignorées de l'Océanie, qui, pour ainsi dire, n'ont vu flotter encore d'autre pavillon que le sien. Si elle a perdu l'Amérique du Nord, elle lui a laissé, du moins, le joug de sa langue et de ses usages. Dans ces derniers temps, surtout, grâce à quelques écrivains illustres de l'époque, la littérature anglaise s'est enrichie tout-à-coup d'un grand nombre de productions du premier ordre, et les lecteurs des deux mondes sont devenus tributaires des presses de Londres et d'Edimbourg. Les découvertes et les progrès immenses des Anglais dans les arts, les sciences et l'industrie, ont fixé plus que jamais, sur eux, les regards des peuples
DE LA. LANGUE FRANÇAISE. 3ll
civilisés. Mais cette nation si puissante, et que nos derniers malheurs ont surtout élevée si haut, n'a point, dans son froid et orgueilleux patriotisme, cette urbanité, cette politesse délicate, qui évite avec tant de soin ce qui peut blesser, qui recherche avec tant d'empressement ce qui peut plaire, ce sentiment doux et affectueux pour les étrangers, qui les ramèneront toujours vers la PYance. L'Angleterre , séparée du reste du monde, au moral comme dans l'ordre physique, n'attire que des voyageurs oisifs ou avides de s'instruire, qui s'en éloignent promptement après avoir satisfait leur curiosité, et ne sentent jamais le désir de s'y fixer. La langue anglaise, d'une prononciation rude, gutturale, et bien souvent barbare pour l'oreille des peuples méridionaux, dérivée du saxon, et appartenant ainsi à la famille des langues teutoniques % ne se rapproche pas du latin, comme
' L'anglais, du temps d'AUVed , n'était qu'un saxon assez pur, mélangé d'un petit nombre de mots latins corrompus, et qui ne commença à s'altérer que vers le^'rtiilieu du douzième siècle , pour donner naissance à la langue actuelle. Le premier qui fit usage de ce nouvel idiome fut, dit-on, Jean Gower, qui écrivait vers i35o, et qui eut pour disciple Chaucer , regardé comme le plus ancien des poètes anglais. (Encyclopédie méthodique, grammaire et littérature, tom. II, au mot Langues.)
On nous a fait observer que quelques auteurs anglais, appar-
3l2 ESSAI SUR l'universalité
la nôtre et comme celles dont nous avons parlé, ce qui ajoute nécessairement à la difficulté de l'apprendre. Avec tous ses avantages, elle n'a ' pas le degré de fixité que nous avons fait remarquer dans le français; chaque écrivain y est à peu près maître de ses allures , et affranchi de toute règle; elle est même très-différente pour le poète et pour le prosateur, et cette indépendance, dont s'accommode mieux sans doute le caractère national , est une difficulté de plus qui rebute bien souvent les étrangers. Enfin, quoique le théâtre anglais (ou plutôt celui de Shakespear, qui semble représenter à lui seul la scène anglaise), offre des ouvrages du premier ordre et où étincellent de nombreuses beautés, l'opinion presque universelle de l'Europe repousse la licence et les atrocités révoltantes qui le profanent trop souvent, et il est difficile de croire qu'un peuple, dont le théâtre est rejeté de la plupart des autres nations, puisse jamais prétendre à voir son idiome natal devenir universel. Il n'est donc pas probable, d'après ce qui vient d'être exp^dsé , qu'aucune des langues européennes détrône aujourd'hui la langue française. Elle doit peu craindre ses ennemis du dehors,
tenant à une époque qui n'est pas éloignée de la nôtre, ont hequemmenl donné le nom de saxnji a leur idiome natal.
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 3l3
et de ce côté, comme de bien d'autres, on pourrait avancer avec justesse, que la France n'a rien à redouter que d'elle-même. Examinons maintenant, si, parmi les causes, soit historiques, soit philosophiques , qui contribuèrent à lui donner la place qu'elle occupe actuellement, il en est dont la cessation puisse concourir h la lui enlever. 11 est inutile d'observer , que toutes celles dont le passé ne nous a pas offert d'exemples, et qui tendraient à produire ce même effet, se rangeraient également sous l'ime ou l'autre des dénominations que nous venons de rappeler \
On ne peut guère imaginer qu'aucune cause de celles que nous avons nommées historiques , quelque puissante qu'on veuille la supposer, influe aujourd'hui en bien ou en mal sur l'universalité de la langue française. II n'est nulle-
' Nous supposons toujours la France conservant son rang actuel en Europe, ce qui éloigne l'idée d'une conquête, d'un partage entre les états voisins, etc.
Pour ne pas nous perdre dans de vaines conjectures , nous n'avons dû parler, dans ce qui précède, que des langues depuis long-temps fixées, et qui ont une littérature intéressante et reclierchée des autres nations, ce qui exclut, entre autres, la langue slave et tous ses dialectes. Il faut toutefois observer que l'un de ceux-ci (le russe) , a acquis, depuis quelques années surtout, une consistance et une perfection notable, et que sa littérature conuuence à attirer l'attention de l'Europe.
3l4 ESSAI SUR l'universalité
ment probable que la France reçoive , d'ici à long-temps, une grande augmentation de territoire; le système politique de l'Europe est constitué de manière à ne plus permettre, à aucun des étals qui le composent, un accroissement un peu considérable. Éclairés par une expérience qui nous a coûté si cher à tous, les chefs de cette grande famille, sans cesse attentifs au moindre mouvement, ne manqueraient pas de se réunir contre la nation qui annoncerait de tels projets, et à plus forte raison, si cette nation était la nôtre. On ne peut présumer non plus , que nos relations politiques et commerciales s'étendent beaucoup au-delà de leurs limites actuelles. La jalouse activité de l'Angleterre et ses vastes combinaisons pour envahir le commerce universel, y ont mis des obstacles à peu près insurmontables. Le français, heureux et tranquille sous la garantie d'un pacte juré par le souverain et sous le sceptre toujours paternel des Bourbons, ne redoute plus désormais ces secousses intestines, ces proscriptions alternatives d'une partie de la nation par l'autre , ni ces dissentions funestes, qui ont produit les guerres sanglantes du calvinisme, la révocation de l'édit de Nantes, et l'émigration. Il est également difficile de croire qu'un règne aussi brillant et aussi fertile en grands hommes que celui de Louis XIV,
DE LA LANGUb: FRANÇAISE. 3l5
vienne étendre, de nouveau, les conquêtes de notre langue an dehors; et quand même cette supposition pourrait un jour se réaliser, quand la France reprendrait, en même temps, toute l'influence politique qu'elle avait en Europe il y a vingt ans, ces causes, aussi importantes qu'elles sont peu probables, ajouteraient peu, sans doute, à l'universalité actuelle de la langue.
On peut croire aussi que, dans un sens tout opposé, un règne peu favorable aux lettres, de grands désastres politiques , des guerres malheureuses et même de nouvelles invasions, ne seraient pas non plus contraires à cette même universalité. Nous avons éprouvé tous ces fléaux à la fois dans le court espace de quelques années , et bien loin de s'en affaiblir, on a pu voir qu'elle semblait en avoir reçu de nouvelles forces.
Nous ne devons donc chercher les causes à venir d'une révolution à cet égard , que parmi celles que nous avons nommées philosophiques ^ c'est-à-dire, dans tout ce qui tient à la langue prise individuellement, à sa fixité, à ses défauts mêmes, et enfin, dans les diverses fortunes que pourra éprouver sa littérature; car il faut bien se persuader que le sort de l'une dépendra toujours de celui de l'autre, et que toutes deux doivent nécessairement prospérer, s'étendre, ou s'affaiblir, à la fois, et par les mêmes causes.
3i6 ESSAI SUR l'universalité
Si donc il arrivait, qu'entraînée par le désir d'innover, par ce goût passionné pour des impressions nouvelles qui semble un des besoins les plus impérieux de cette époque, dénaturée par les imitations maladroites de quelques ouvrages supérieurs, notre belle littérature devînt, peu-à-peu, une copie de celle des Anglais ou des Allemands, et que, sous le vain prétexte de s'enrichir, elle ne fût plus française qu'à moitié; si la passion du romantisme nous condamnait à n'être désormais que les disciples de Byron, de Walter Scott, de Goethe, de Schiller, ou même de Shakespear; alors, les autres nations, détournant leurs regards d'une littérature abâtardie qui n'aurait plus aucun caractère à elle , iraient chercher, sur leur sol natal, les écrivains vigoureux et originaux dont nous ne serions plus que des copistes timides. La langue, déchue en même temps que sa littérature , infectée de néologismes et de métaphores exagérées % perdant ses
' Les langues se détruisent , comme l'observe le président de Brosses , par un excès de richesse , par la profusion des figures , par l'emploi des mots de'tourne's de leur sens véritable , par la licence des me'taphores. «Le luxe annonce ici , comme dans les «états oii il règne sans ménagement, la force passée et la ruine
«prochaine le mélange des expressions produit, dans les
« langues, à peu près le même effet que produit, dans les états, « le mélange des conditions, sigue certain de leur décadence, et
DE LA. LANGUE FRANÇAISE. 'dlj
grâces, sa clarté et sa pureté native, sans pouvoir acquérir les avantages des langues étrangères, cesserait d'obtenir et de mériter ce haut rang où le suffrage des nations l'avait élevée. Peut-être, seulement, une juste admiration survivrait encore à cet abandon général, et par l'effet d'un vieux respect pour tant d'écrivains immortels, méconnus désormais dans leur patrie, le français de Racine et de Voltaire serait conservé, hors de la France , dans toute son intégrité. Alors, il en serait de notre langue, devenue en quelque sorte une langue morte, comme de celle d'Homère et de Platon au siècle d'Auguste, et du latin dans le moyen âge; on l'éîudierait pour la lire, et non plus pour la parler \
«probablement cause, en partie, de celle du langage.» (Traité de la form. mécanique des langues, lom. II, n" 167.) C'est tout cela qui distingue Virgile de Lucain, Cice'ron de Sénèque, et en général, les écrivains si parfaits du siècle d'Auguste, de ceux de la moyenne et de la basse latinité.
' La langue se maintient, dit encore l'écrivain que nous venons de citer, lorscju'on a rassemblé en corps des principes certains, appuyés d'exemples pris des bons auteurs, et qu'on a formé des vocabulaires qui renferment ces principes et ces exemples. (Ubi sup. n° 168.) Nous croyons toutefois que l'influence des grands écrivains doit êlre encore plus puissante; mais il faudrait ici établir une distinction, car il y a tel auteur célèbre dont nous admirons les ouvrages, el qui néanmoins pourrait devenir le chef d'une école infiniment dangereuse pour la langue. On sent que celte réflexion est tout particulièrement applicable au temps actuel.
3l8 ESSAI SUR l'universalité
Tel est donc, à ce qu'il nous semble, le seul genre de danger qui menace la langue française et qui conspire aujourd'hui contre son universalité. Le remède en est facile, et nous devons croire qu'enfin il ne sera pas dédaigné. Enrichissons, rien n'est plus juste ni plus utile, notre belle littérature , des dépouilles précieuses enlevées aux littératures étrangères; mais sachons naturaliser parmi nous ces fruits d'une conquête pacifique, et en les transplantant sur notre sol, efforçons-nous de les approprier à un climat si nouveau pour eux. D'heureux exemples nous ont été donnés dans cette carrière, et quoi qu'on en ait pu dire, ce n'est pas d'aujourd'hui que datent nos premières excursions chez nos voisins. Ne soyons ni Anglais, ni Italiens, ni Allemands; soyons, comme on l'a dit, de notre pays ^ soyons Français avant tout; notre rôle est encore assez beau.
Eh qui n'envierait ce nom, qui ne serait fier de le porter? Dans quelle région lointaine, la France a-t-elle jamais cessé d'être, même au temps de ses malheurs, un objet d'admiration et d'envie? Quelle contrée plus riante et plus féconde nourrit un peuple plus hospitalier, plus courageux, plus aimable, plus illustre à la fois, par la guerre, les arts, les lettres et les sciences? O France! ô ma belle et noble patrie! Oui , sans
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 3l9
doute, malgré tant de pertes, tu peux encore t'enorgueillir de ton partage! A peine quinze années de paix se sont écoulées, et ta tête, un moment courbée par Torage, se relève plus fière et plus radieuse que jamais. L'étranger, exerçant naguères de funestes représailles, parcourait, le fer et la flamme à la main, tes campagnes dévastées; il s'étonne aujourd'hui de n'y plus reconnaître la trace même de ses pas, et voit, avec admiration, flotter des moissons superbes, là où dorment les débris de ses plus braves légions. Les sciences et l'industrie unies maintenant par des liens indissolubles, enfantent pour toi des merveilles : l'or des nations, amené par mille canaux, circule incessamment dans tes nombreux ateliers, dans tes riantes campagnes, dans tes cités magnifiques; et ces doux tributs de la paix, acquittés et reçus avec un égal empressement, ont déjà fait oublier ceux de la guerre. Ton trône, désormais inébranlable, s'élève avec majesté, soutenu par un pacte révéré et par l'amour de trente millions de Français; ce trône si vénérable, qui, par ini privilège réservé pour lui seul et tandis que les autres races royales se renouvellaient sans cesse autour de lui, a vu se succéder trente-six générations de rois sortis de la même tige! De toutes les couronnes de la vieille Europe, à peine en est-il une qui n'ait
été essayée par quelque rejeton de cette race illustre! Vaillante et redoutable amazone, qui n'a appris les exploits de tes guerriers, quelle région lointaine n'a connu le poids de tes armes, et ne garde la cendre de quelques uns de tes héros? tous les âges et tous les lieux t'ont vue triompher, et sur ton casque superbe, les vieux lauriers de Bovines, de Marignan, de Fontenoy, s'entrelacent à ceux de Fleurus, d'Aboukir, de Marengo , d'Austerlitz et de Navarain! Le monde civilisé te regarde et t'écoute : l'Anglais, attentif au fond de son île orageuse, qui n'a jamais souffert que nous fussions heureux ni malheureux sans lui, a sans cesse les yeux sur toi : tu te lèves, et il prend les armes; tu te calmes, et il devient tranquille ^ ; ton repos et tes agitations feront toujours le destin du monde, et tu ressembles, au milieu du continent européen, à ce géant couché sous les cavernes de l'Etna, dont
• « Toujours la France a exerce sur l'Angleterre une in-
« fluence morale plus ou moins forte. Lorsque la source qui est «chez vous se trouvera obstruée et souillée, les eaux qui en « partent seront bientôt taries en Angleterre, ou bien elles per- « dront leur limpidité; et peut-être qu'il en sera de même de « toutes les autres nations. De là vient, suiN^nt ma manière de « voir, que l'Europe n'est que trop intéressée à tout ce qui se «fait en France.» (Burcke, Refl. on the Revol. of France, 1793, in-8°, pag. 118-119.)
DE LA LANGUE FRANÇAISE. 32 f
le moindre mouvement produisait une éruption terrible!
Par combien de travaux utiles ou magnifiques n'as-tu pas encore augmenté ta gloire ! Quels noms, que ceux de tes savants, de tes poètes, de tes artistes, de tes orateurs! Plusieurs de tes enfants ont éclairé les nations lointaines, ont commandé leurs armées, ont développé les ressources de leur industrie. Ce sont des Français réfugiés qui, à une époque fatale, allèrent réveiller les arts encore endormis dans le Nord , jusques là tributaire de nos ateliers : c'est par les mains d'un de tes fils, déjà si utile à sa patrie adoptive ', que l'Angleterre voit s'exécuter, aujourd'hui, l'une des plus audacieuses entreprises qu'ait encore tentées le génie de l'homme. Tous les genres de gloire semblent faits pour toi : tu ne perdras jamais l'empire tout entier. Enfin , ce qui n'a été donné qu'à toi seule entre toutes les nations modernes , tu as imposé le joug de ta
' M. Brutiel , dont le mérite extraordinaire en me'canique est si bien connu, et qui fait exécuter en ce moment, à Londres, le fameux passage sous la Tamise, regardé long-temps comme impossible.
Aux Etats-Unis, le général Bernard; en Russie, MM. Bazaine, de Bettancourt , et beaucoup d'autres que nous pourrions citer après eux et qui sont également nos compatriotes, ont rendu les plus grands services à l'industrie et mérité les plus honorables distinctions.
322 ESSAI SUR l'universalité, ETC.
propre langue aux peuples les plus lointains, et dans les traités signés par les rois, cette langue intervient toujours comme un fidèle interprète, comme une garantie sacrée, pour assurer qu'à l'avenir on ne sèmera plus la guerre dans des paroles de paix.
Frappé de ce glorieux avantage qui, parmi tant d'autres , semblait dormir inaperçu , j'ai essayé de le mieux faire connaître et d'en relever la gloire. Pardonne, ô ma patrie, si je n'ai pu rendre plus digne de toi ce monument que je voulais élever en ton honneur! Puisse quelque jour une main plus habile, mais qui ne saurait être plus française, achever cette imparfaite ébauche ! Puisse surtout , notre belle langue , dont les chefs-d'œuvre font depuis tant d'années les délices des nations, conserver long-temps encore cette magnifique prérogative, et chargée de richesses nouvelles amassées par nos descendants, passer, avec la gloire de ton nom, à la postérité la plus reculée!
ET ÉCLAIRCrSSEMENTS SUR DIVERS OBJETS QUI N'ONT PU ÊTRE QU'INDIQUÉS DANS LE TEXTE.