LA CARENCE CHEZ L'ADULTE
En raison de son alimentation essentiellement ommivore, l’adulte est beaucoup moins exposé aux dangers de la carence. Les progrès de l'hygiène ont porté jusque sur les collectivités telles que les prisons ou asiles, où le scorbut a persisté le plus longtemps à l'état sporadique. À côté des haricots classiques, ont pris place des éléments frais tels que les légumes et la viande, et l’état sanitaire s’en est amélioré d’autant.
« Il convient cependant de signaler un procédé de cuisson qui tend à se répandre de plus en plus dans les établissements très peuplés. C’est la cuisson par vapeur sous pression, dont la nocivité possible a déjà été signalée par Grijns. On atteint ainsi facilement une température de 110 degrés, déjà bien dangereuse pour la stabilité des substances-ferments. Rappelons que de la viande cuite précisément à cette température a suffi à provoquer de la polynévrite chez les poulets d'Holst et Frühlich. Il y a là un facteur de dénutrition, sur lequel il importe d'attirer l'attention.
Il serait puéril de vouloir systématiquement éliminer les conserves et les graines décortiquées de l’alimenta-
ion normale de l’homme adulte et en bonne santé ; mais 1l serait encore plus fâcheux de leur donner une place prépondérante. Peut-être doit-on attribuer à leur emploi exagéré une bonne partie des troubles digestifs que présentent souvent les Européens à leur arrivée dans les colonies tropicales. Le cas se présente souvent dans l’Indo-Chine où l’on a parfois de la peine à Ss’habituer à la cuisine du pays. Là encore, l'usage plus répandu des végétaux et des fruits indigènes pourra rendre des services considérables.
On ne devra pas davantage abuser du pain trop bluté, du pain viennois, des croissants incapables par eux-mêmes d'assurer une nutrition suffisante. C’est par leur emploi à peu près exclusif, que Moszkowski a réussi à provoquer expérimentalement sur lui-même des troubles nerveux graves.
À ce point de vue, l’usage de la pomme de terre à la place du pain, si répandu dans certains pays, paraît très rationnel. Du reste, la pomme de terre semble constituer un aliment excellent, supérieur même par certains côlés aux diverses céréales et sa culture mérite d’être encouragée, partout ou sévissent encore la pellagre ou le béri-béri.
La multiplication des steamers à marche rapide, les r elâches plus fréquentes dans les voyages au long cours, en permettant de renouveller les approvisionnements de bord et de distribuer des vivres frais, l'hygiène individuelle et collective, mieux assurée, tout cela a contribué à diminuer de plus en plus le nombre et la
ravité des explosions de scorbut.
La prophylaxie de ces maladies est bien plus difficile
dans les régions où, comme en Extrême-Orient, on se heurte à des préjugés ethniques. Il semble bien improbable que l’on arrive un jour à persuader les coolies chinois ou jJavanais à ne consommer que du riz non . décortiqué, malgré son aspect et sasaveur désagréables. L'impôt sur la mouture, proposé par Fraser et Stanton, a peu de chances d'être plus efficace. Là encore, c'est par la généralisation de nouvelles cultures que la lutte promet d’être victorieuse.
Ces notions revêtent une importance capitale en s'appliquant aux opérations de guerre actuelles. La plupart des sièges prolongés dont parle l’histoire, ont été marqués par l’apparition du scorbut, plus ou moins entrecoupé de phénomènes névritiques et celui de Paris, en 1870-1871, n'y a pas fait exception. La guerre de tranchées constitue aussi un facteur prédisposant de premier ordre, comme l’a montré la campagne de Crimée.
La prophylaxie consiste essentiellement, là encore, à varier le plus possible l'ordinaire. En plus du riz et de la viande de conserve, 1l convient de distribuer largement la viande fraîche, les légumes verts, le vin. antiscorbutique puissant. Au surplus, comme l’a dit Mouriquand, une augmentation des végétaux dans la ration, ne peut qu'avoir un effet favorable sur la nutriton, parfois compromise par un régime carné excessif.
Il faudrait des sièges prolongés pour permettre la réapparition du scorbut, en interdisant ces précautions. Encore l’emploi, sur une large échelle, de la viande congelée, viendrait diminuer ces dangers, en introduisant un élément frais. Ce dernier aurait, de
plus, l’avantage de diminuer les dangers des viandes de conserve.
Malgré les misères de toutes sortes que nos soldats ont supportées depuis près de deux ans, nous n’avons jamais vu signaler un seul cas de scorbut. Si la parole de Hammond est juste, qui dit que « un cas de scorbut « dans un camp ou une garnison, est un reproche « pour quelqu'un » ; si Andral et Rattier ont raison de déclarer que « le scorbut accuse la négligence ou « l’impéritie de ceux qui ont pour mission de veiller « sur la santé », ce sont là de grands éloges pour l’Intendance et pour le Service de Santé.
Nous ne saurons que plus tard si les prisonniers internés en Allemagne ont souffert de la carence alimentaire. Le fait ne serait, en tout cas, pas nouveau. et déjà le scorbut avait décimé les prisonniers français à Ingolstadt, en 1871.