PATHOGENIE DE LA CARENCE
Et maintenant ces substances actives, ces vitamines. si sensibles aux agents physiques, si intimement rapprochées dela cellulose des graines, et par suite exposées à tant d'actions fâcheuses, comment agissent-elles dans la nutrition ?
L'anatomie pathologique nous apprend que les lésions, dues à leur absence, portent surtout sur le système nerveux, puis, d’une façon moins générale, sur le squelette et sur les vaisseaux.
Hémorragies et troubles ostéo-génétiques rélèvent évidemment d’une action nutritive d'ordre humoral. Mais la lésion type, la polynévrite, est ordinairement considérée en clinique comme la résultante d'un processus inflammatoire ou toxique. C’est ainsi que Marek a décrit une polynévrite de la volaille, de cause indéterminée, mais l’altération essentielle dans ce cas consistait en une infiltration des troncs nerveux par une multitude de petites cellules rondes.
Ici l'affection est d’un ordre tout autre. Dans tous les cas de béri-béri, comme de polynévrite expérimentale, la lésion consiste exclusivement en une dégéné-
rescence trophique sans aucune réaction inflammaioire, 25
Les quelques examens pratiqués par Gardère confirment absolument, à ce point de vue, la magistrale description de Vedder et Clark. Cette dégénérescence trophique est remarquablement précoce, précédant parfois de beaucoup l'apparition des premiers symptômes de déficience nerveuse, à tel point qu’elle survient dans certains cas, nous l'avons dit, dès le 7° jour de l'expérimentation.
Il s’agit donc, à n’en pas douter, d’une affinité élecve très développée de certains composés chimiques sur le système nerveux.
Comment agissent ces vitamines ? Il est difficile de répondre d’une façon précise à cette question. À en croire les quelques analyses données par Funk, les recherches de Suzuki, Simpson, etc., ce sont des corps quaternaires, relativement simples par conséquent. Non seulementils manquent de phosphore, mais l'azote y est en proportion assez réduite.
Enfin, et surtout, ils agissent à des doses vraiment infinitésimales. Funk a guéri en deux heures des pigeons à la dernière période de la polynévrite, en leur injectant 2 milligrammes de ses vitamines. Nous-mêmes avons observé des améliorations rapides, en faisant absorber soixante-quinze lentilles ou une centaine de grains d'orge. Il est donc complètement impossible de voir là un aliment à proprement parler, et il convient de rechercher une action beaucoup plus spécialisée,
Cette substance, qui, à la dose de 2 milligrammes, provoque chez le pigeon une véritable résurrection,
suggère évidemment l'idée d’une diastase ou d’un ferment. De plus, la facilité de sa décomposition, sa thermolabilité, viennent encoré à l'appui de cette même hypothèse.
Une autre preuve de cette propriété catalytique des vitamines a été donnée par Funk : au moyen d’analyses minutieuses, il a pu déterminer que, chez des pigeons morts de polynévrite, la teneur du cerveau en azote et phosphore était notablement inférieure à la moyenne. Dans l’ensemble, on avait 9,31 pour 100 d'azote et 1,53 pour 100 de phosphore, au lieu de 9,77 et 1,84 respectivement. Vingt-quatre heures après la guérison par injection de vitamines, les chiffres étaient déjà de 9,37 d’azote et 1,57 de phosphore. Enfin, et cela achève de séparer ces troubles de l’inanition simple, un cerlain nombre de pigeons ayant succombé à une alimentation insuffisante présentèrent les chiffres de 9,69 et 1,85. C'est dire que la perte était à peine appréciable. $
L'action des vitamines semble donc s'appliquer surtout au métabolisme des lipoïdes, puisque l'élimination du phosphore est relativement plus considérable que celle de l’azote chez le pigeon polynévritique.
Ceci est d'autant moins surprenant que lipoïdes et vitamines, s'ils sont chimiquement différents, présentent plusieurs propriétés communes, à tel point, que Stepp, dans ses expériences, a confondu involontairement les deux groupes.
Schaumann avait entrepris des recherches analogues sur le métabolisme du phosphore et de l'azote dans les tissus nerveux des pigeons polynévritiques, mais
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sans arriver à trouver des différences chimiques appréciables. Sans preuves bien convaincantes non plus, 1l a tenté de rattacher l’action de ces substances aux hormones.
Si l'on veut serrer la discussion de plus près et si l’on veut étudier maintenant le mécanisme intime de l’action des vitamines, les difficultés augmentent à chaque pas et il faut avoir recours à des hypothèses encore invérifiées.
Chez un animal soumis à la carence alimentaire, il existe toujours, au début de l'expérience, une petite réserve de vitamines. Une fois celle-ci épuisée, le système nerveux, élément noble, fait appel aux tissus roturiers qui peuvent en contenir, les muscles en particulier ; et c’est peut-être la cause de cet amaigrissement considérable et précoce, que le gavage luimême ne peut qu'atténuer.
Enfin, les nerfs périphériques dégénèrent peu à peu jusqu’au moment où brusquement le système nerveux central s'arrête de fonctionner et provoque ainsi ce type d'accident subit, signalé par tous les auteurs et que nous avons observé à plusieurs reprises.
Cependant, une curieuse expérience de Funk, entreprise pour réfuter la théorie toxique proposée par Abderhalden, a démontré que la mort survenait avant que l’animal eût épuisé sa provision de vitamines.
L'extrait alcoolique de cadavres de pigeons polynévritiques, non seulement n'est pas toxique, mais suffit à guérir un autre sujet malade. On ne sait où persiste ce reliquat; peut-être faut-il le rechercher
— gi — dans la portion la plus différenciée du système nerveux, puisque le béri-béri humain est remarquable par la conservation de l'intelligence jusqu'à la dernière période faisant contraste avec les désordres moteurs ou sensitifs, phénomènes-nerveux d'ordre inférieur.
Si l’on vient à administrer une dose suffisante de la substance-ferment à un pigeon mourant, la guérison est immédiate; ce qui montre bien l'intégrité anatomique des différents organes. De plus, cette guérison est définitive, si l'alimentation reste complète. Les animaux vivent indéfiniment, se reproduisent normalement, présentent enfin tous les caractères de leur état habituel.
Les mêmes constatations peuvent se faire encore après l'administration d’un aliment complet, et cela, non seulement chez les oiseaux, mais aussi chez les mammifères. Rappelons le chat qui a fait le sujet de l'expérience LXXXIX, guéri par la viande crue après apparition d'un syndrome cérébelleux intense et typique.
Cependant, nous savons que les lésions nerveuses dégénératives ne rétrocèdent pas. Il se produit des phénomènes de suppléance par les filets demeurés sains, mais il n’en est pas moins vrai que ce n'est plus qu’un équilibre instable. L'organisme a beau refaire énergiquement sa provision de substances-ferments, une fois celle-ci épuisée, les accidents se montrent plus vite et affectent ordinairement une sensibilité moindre à une nouvelle thérapeutique. Un certain nombre de nos observations en fournissent la preuve Nous ne citerons que les pigeons XV et LXIV.
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Enfin, notre expérience XVII présente une particularité encore plus remarquable. Ici, le riz décortiqué a non seulement produit une polynévrite typique guérie par le retour à l'alimentation mixte complète, mais a, par la suite, sensibilisé le système nerveux à tel point que le pigeon n'a pu survivre à un régime de blé complet. Un sujet normal, nous l’avons vu, s’accommode pourtant à merveille de ce régime.
Ici les accidents ont été remarquables par leur type cérébelleux, leur chronicité et la coexistence longtemps prolongée d’un bon état général. Ils n'ont apparu qne soixante-deux jours après la mise au blé complet et n’ont abouti à la mort qu'au cent soixante troisième jour. Entre lemps, le retour à une alimentation mixte et complète n’a produit qu'une amélioration passagère.
C'est dire que l'organisme, loin de s’habituer à cette variété de dénutrition, présente au contraire, des réacons de l’ordre de l’anaphylaxie, qui ne sauraient surprendre, quand on se rappelle la fragilité des éléments nerveux.
in somme, nous voyons que les vitamines gouvernent tous les processus nutritifs du système nerveux, agissent de concert avec les lypoïdes et y règlent le métabolisme du phosphore et de l'azote.
Là ne se borne pas leur action. Elles interviennent encore dans l'assimilation des hydrates de carbone, et c'est par ce mécanisme, nous l'avons vu, que Funk expliquait ce résultat, en apparence paradoxal, que la mort survenait d'autant plus vite que l'animal recevait une quantité plus grande d'une nourriture pourtant non toxique par elle-même.
D’après nos propres constatations, les différences sont beaucoup moins nettes, qu'on a bien voulu le dire. Un pigeon recevant par jour 5 grammes de riz décortiqué (obs. LXVIT) est mort sensiblement aussi vite que ceux qui mangeaiént spontanément où qui en absorbaient 30 ou 40 grammes par gavage.
Pour appuyer son opinion à ce sujet, Funk, en collaboration avec Count-Erwin von Schünborn, s'est livré à des dosages de sucre dans le sang et de glycogène dans le foie, tant chez des pigeons normaux que chez des pigeons rendus polynévritiques par une alimentation synthétique. Cette ration comportait des proportions variées d’hydrates de carbone (graisses, amidon, sucre). Ils ont pu constater ainsi une hyperglycémie notable, contrastant avec une diminution sensible du glycogène du foie. L’addition de vitamines de levure tendait nettement à rapprocher ces chiffres de la normale.
Cette influence indéniable sur le métabolisme des sucres est peut-être susceptible de nous fournir l’explication de certains faits cliniques, de constatation courante, mais de pathogénie fort obscure.
On sait, depuis Mossé, que les pommes de terre, malgré lèur teneur élevée en hydrates de carbone, constituent un aliment excellent pour les diabétiques. La cause de ce fait, paradoxal à première vue, est restée obscure; et ce n’est guère que se payer de mots que d'invoquer la richesse de ces tubercules en eau, en sels dé potasse ou encore les graisses que l’on absorbe avec eux, Peut-être faut-il y voir, à plus juste titre, le résultat de l’action de ces vitamines si abondantes dans
| AU les pommes de terre et si importantes dans l'assimilation des composés ternaires,.
La même explication peut encore s'appliquer à la méthode de Von Noorden, qui consiste à trailer le diabète par la farine d'avoine. Nous ne faisons que signaler ce fait, car les bons effets obtenus par Max Klotz, Richards et Jastrowitz, n’ont pas été pleinement confirmés par Weiland, ni par Magnus-Lévy. Peutêtre serait-il bon cependant d’expérimenter l’action du son de blé ou de riz, ou de leurs extraits alcooliques, dans cette maladie.
Cette action élective sur les processus vitaux, cette activité considérable sous un faible volume, tout ceci resssemble singulièrement aux substances isolées récemment des glandes à sécrétion interne.
Les vitamines paraissent constituer soit une source exogène d'éléments parallèles à celles-ci, soit plus vraisemblablement un excitant de leur propre sécrétion. Si cette hypothèse est vérifiée, et nous verrons, à propos de l'étude de la croissance, qu'il en est très vraisemblablement ainsi, nous aurions affaire à un « ferment de ferment ».
On voit par là le rôle immense que seraient appelées à jouer ces substances en physiologie. Malheureusement, 1l s'agit surtout de raisonnements par induction car les preuves expérimentales sont bien difficiles à fournir.
Cependant, Funk et Makenzie Douglas ont étudié les différentes glandes à sécrétion interne chez un cerlain nombre de pigeons polynévritiques. Ils ont constaté régulièrement une diminution de volume coïn-
Mr cidant avec une dégénérescence marquée des cellules à fonctions nobles. La charpente conjonctive n’était pas modifiée et il n’y avait pas trace d'un processus à réaction inflammatoire. Les lésions les plus accentuées se rencontraient au thyroïde et à l’hypophyse. Quant au thymus, et cela dans tous les cas, sa disparition était totale, et l'examen microscopique le plus minutieux lui-même, ne permit jamais d'en retrouver la moindre parcelle.
Cette affinité marquée des vitamines avec les glandes à sécrétion internes, qui président au développement de l'individu, la prédominance des lésions au niveau des zones fertiles des os longs chez les animaux à réaction scorbutiforme, tout ceci nous amène maintenant à envisager les relations entre ces substances et les phénomènes de nutrition générale, dont l'ensemble constitue la croissance.
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