‹ Essai sur l'universalité de la langue françaiseChapitre 27 sur 29 · MOTES · texte numérisé non relu

MOTES

prouve de ce dernier fait en Normandie, dans plusieurs dénominations locales. Ainsi, la terminaison en hœïif\\ex\l de boë^ qui veut dire demeure, et qui se retrouve dans le patois breton des environs de Rennes; les mots en ville sont tous formés de noms propres (peut-être ceux de quelques capitaines de RoUon), et de villa; beaucoup de noms de villages se terminent en eu ou eur^ dal, bie, gard, mots qui désignent, en danois et en suédois, les îles, les vallées, les hameaux et les propriétés rurales. Plusieurs ruisseaux s'appellent encore bec ^ les vochers ^ falaises , et quelques îles, houlmes ou liolm^ comme dans le Nord. Le savant M. de la Rue ( Essais Hist. sur la ville de Caen , tom. F*^, pag. 36 et suiv. ), cite un grand nombre d'expressions employées dans le pays, qui sont bien évidemment d'origine saxonne, et dont la plupart se retrouvent, presque sans altération, sur la côte d'Angleterre opposée. Il est donc assez raisonnable de présumer, comme l'ont fait quelques éiudits, que c'est à ce mélange avec les langues du nord, que le français actuel doit la rudesse de quelques unes de ses intonations, ces désinences nasales, ces finales sourdes, bizarres, souvent si peu euphoniques, contre lesquelles, de tous temps, s'est exercée la sévérité de nos grammairiens. Il n'est pas inutile d'observer que celte époque de la création d'un second dialecte dans le nord de la France , répond assez bien à celle où s'é-

siiédois les ayant examinés avec soiu, y a observé des faits curieux, relatifs à la langue et à la mythologie Scandinaves. ( l!)id. lom. V, pag. cxiij.)

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tablit et se consolida la (lorniiiation des Danois dans l'ancienne Neustrie, puisqu'elle se rapporte à la fin du onzième siècle ou au commencement du douzième. Quoi qu'il en soil de son origine, cette langue nouvelle, dont les premières productions ne remontent pas, en effet, au-delà de l'an iioo, s'étendit bientôt avec rapidité dans nos provinces en-decà de la Loire, où , jusques-là , on avait parlé le même idiome que dans le midi. Moins noble, moins élégant, moins sonore que le provençal, rallenti dans sa marche par une foule de mots durs ou traînants, et descendant parfois jusqu'à la trivialité, le dialecte du Nord rachète ces désavantages, par une clarté parfaite unie à la précision , une richesse et une variété qui manquent trop souvent aux poënies si gracieux des Troubadours , et cette construction directe, qui, moins poétique sans doute que celles de l'idiome méridional, représente bien mieux le rapport et la liaison des idées '. Aussi est-il très-favorable à la prose, et il l'emporte autant, dans ce genre, sur le provençal, que celui-ci lui est supérieur pour la poésie. Enfin , et c'est ici le plus notable de ses avantages, ce rejeton encore si imparfait du vieux dialecte roman , mérita bientôt , par le charme et la variété de ses productions, de devenir le langage d'un des premiers peuples du monde; c'est de lui, comme nous l'avons dit ailleurs, qu'est sortie cette langue française, riche de tant de chefs-d'œuvre et dont on a fait, surtout de nos jours, un instrument

' \oyei l'Hisloiie Lillciaiie de la l'iaiice, loin. XVI , iutiod., pag. i5-j-

universel de communication entre les peuples civilisés. Ce nouvel idiome eut donc aussi ses poètes, que nous connaissons sous le nom de Troui>eres, et qui se distinguèrent autant par la piquante naïveté de leur style, que par le nombre prodigieux de leurs compositions, et par les formes variées dont ils surent les revêtir '. Bientôt parurent (surtout aux douzième et treizième siècles) ces contes, ces fabliaux, remplis d'un sel si original, où plusieurs de nos bons écrivains ont heureusement puisé, qui ont été reproduits sous diverses formes dans la plupart des langues de l'Europe, et qui , jusqu'à ces derniers temps , n'étaient guères oubliés que parmi nous. Nous avons parlé ailleurs du Roman de la Rose, et des poèmes de chevalerie qui furent, en grande partie, l'ouvrage de

• Ils se sont exercés, en effet, dans presque tous les genres de littérature, en prose comme en vers. Il nous suffira de citer l'Ordène de Chevaleiie, le Casloiement, la Bible-Guiot, les fables et lays de Marie de France; les chansons du Roi de Navarre, les nombreux romans ou poèmes de clievalerie, enfin le célèbre roman de la Rose; sans compter un grand nombre de traductions des livres saints et des auteurs profanes, plusieurs traités sur les sciences, des codes, des histoires, des chroniques universelles, etc., etc.

On peut consulter sur les Trouvères et leurs productions, comme il a déjà été dit, le livre de Fauchet (de l'Origine de la langue et poésie françoise, etc. ) , dont la deuxième partie offre un catalogue des plus célèbres d'entre eux et de leurs ouvrages ; l'édition des œuvres de Marie de France donnée en 189.0 par M. de Roquefort, et le livre du même auteur, sur l'État de la Poésie Française aux douxième et treizième siècles; le recueil de Fabliaux de Legrand d'Aussy ; celui des poètes français avant Malherbe, publié par M. Auguis, et surtout, la belle édition de Barbazan , duc au savant M. Méon, qui, sous le nom modeste d'éditeur, a réellement donué aux amateurs de notre vieille littérature, un ouvrage nouveau et plein de recherches précieuses.

33/i NOTi-.s.

quelques auteurs anglo- normands, encouragés par les rois d'Angleterre de la maison de Plantagenet, Nous ne pouvons qu'indiquer ici ce fait singulier, d'un assez grand nombre de livres français, composés en Angleterre par des Normands , et par l'ordre de ceux des souverains de cette contrée qui ont témoigné constamment le plus de haine contre la France. Une chose qui doit étonner presque également, c'est que l'imagination riante et passionnée des Troubadours se soit si peu exercée dans un genre, vers lequel, au contraire, tant de motifs semblaient devoir l'appeler'. Enfin les Trouvères ont même quelquefois lutté heureusement contre ces derniers , sur leur propre terrain, et les chansons du roi de Navarre et de quelques autres , sont justement comparées aux plus agréables productions des poètes de la langue d'oc.

C'est encore au dialecte du Nord que nous devons nos premières chroniques , nos premières histoires en langue vulgaire ; et les noms de Villehardouin , de Join ville, et de Froissard ', suffiraient pour lui assurer des titres bien puissants à la reconnaissance nationale. Enfin il ne faut pas oublier que c'est dans ce

I Nous n'avons en effet que trois romans des Troubadours, quoiqu'il soit assez probable qu'ils en avaient composé un plus grand nombre. Voyez ci-après, la note B.

^ Il est assez curieux de remarquer que Froissard et Commines étaient tous deux nés en Flandre, et qu'ainsi, les deux premières histoires de noire pays qui aient été écrites en français avec un peu de correction, l'ont été par des étrangers. Observons encoie que Jean Lemaire et beaucoup de poètes des treizième, quatorzième, quinzième et seizième siècles étaient de ce pays ou des contrées voisines, qui ont à peine produit un écrivain remarquable depuis Louis XIV.

même idiome qu'ont été composés les premiers essais de notre théâtre, et que les auteurs naïfs et grossiers des mystères du quatorzième siècle ont eu, seuls, l'honneur de préparer les voies à ces grands écrivains qui ont illustré chez nous lart dramatique. Le succès de ces divers ouvrages dut contribuer beaucoup à répandre au-dehors l'usage de la langue dans laquelle ils étaient écrits , et que l'on désignait d'ordinaire, par les noms de langue (Voll ou d'oui, gallonne ^ wallonne (nom qui dans nos vieux auteurs s'applique à la nation Gauloise , et qui est resté à une partie de la Flandre), picarde^ normande, et enfin française '. Nous avons vu ailleurs qu'elle fut établie en Angleterre par Guillaume-le-Conquérant et ses successeurs, et dans la Sicile et à Naples par les fils de Tancrède de Hauteville, les uns et les autres également descendus des vieux conquérants de la Neustrie. Les croisés la portèrent à Constantinople, et elle fut employée à rédiger les lois de Chypre et de Jérusalem. C'était elle encore que l'on parlait dans les écoles de Paris, où l'éclat des études attirait dans le même

• Il est presque inutile de remarquer que celte langue se subdivisait, dans nos provinees, eu une foide de dialectes, distingués par des nuances plus ou moins marquées , et que représentent encore aujourd'hui les patois normand, picard, franc- comtois, dauphinois, etc. Parmi ces derniers, le picard est, dit-on , celui qui rappelle le mieux la langue de Joinville et deslayset fabliaux du treizième siècle. M. de Tressan a même piétendu que le magistrat tant soit peu lettré, d'un village de Picardie, lirait beaucoup plus facilement nos vieux manuscrits de celte époque, que ceux qui les étudient laboriensenieiil, cl sans avoir appris, dans leur enfance, le patois de cette même province.

temps , comme nous 1 avons dit , un si grand nombre d'étrangers. Pétrarque et le Dante la connaissaient aussi bien que la langue du midi, et l'on s'aperçoit qu'ils ont imité presque aussi souvent les Trouvères que les Troubadours. Enfin, ce fut dans cette même langue que Brunetto Latini , Martin da Ganale, et plusieurs autres, écrivirent les ouvrages dont nous avons parlé ailleurs. Elle s'étendit même vers le midi de la France (car on l'employait, comme nous l'avons déjà observé, dans laTouraine, le Poitou et l'Orléanais, situés de l'autre côté de la Loire), et elle dut y lutter souvent contre le dialecte des Troubadours, avec lequel elle offrait, surtout dans le commencement, une remarquable analogie, suite de leur commune origine. Ce fut vers le milieu du quatorzième siècle que cette langue nouvelle , adoptée par le souverain et par la cour, en usage dans une moitié de la îVance et très-employée même hors de ses limites, devint décidément la véritable langue française. Nous avons indiqué précédemment les motifs qui contribuèrent à son succès, et nous avons fait remarquer, d'après M. Raynouard , que depuis que la plupart des grands fiefs avaient été réunis à la couronne, et même dès le treizième siècle, les ordres du souverain étaient constamment envoyés en français d'oil ou en latin , dans les pays de la langue d'oc. Enfin , lorsque plus tard , la découverte de l'imprimerie vint assurer une existence presque éternelle aux ouvrages de la pensée, on n'imprima que des livres composés dans la langue wallonne ou française, et aucun dans l'idiome du Midi.

Diverses causes , que nous ne pouvons détailler ici , contribuèrent encore à la ruine de ce dernier. (Voyez précéd. note i , pag. 4» et 4i-)

Tels sont, d'après les savants qui nous ont servi de guides, l'origine, la filiation et le développement des deux dialectes dérivés de la langue romane primitive. M. de Sismondi a observé que les guerres des Albigeois durent mêler fréquemment ces deux idiomes^ en même temps que les peuples qui les parlaient, et contribuer à donner aux habitants de nos provinces septentrionales le goût de la poésie. Nous ajouterions volontiers à cette cause, les invasions si fréquentes des Anglais qui parlaient la langue d'oil, dans l'Aquitaine et les provinces voisines , où l'on ne connaissait que la langue d'oc. Les guerres sanglantes qui dévastèrent tant de fois ces belles contrées , se rapportent, comme on sait, aux quatorzième et quinzième siècles, c'est-à-dire, au temps où le dialecte du midi perdait de plus en plus de son importance , et s'affaiblissait en proportion de ce que gagnait celui du nord.

L'analogie marquée qui existait entre eux, et qui les montre toujours comme sortant d'une même tige (la langue des serments de 842 ), est d'ailleurs attestée par un grand nombre de faits. Nous rapporterons les suivants , dont plusieurs sont empruntés à l'estimable traducteur de M. Schwab ', à qui il est pourtant échappé quelques fautes graves sur cette matière , quoiqu'il paraisse l'avoir soigneusement étudiée \

« Voyez les notes de sa traduction, page 278 et suiv.

» C'est ainsi, par exemple, que comme nous l'avons déjà fait observer,

Le nom de roman ou langue romane, employé par les poètes du midi pour désigner leur propre dialecte, l'a été également , comme nous l'avons dit, pour celui du nord. Nangis ayant traduit en français son histoire, écrite d'abord en latin , avertit , « qu'il l'a translatée «en roman, à la requeste des bonnes gens. » On lit, au commencement du poëme d'Alexandre :

Un clers de Chastiaudun, Lambert li cors l'escrit, Qui de lalin l'a trest et en romans la mist.

Le même offre ailleurs ce vers :

Vestu comme francois et sol parler roman.

Nous lisons encore dans Fauchet (de l'Origine de la

il lit, au septième canon du Concile de Tours (de 8i3) : riisticam romanam, aiit theoliscam, etc., et conclut que c'était par l'un ou l'autre de ces noms, indifféremment, qu'on désignait alors la langue vulgaire. Ailleurs, il prend Béchade de Lastours, en Limousin (en latin de turribus)^ pour un chevalier û?e /a Tourainc, et regarde, en conséquence, son poëme sur la première croisade , comme ayant été écrit dans le dialecte du nord. Ou sait, tout au contraire, que ce poëme, dont nos érudits ont vivement déploré la perte, était une des premières productions ( peut-être même la plus ancienne connue), de la langue du midi, puisque l'époque de sa composition remonte, à peu près, à l'année ii3o. ( Voyez sur Béchade et son poëme, l'Hist. Lilt. delà France, tom. X, pag. 40 3 et 404 ; tom. XI , avert. , pag. xxxrv et suiv.; notre Description des Monuments de la Haute Vienne, introd. , pag. i5, et la note G à la fin du livre.)

Voyez et comparez , au surplus , pour apprécier les rapports qui existent entre les deux dialectes, les morceaux extraits des poésies des Trouvères et de celles des Trouhadours, que M. Capefigue a mis en présence dans la note M, pag. 384 et 385, de son Essai déjà cité; le Choix de Poésies, etc., de M. Ravnouard; l'appendice de l'ouvrage de M. de Roquefort (Etat de la Poésie Française, dans les douzième et treizièni<' siècles), etc.

langue, etc., ch. iv.), à l'occasion d'une Vie tle Charlema^ne mise en français avant l'an laoo: «au « 4** livre, l'autheur dit ainsi : Baudoin , comte de Hai- " nau , trouva à Sens , en Bourgongne , la Vie de Charle- « magne j et mourant, la donna à sa sœur Yoland, « comtesse de Sainct-Paul, qui m'a prié que je la mette «en roman sans ryme; parce que tel se délitera el « roman qui de latin n'eut cure ; et par le roman sera « mielx gardée. »

L'analofifie se soutient encore dans les formes de versification , et jusques dans ces rhythmes bizarres et capricieux, employés par les poètes des deux langues, mais dont les Troubadours semblent avoir été les inventeurs. Les uns et les autres avaient leurs jongleurs; le nom de sirvente se retrouve dans les deux idiomes : les tensons et les cours d'amour de l'un , rappellent les jeux-partis et les puys-verds de l'autre. M. Raynouard a remarqué , dans celui des Trouvères, l'observation d'une règle bien connue de la langue du midi, relative à l'absence ou à la présence de Xs final. (Voyez le Journal des Savants de mai 1826, pages 296—297.)

L'empereur Otton IV , mort en 1 2 1 8 , le même qui fut vaincu à Bovines, se faisant couronner à Rome, dit Leibnitz (Script, rerum brunswickarum , introd. , t. II)} s'exprima en Jrançais (du wotA^ gallico sermone), et fut compris des Italiens, dont la langue avait pourtant, dès lors, bien plus d'analogie avec le roman provençal. On ne sait pas encore d'une manière précise , comment Richard-cœur-de-lion écrivit

34o NOTES.

ses deux célèbres sirventes j on les possède , ainsi que nous l'avons déjà dit ailleurs , dans le dialecte du nord et dans celui du midi. Les auteurs du XVP volume de l'Histoire littéraire de la France pensent, avec Ginguené et Legrand-d'Aussy , qu'il faut regarder ce héros de la croisade comme l'un de nos Trouvères , tandis que des personnes , très-éclairées sur cette matière, le rangent, comme l'avait déjà fait Millot, au nombre des Troubadours. Il est, au surplus, très-probable que Richard connaissait également les deux langues. Nous avons déjà rappelé qu'il avait passé sa jeunesse à la cour de Provence, où régnait alors Raymond-Béranger, le protecteur le plus zélé des Troubadours; d'un autre côté, il était lui-même, tout à la fois roi d'Angleterre, de la race normande, et souverain de la Guyenne. Les histoires du temps nous apprennent que ce prince emmena , à la Terre-Sainte , un assez grand nombre de Troubadours, qui se tenaient sans cesse auprès de lui. Ce fut un de ces poètes du midi qui rendit, par la suite , un si touchant hommage à sa mémoire. La reine Aliénor , sa mère , aux époques de ses deux mariages, avait amené à la cour de France et à celle d'Angleterre un nombreux cortège de poètes provençaux. Le roi de Navarre, Thibaud IV, qui était aussi comte de Champagne , et l'un des Trouvères les plus distingués de son siècle, devait entendre, à la fois, les deux dialectes. M. de Roquefort observe d'après la Ravalière , que ce prince , s'occupant de pacifier les différents survenus entre les comtes de Montfort et de Toulouse, put alors étudier, mieux

qu'auparavant, les divers rhythmes employés par les Troubadours, et en faire usage dans ses compositions. Enfin, nous avons déjà fait remarquer que les guerres civiles et extérieures des treizième, quatorzième et quinzième siècles , mettant en relation continuelle le nord et le midi de la France (toujours par rapport à la Loire), durent beaucoup contribuer à rapprocher et à mêler les deux langues. Dryden et Rymer, cités par le traducteur de M. Schv^^ab, assurent que, pendant le séjour des nobles provençaux en Angleterre, sous Henri II, le langage de ce pays (où d'ailleurs un très-grand nombre de personnes parlaient habituellement le français du nord ou dialecte normand) , s'était chargé de beaucoup de mots et de tournures de la langue provençale.

Ce n'est que depuis assez peu de temps, et en quelque sorte de nos jours , que l'on a commencé à étudier, avec un peu de suite et d'intérêt, les monuments de ces deux idiomes , dont l'un s'enorgueillit d'avoir fourni des modèles aux premiers essais de la langue italienne et d'avoir donné naissance à une partie de celles de l'Europe moderne, tandis que le second, devenu par ses perfectionnements successifs la véritable langue française, devait obtenir, par cela seul, un intérêt plus vif encore de notre part. Il semble néanmoins qu'il en ait été tout autrement jusqu'ici. Les Troubadours , parmi lesquels à la vérité on comptait beaucoup de nobles seigneurs , des princes , et même des souverains, ont trouvé , de leur temps, des biographes qui nous ont conservé jusqu'aux cir-

constances les moins importantes de leur histoire. Nous ne savons, au contraire, presque rien sur nos vieux poètes français. Malgré l'impulsion donnée par Fauchet, Ducange et La Monnaye, on avait déjà beaucoup écrit sur ces poètes du midi, avant de s'occuper sérieusement des Trouvères ; les immenses recherches de Sainte-Palaye ( d'après lesquelles l'abbé Millot a composé son Histoire des Troubadours), ont précédé les recueils de Barbazan et de Legrand-d'Aussy. Nos chansonniers et nos romanciers modernes , qui ont tant parlé des Troubadours , semblent ignoi'er qu'ils aient jamais eu des rivaux dans le nord de la France ; de nos jours , enfin, ces poètes du midi ont trouvé , tout à la fois , un habile commentateur , un savant et judicieux historien, dans l'auteur des Templiers, tandis que, malgré les heureux travaux de M. de Roquefort et de quelques autres érudits , les seconds réclament en vain le même honneur. D'après la direction actuelle des études , et l'intérêt que le public semble attacher aujourd'hui à ce genre de recherches, il nous est, du moins, permis d'espérer qu'ils ne l'attendront pas long-temps \

Nous rappellerons , en terminant cette note , et

» Il serait injuste de ne pas mentionner ici la compilation généralenient fort bien faite, publiée en 1778, sous le titre di' Annales Poétiques, et surtout l'intéressante collection donnée par M. Auguis; mais cet écrivain estimable paraît n'avoir voulu présenter qu'un aperçu de la littérature des Trouvères, sans nous donner la grammaire de leur langue, sans indiquer le mécanisme de sa formation, ni ses rapports avec le dialecte méridional , ni enfin aucun de ces détails qui rendent si important él si complet le grand ouvrage de M. Raynouard sur les Troubadours.

comme un fait très-curieux , observé par M. Raynouard, que, chez tous les autres peuples de l'Europe latine, l'ancien langage national a reçu aussi le nom de roman. Voltaire rapporte ( au iwolfrançais de la grande encyclopédie ) que notre vieille langue ellemême s'est conservée dans l'Engaddine et le pays de Vaud. Il paraît qu'elle se retrouve encore, en partie, dans la haute Italie , dans le Piémont et la Savoye, et chez les Grisons '. Dans ce dernier pays , elle porte encore le nom de Romanche. Celui de Romagne ^ qui appartient à plusieurs bourgs de l'intérieur de la France, en deçà de la Loire, désigne également une province de l'Italie septentrionale ; une partie du canton de Vaud, au nord du lac de Genève, porte le nom de Romand. Enfin , cette dénomination se retrouve même jusques sur les bords de la Moselle ; il y existe deux villages contigus , appelés Audun-Ze-roman et A.udun-le-tiche (corruption de deutsch , allemand). En 1790 , le premier dépendait du diocèse de Verdun , et l'autre de celui de Trêves ; on voit que la ligne de séparation des idiomes roman et tudesqiie

• Un petit journal ou almauach suisse, rédigé par M. Bridel, pasteur à Montreux, près Vevay, et qui paraît chaque année à Lausanne, contient dans son n" de 1826, un morceau de l'évangile en langue Rumanslj^ parlée dans une partie des Grisons. ( Revue Encyclopédique de mars 1826, pag. 768.) L'auteur observe qu'il ne faut pas confondre ce dialecte, avec le romand, patois de la Suisse romande ou française. (Voyez encore, Méni. de l'Acad. Celtique, lom. V, pag. 189, un mémoire de M. lîridel, sur la mythologie des Alpes; et tom. VI de la Société des Antiq. , pag. 534 , 543, 544 , 545 , les traductions de la parabole de l'Enfant Prodigue, en patois du Valais, de Grujères, et de la haute et Lasse Engaddine. )

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avait (lii passer entre ces deux villages '. Tous ces faits, et beaucoup d'autres que nous pourrions y joindre, montrent une analogie évidente, et pour ainsi dire un air de famille , entre les langues des nations qui habitent tout le midi de lEurope, c'est-à-dire, l'Espagne, le Portugal, une grande partie de nos provinces du sud et de l'intérieur , la Suisse méridionale, le Piémont et la Savoie , l'Italie entière , et une portion de l'autre rive de l'Adriatique, jusqu'aux frontières de la Turquie. Telle fut, sans doute, comme nous l'avons déjà dit, l'origine de la langue franque'^^ mélange grossier de français, d'italien, d'espagnol, et même de grec vulgaire, employé par les marins de toutes les nations qui occupent les deux rives de la Méditerranée. C'est encore par suite de la même cause, pour nous borner à ces deux exemples , que des prisonniers espagnols, rassemblés en grand nombre à Limoges en i8i4, pouvaient s'entretenir aisément avec les habitants des campagnes , parlant seulement leur patois, tandis qu'ils avaient besoin d'interprètes , avec les personnes de la ville qui ne pouvaient s'exprimer qu'en français.

' Mém. de la Société des Antiq. de France, tom. YII, pag. \i et vij.

2 Faiichet a remarqué, comme un fait honorable pour notre patrie, que « les peuples d'Asie et d'Afrique appellent Francs, tous chrestiens d'Oc- •' cident, encores qu'ils ne soient François, ains Espaiguols, Portugais, « Italiens, etc. » (De l'Origine de la Langue, etc. , ch. 5.) De là est venu le nom de langue franque.

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