CARENCE ET ALIMENTATION CARNÉE
VALEUR NUTRITIVE DE LA VIANDE ET DE SES DIFFÉRENTS PROCÉDÉS DE PRÉPARATION ET DE CONSERVATION
Afin de prévenir toute objection relative au choix de l'animal étudié, nous avons employé uniquement des chats, la plus carnivore de toutes les espèces domestiques de nos climats.
Cependant le chat, étant un félin dégénéré, n’est pas exclusivement carnivore. Son régime normal comprend une partie végétale, plus ou moins abondante, mais qui manque rarement. Avant toute expérimentation, il était donc indispensable de se rendre compte des effets produits par un régime carné exclusif, prolongé pendant assez longtemps; et ce n'était que par rapport aux témoins que l'on pouvait étudier l’action des différentes viandes.
Au cours de toutes ces recherches nousavons eu soin de ne donner que de la viande de bœuf, dégraissée autant que possible. La ration quotidienne a été uniformément de 200 grammes par individu, après élimination des fragments osseux ou tendineux indigestibles.
Le facteur inanition élait donc par cela même mis
hors de cause. Néanmoins, nous avons entrepris une expérience en vue de déterminer les troubles produits par une réduction considérable de l'alimentation.
Expérience LXX VII! — Chat adulte. Poids, 2825 grs-
Ration quotidienne : 90 grammes viande crue. Eau bouillie. ;
43° jour. Le poids est tombé peu à peu à 1.570 grammes.
44° jour. Affaiblissement progressif sans trouble particulier. On ne constate aucune trace de raideur ni de paralysie. Le poils n’est pas hérissé,.
45° jour. Mort sans phénomène nouveau. Poids, 1.020 grammes.
AUTOPSIE. — Amaigrissement considérable. Il ne reste plus trace de tissu adipeux. Foie petit. Les divers organes sont pâles, mais paraissent normaux.
Squelette entièrement normal. Les os sont très durs et ne présentent pas de congestion.
La mort est donc survenue sans être précédée d’aucun trouble nerveux et l’autopsie est restée entièrement négative.
Ces résultats tranchent complètement avec ce que nous allons voir dans un instant.
À. La viande crue.
À elle seule, la viande crue, donnée en quantité suffisante, permet une survie indéterminée. Les trois observalions suivantes en sont la preuve, bien que les deux dernières aient été interrompues par des accidents
1 Nous avons présenté celle expérience et toutes les suivantes, en collaboration avec MM. Weill et Mouriquand, à la Société de Biologie (Séance du 4 mars 1916).
= 139 Le ‘ pulmonaires. Malgré cela, la durée de l’observation, l'opposition entre les lésions pulmonaires et l'intégrité des autres appareils, l’absence, enfin, de tout phénomène nerveux, tout ceci paraît démontrer avec évidence que la mort de nos deux sujets n’a été conditionnée en rien par l'alimentation exclusive à la viandecrue. En outre, celle-c1 semble suffisante pour faire les frais de la croissance, ainsi que le montre la première de ces trois expériences.
Expérience LXXVIIT. — Chatte jeune. Poids, 1.310 grammes.
Ration quotidienne : 200 grammes viande crue, en tout point semblable à celle qui a servi à la cuisson et à la stérihisation.
Accoutumance facile. Bon appétit.
Le poids est monté peu à peu jusqu'à 2.400 grammes et l'animal a pu faire les frais d’un catarrhe oculo-nasal assez long et assez sérieux.
Au 110° Jour, la chatte est très vigoureuse et ne présente absolument rien de particulier.
Interruption de l'expérience.
Expérience LXXIX. — Chatadulte. Poids, 2.86ogrammes.
Ration quotidienne : 200 grammes viande crue.
41° jour. Appétit bon. Va bien. Rien d’anormal.
42° jour. Conjonctivite. Coryza. Rien à la bouche, Mouvements normaux. Appétit diminué.
43 jour. Etat grave. (Catarrhe oculo-nasal intense. Appétit nul.
44° jour. Toux fréquente. Amaigrissement.
45° jour. Mort dans la nuit.
AUTOPSIE. — Bourrelet adipeux très épais. Squelette absolument normal.
Les'poumons présentent des foyers de broncho-pneumonie
diffuse et suppurée. Il s'agit d'une forme presque pseudolobaire. A la coupe, il s'échappe beaucoup de pus des bronches.
Rien à signaler aux autres organes.
Expérience LXXX, — Chatte vieille. Poids; 1.845 grs.
Ration quotidienne : 200 grammes viande crue.
53° jour. Poil hérissé. Diarrhée.
57° jour. L’animal tousse de plus en plus et présente, en outre, de la salivation, du larmoiement et des quintes d’éternuement répétées.
58° jour. Phénomènes pulmonaires encore plus marqués. Etat général très mauvais.
59° jour. Mort.
AuToPrsiE. — Pannicule adipeux bien conservé. Les différents organes, ainsi que le squelette, sont entièrement normaux.
Les poumons sont très congeslionnés et présentent des lésions nettes de broncho-pneumonie à petits foyers, surtout nombreux aux bases,
B. Viande salée.
Nous avons ensuite entrepris de déterminer la valeur alimentaire de différents procédés de conservation des viandes. Disons tout de suite qu'il a été impossible de nous procurer cette variété de viande conservée par boucanage, c’est-à-dire par dessiccation prolongée à l'air chaud et sec. Nous n'avons pu étudier également ni la viande fumée bien connue des gourmets, ni les salaisons de porc ou de bœuf si répandues dans les campagnes. Nous avons réussi seulement à trouver régulièrement de la viande de bœuf hachée et conservée dans la saumure un minimum de quinze jours, et e’est
avec elle que nous avons pu poursuivre les deux expériences suivantes :
Expérience LXXXI. — Chat adulte. Poids, 2.880 grammes.
Ration quotidienne, 200 grammes viande de bœuf salée. Eau bouillie. Accoutumance difficile au début. Par la suite l'appétit est devenu vorace. On a constaté une légère ulcération gingivale restée stationnaire. Aucun autre phénomène particulier.
Au 1 10° jour l'animal a été sacrifié, pesant 2.850 grammes.
AUTOPSIE entièrement négative
Expérience LXXXII. — Chat adulte. Poids, 2.840 grammes.
Ration quotidienne : 00 grammes viande de bœuf salée. Eau bouillie. Accoutumance pénible.
Dès le début on constate un peu de stomatite et de conjonctivite. Toux fréquente. Ces phénomènes durent une dizaine de jours et diminuent progressivement.
25° jour. Persistance d’une ulcération sur la lèvre inférieure gauche. Photophobie. Abrutissement. Chute des deux incisives latérales gauches (crocs).
35° jour. Chute d’une autre dent.
36° jour. Voracité extrême. Soif considérable, bien que la viande soit dessalée au préalable.
53° jour. Catarrhe oculo-nasal.
56° jour. Aggravation du catarrhe. Abrutissement coneidérable sans paralysie ni troubles nerveux. Appétit toujours vorace. Le poids est tombé à 2.150 grammes.
60° jour. Amélioration lente.
64° jour. Guérison complète. Commence à reprendre du poids.
8° jour. Le poids est remonté rapidement à 2.930 grammes.
107° jour. Chat absolument normal à tous les points de
vue, On le sacrifie et à l’autopsie on ne trouve à signaler qu'une légère congestion du foie avec quelques suffusions hémorragiques sous-péritonéales très discrètes à ce niveau. Pas trace de congestion osseuse. Tissu adipeux très déve loppé. Poids, 3.010 grammes.
Chez ces deux chats, la viande salée s'est donc montrée d'une innocuité parfaite. C’est tout au plus si on a observé un peu de réaction inflammatoire au niveau de la bouche ; mais rien n’a jamais pu rappeler, même de très loin, le scorbut et ses lésions gingivales. Ils ont pu faire les frais d’un catarrhe grave, peut-être à cause de la voracité extrême qu'ils ont présentée tous deux.
En résumé et dans les conditions où elles ont été entreprises, ces deux expériences sont favorables à l'usage de la viande salée. Ceci semble contraire aux idées habituelles sur l'étiologie du scorbut, mais cette contradiction s'explique facilement, à notre avis, par l’absence du vieillissement. Ce dernier, en effet, est un facteur de la plus haute importance et nous n'avons pu, nous l’avons dit, l’étudier sur les viandes salées.