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CHAPITRE II

LES AVITAMINOSES

Sous cette appellation nouvelle et suggestive, Funk range toute une série d’affections, qui lui semblent présenter des relations avec les diverses substancesferments tant définies qu'hypothétiques. Nous allons rapidement discuter chacune d'elles au point de vue de l’étiologie et des considérations thérapeutiques suscepübles de découler de cette nouvelle notion. Au cours de cette étude, le béri- béri et la polynévrite expérimentale seront pour nous d'excellents points de repère, puisque le rôle de la carence dans leur pathogénie semble bien démontré.

A. Les affections du tÿpe scorbutique.

Nous avons vu que dans ce groupe figuraient non seulement le scorbut typique, mais aussi la maladie de Barlow et cette affection, mal connue dans sa pathogénie, que l’on a appelée, faute de mieux, béri-béri des vaisseaux.

Cette maladie, d'après Holst et Frôhlich, qui en ont fait une étude approfondie, est quelque chose de très

voisin du scorbut, survenant avec le manque d’aliments frais et disparaissant bientôt, quand le régime redevient normal. Ces caractères, de type plutôt scorbutique, contrastent avec des symplômes béri-bériques, tels que l’anesthésie des extrémités, la dyspnée, la faiblesse du cœur pouvant même entraîner la mort.

Quant au scorbut et à la maladie de Barlow, 1ls possèdent, tant en clinique qu’en pathologie expérimentale, de nombreux points de conlact avec le béri-bér1. Tous les traités classiques fournissent beaucoup d’observations à l'appui de ce fait, et il nous suffira d'en citer quelques-unes.

Dans l'une et l’autre maladies, les fatigues excessives sont fréquemment l’occasion de poussées brusques et imprévues. En outre, elles peuvent éclater dans les mêmes conditions alimentaires. Le riz décortiqué, facteur essentiel du béri-béri, nous le savons, a provoqué parfois des poussées de scorbut durant le siège de Paris, au témoignage de Delpech et Bucquoy. Gouzien, à Hanoï, a vu survenir alternativement du béri-béri et du scorbut dans une population soumise à un régime identique. Enfin, argument de haute valeur, 1l n’est pas rare de rencontrer au milieu du scorbut le plus authentique des phénomènes névritiques, tant cardiaques que périphériques, relevant indéniablement du béri-béri.

L’expérimentation amène encore à des constatations identiques. Une même alimentation, qui provoque la polynévrite chez certains animaux, les oiseaux surtout, donne un syndrome scorbutique chez d’autres, tels que les cobayes ou les lapins. Dans les mêmes condi-

ons, le porc présente un curieux mélange des symptômes des deux maladies (Holst et Frühlich).

Ces faits sont encore confirmés par. nos propres observations. Nous avons vu que la stérilisation, très scorbutigène chez l'homme, l’est aussi pour le lapin, alors que lés pigeons y répondent par de la polynévrite et les chats par des troubles cérébelleux entrecoupés de crises convulsives.

L'anatomie pathoïiogique expérimentale parle aussi dans le même sens. Certains de nos pigeons, nous l'avons signalé en passant, offraient des lésions scorbutiques assez accentuées au niveau du squelette. Il en a été de même de quelques-uns de nos chats, et l’un d'eux a même présenté des hémorragies pulmonaires caractéristiques. Nous n'avons pu déterminer si nos lapins avaient de la dégénérescence du système nerveux, mais rappelons que chez les cobayes scorbutiques d'Holst et Frôhlich de nombreuses fibres dans les sciatiques étaient gravement altérées.

Depuis le début du xvir° siècle, on connaît la haute valeur préventive du jus de citron ou lime-juice dans le scorbut. Funk, nous l'avons dit, a réussi à en extraire une substance voisine des vitamines, mais à caractères physico-chimiques cependant assez distincts. Néanmoins, entre les mains de Holst et de Frôühhch, le lime-juice s’est montré complètement inactif dans le scorbut expérimental des cobayes.

Nous trouvons enfin un autre point commun entre ces deux groupes d’affections dans l’étiologie de la maladie de Barlow. Elle semble bien pouvoir résulter d’un usage longtemps prolongé du lait stérilisé à trop

haute température; el, si on ne la rencontre que rarement dans les Consultations infantiles et dans les Gouttes de lait, c'est peut-être le résultat imprévu et paradoxal en apparence des erreurs d'hygiène si fréquentes au cours de l'alimentation des nouveaux-nés, dans les classes populaires.

Mais la cause la plus ordinaire est bien l'emploi inconsidéré des laits industriels et des farines alimentaires. Celles-ci proviennent régulièrement de céréales ou de légumineuses soigneusement décortiquées. Nous avons vu ce qu'en valait l'usage exclusif chez des pigeons. Si les nourrissons y répondent par la maladie de Barlow, c’est peut-être parce que chez eux les zones d’ossification, présentant un mélabolisme plus actif que le système nerveux périphérique, réagissent plus vite à l'insuffisance alimentaire.

Béri-béri et scorbut sont donc des maladies voisines. Elles proviennent de la même source, la carence. Un régime frais et varié a la plus heureuse influence sur elles. Et, cependant, elles ne constituent pas de simples modalités d'une même affection. Il existe des aliments préventifs du béri-béri qui n'ont aucune action sur le scorbut. La levure de bière et l’avoine sont dans ce cas.

Un grand nombre de graines acquièrent des propriétés antiscorbutiques par la germination. Fürst l’a établi pour l’avoine. Axel Holst a constaté de même que les pois ne protègent le cobaye contre le scorbut que lorsque l'embryon a commencé à se développer.

Tout se passe comme si les processus germinalifs décomposaient la substance antibéri-bérique et produisaient à côté d'elle une substance antiscorbutique.

L'expérience journalière montre que cette dernière est beaucoup plus fragile, et que la chaleur, la dessication et le vieillissement l’altèrent beaucoup plus promptement.

Cette hypothèse, assez plausible sur bien des points, ne rend cependant pas compte de tous les faits. Nos propres expériences montrent que la germination semble stabiliser la substance antibéri-bérique de l’orge contre la chaleur. La mort esl survenue régulièrement chez tous les pigeons nourris avec de l'orge complète stérilisée à 120 degrés. La même orge, transformée en malt de brasserie par un début de germination, a supporté impunément un surchauffage iden tique, et les pigeons ainsi nourris n'ont présenté aucun phénomène pathologique appréciable.

En fin de compte, on peut dire que la question, malgré de nombreuses obseurités, se résume de la sorte : le béri-béri et le scorbut, tous leurs dérivés ou chaînons intermédiaires, proviennent de la disparition däns la nourriture de substances minérales, voisines lés unes des autres, sans être absolument identiques. Il semble donc légitime de les ranger, avec Funk, dans ce nouveau groupe des avitaminoses,.

B. La pellagre.

C'est une affection connue depuis relativement peu dé temps et qui semble prédominer dans les régions agricoles, où la culture du maïs a pris une extension considérable:

Il n’est pas dans notre intention de reprendre ici le

tableau clinique de la pellagre, et nous nous bornerons à signaler certains traits communs qu’elle présente avec les maladies par carence, telles que le béri-béri ou le scorbut. Les troubles digestifs du début constituent quelque chose de banal au cours de ces diverses affections, et nous n’en ferons pas état. En revanche, les lésions cutanées, qui caractérisent le mieux la pellagre, ne sont pas rares dans le béri-béri, puisque Poppe, au Congo belge, les a retrouvées dans 20 pour 100 des cas. Le système nerveux montre des lésions dégénératives généralisées et diffuses, mais sans aucune trace de processus inflammatoire. Enfin, 1l est fréquent d'observer de la fragilité des côtes et des os longs, à la suite d’une raréfaction osseuse. Cette altération peut aller jusqu’à la fracture spontanée, comme dans le scorbut humain ou expérimental le plus typique.

La pellagre se relie donc cliniquement, d’une façon indéniable, aux autres avitaminoses; 1l nous reste à voir si cette parenté persiste même dans ses origines.

L'étiologie en est restée longtemps mystérieuse. Le seul point à peu près généralement accepté, était l’alimentation au maïs; encore les exceptions ne sont-elles pas rares. C’est ainsi que Sheppard a observé des cas survenus à Singapour, à la suite d'une nourriture presque exclusive au riz. Stannus a pu faire les mêmes constatations au cours d’une petite poussée ayant frappé une quarantaine d'individus. Snyders, enfin, a vu des phénomènes pellagreux se développer chez des nourrissons allaités par des mères pellagreuses. C’est le parallélisme complet avec le béri-béri infantile, décrit par Vernon Andrews aux îles Philippines.

paies

On peut, néanmoins, admettre en règle générale que la pellagre suit assez facilement la culture du maïs et que leurs aires géographiques sont nettement superposables. C’est ainsi qu’elle a éclaté en Egypte ; c'est, au contraire, de cette façon qu’elle a diminué en Espagne, à mesure que le seigle et le froment tendaient à y remplacer le maïs.

. De nombreux auteurs ont essayé de déterminer le processus néfaste du maïs. La plupart des médecins italiens ont voulu y voir le résultat d'une altération du grain, provoquée par un parasite fongoïde appelé « verderame » dans l'Italie du Nord.

Lombroso a été le grand défenseur de cette théorie qui compare, en somme, la pellagre à l'ergotisme. Il a pu extraire du maïs gâté une huile, dont l'injection a des animaux reproduisait des symptômes assez peu ressemblants, du reste, à ceux de la pellagre humaine.

Bien que le verderame n'ait rien de spécifique, et qu'il ait pu être rapporté à différentes variétés d’Aspergillus et de Penicilium, cette théorie est encore soutenue en Italie avec Bertarelli et Camuri. Elle fait la base des mesures prophylactiques édictées par le Gouvernement italien : prohibition de l'usage du maïs gâté, répartition d'instruments de séchage, et enfin distribution de rations de viande fraîche dans les districts pellagreux.

D'autres auteurs ont voulu y voir une maladie infectieuse provoquée, soit par un microbe, soit par un protozoaire inoculé par une mouche du genre Simulium (Sambon), soit par un trypanosome (Ravitsch). Ces découvertes n’ont jamais été confirmées, et l’injec-

tion de différents produits pellagreux à des singes est toujours réstée négative, saufentre les mains de Harris, qui a obtenu dés lésions rappelant entièrement le lupus.

Se basant sur la reviviscence printanière de la pellagre, Raubitschek a prétendu que c'était le résultat de l’aétion de la lumière solaire sur une substance photo sensibilisatrice contenue dans le maïs. Celle-ci se comporterait, dans cette hypothèse, comme l’hématoporphyrine dans les expériences de Haussmann. Injectée à des souris blanches, elle provoque une mort rapide, au milieu de phénomènes violents, si ces animaux sont exposés à la lumière, alors qu'ils restent indemnes, quand on les maintient à l'obscurité.

Il existe, au surplus, d’autres éxemples analogues. C'est ainsi que le bétail blanc, nourri avec du sarrasin, présenté une maladie, appelée lé fagopyrisme.

Horbaczwenski a essayé d’expérimenter l’action de la matière coloïante du maïs, mais sans parvenir à aucun résultat concluant. A plusieurs reprises, du reste, cette théorie photodynamique s'est montrée infirmée par l'expérience et elle est incapable d'expliquer la plupart des cas de pellagre.

La grande difficulté dans ce genre de recherches consiste dans ce fait qu'on n’a jamais pu provoquer chez un animal de pellagre expérimentale. Nous avons vu que le pigeon supporte parfaitement une nourriture exclusive au maïs complet (exp. XX VI). En revanche, lé même animal, mis au maïs décortiqué, ne tarde pas à présenter le tableau de la polynévrite expérimentale, aisavec quelques caractères particuliers (exp. XXIX).

Des constatations analogues ont été faites de diffé-

rents côtés. Holst et Frühlich ont provoqué des lésions scorbutiques indéniables chez le cobaye par l’alimentation au maïs. Lucksch a observé chez divers animaux, nourris à la farine de maïs, de l'amaigrissement, de l’alopéecie et une légère parésie des extrémités postérieures. L’autopsie montrait, en outre, une inflammation catarrhale de l’intestin grêle avec hypertrophie des surrénales,

Ces diverses expériences rappellent exactement," à n'en pas douter, tout ce que l’on sait à propos de la décortication du blé, du riz ou de l'orge. L'étude histologique du grain de maïs apporte encore une conlirmation nouvelle à cette manière de voir.

La couche corticale est de beaucoup la plus riche en graissés. Elles sont localisées dans les céllules d'aleurone de la zone subpéricarpale, à tel point que la teneur, qui est d’au-moins 4,3 p. 100 pour la farine de maïs complet, tombe à 6,9 p. 100 pour le maïs décortiqué. Il s’agit d’un index de pouvoir nutritif ën tout point comparable à celui du phosphore, mis en lumière par Fraser et Slanton dans la décortication du tfiz.

Si l’on ajoute à cela l'influence fâcheuse du vieillissement de la farine de maïs, et si l’on se souvient que la polenta constitue l'aliment presque exclusif dü paysan de la Lombardie où de la Romagne durañt l'hiver, on ne sera pas surpris de la prédominance des manifestations printanières de la pellagre.

Le danger de la décortication du maïs se manifeste encore d'une façon curieuse. Les procédés de mouture en usage aux Etats-Unis sont bien plus perfectionnés que ceux employés dans l'Italié du Nord; la cüticule

00e du grain est éliminée d’une façon plus complète et 1l en résulte que la pellagre se répand de plus en plus, affecte une marche beaucoup plus rapide et provoque une mortalité de 25 p. 100, au lieu de 4 p. 100 en Itahe.

Si l’on considère la pellagre comme la résultante d’une carence alimentaire, ou comme une avitaminose, pour reprendré le terme de Funk, aussitôt s’éclaircissent beaucoup de points restés obscurs dans sa nosographie. Le régime des paysans candidats à la pellagre ressemble beaucoup à celui des coolies et se compose en grande partie d'éléments hydrocarbonés. La prédominance de cette maladie à la campagne, ainsi que la rapidité de la guérison après l'admission à l’hôpital, au moins dans les cas légers et récents, s'expliquent facilement par l'intervention d'un régime varié comprenant beaucoup d'éléments, qui ne se rencontrent qu'à la ville. C’est pour le même motif que des femmes pellagreuses, venues à Milan comme domestiques ou comme nourrices, restent indemnes jusqu’au jour où elles retournent dans leurs villages.

Enfin, Nighüingale a publié tout récemment une observalion extrêmement intéressante et qui, si elle était confirmée, suffirait à trancher définitivement tout le problème. Une épidémie de pellagre, survenue en Rhodésia à la suite d’une alimentation exclusive au maïs décortiqué, a cédé rapidement à l’administration de maïs complet. « L'effet fut véritablement magique : » telles sont les propres paroles de l’auteur.

En résumé, et malgré la persistance de quelques points obseurs à ce sujet, il semble bien légitime, tant par l’étiologie que la clinique, de rapprocher la pellagre

AT du scorbut et du béri-béri. C’est un fait d’une haute importance sociale, car il facilite considérablement la prophylaxie de cette maladie. On comprend, en effet, la haute valeur de l'amélioration de la nourriture dans les contrées pellagreuses et l'utilité de nouvelles cultures à y introduire, telles que celle de la pomme de terre.

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