LE SCORBUT
Aussi, longtemps que les marins se contentèrent de faire uniquement du cabotage, sans jamais trop s’éloigner de la terre, le problème de l'alimentation des équipages fut facilement résolu; et, par contre-coup, le scorbut resta ignoré.
Sans vouloir, avec Cabanès, en trouver le premier exemple dans les malheurs de Job, il faut arriver aux Croisades, ces premières expéditions coloniales, pour retrouver quelques notions nettes à ce sujet. Il semble bien que les troubles décrits par Jacob de Vitry au sièvwe de Damiette, puis, plus tard, par Joinville et Guillaume de Nanjeac à celui du Caire, aient été du scorbut parfaitement authentique.
Quand, à la suite de Christophe Colomb, les marins de toutes les nations se lancèrent à travers les Océans, le scorbut fut peut-être le plus grand obstacle qui se
MS STE dressa devant eux. La liste est longue des expéditions décimées par lui, surtout dans les régions boréales. Mais l’intérieur des continents n'était pas épargné et les misères de la guerre de trente ans furent l’occasion d’explosions meurtrières de cette maladie.
Nous ne voulons pas ici retracer le tableau clinique de cette affection, mais 1l nous suffira d'en rappeler sommairement les principaux symptômes.
| Après une période plus ou moins prolongée d’apathie physique et morale, surviennent des douleurs intenses dans les membres inférieurs. La peau se dessèche et le visage prend un aspect plombé. A ce moment apparaissent les manifestations caractéristiques, lésions gingivales et hémorragies.
Au niveau des gencives, surtout au voisinage des dents cariées, se développent des fongosités saignantes, pénétrant dans la profondeur et pouvant aller jusqu’à la nécrose des maxillaires. Les dents tombent spontanément, la mastication est impossible, la salivation excessive et l’haleine horriblement fétide.
Les hémorragies se montrent un peu partout, tantôt sous forme de simple piqueté hémorragique, tantôt revêtant l'aspect de vastes ecchymoses très douloureuses. Parfois le sang s'écoule à l’extérieur ou se répand à traves les parenchymes.
Les symptômes généraux consistent surtout en faiblesse et prostration. Les battements du cœur sont faibles, ralentis, et une dyspnée violente apparaît au moindre effort.
Les os sont souvent atteints de leur côté. Outre les hémorragies, il existe encore des lésions de raré-
nn faction pouvant aboutir à de véritables fractures spontanées.
Faute d’un traitement approprié, et surtout, nous le verrons, si l'on n'institue pas une alimentation fraîche et variée, les malades finissent par succomber lamentablement au cours d’une cachexie progressive.
Cette affection terrible, qui décimait les équipages et qui ravageait de préférence les collectivités mal nourries, attira vite l'attention des médecins et dès le début ceux-ci s’ingénièrent à en donner une explication rationnelle. Aussi nombreuses que bizarres furent les hypothèses proposées et il faut arriver au Suédois Bachstrôm, pour voir mettre en lumière la notion fondamentale de la nécessité de l’aliment frais.
Depuis ce moment là (1734) tous les auteurs s’accordèrent pour voir là l’une des causes principales du scorbut. On discuta à perte de vue sur le pouvoir prophylactique d'une grande quantité de substances; et cela ne fut pas inutile, puisqu'à la fin du xvnr° siècle, le « lime juice » ou jus de citron de conserve était introduit officiellement dans la marine anglaise et son usage obligatoire y rendait des services inappréciables.
Ce rôle de l’aliment frais a été démontré mille fois: mais l’un des exemples les plus typiques est bien celui rapporté par Buzzard, chirurgien chef de l’armée d'Omer Pacha, durant la campagne de Crimée, en 1854-1855. L'armée turque fut ravagée par le scorbut, tant que les soldats furent réduits à la ration réglementaire, et la maladie disparut aussitôt, dès qu'ils purent y adjoindre des végétaux frais et, en particulier, des melons d’eau. Faute de cela, durant l’hiver, la maladie
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ne tarda pas à reparaître pour rétrocéder à nouveau au printemps.
On essaya encore de déterminer quels étaient les éléments les plus pernicieux dans la ration scorbutigène. Les vivres secs et conservés, les farineux, les salaisons se montrèrent surtout nuisibles. Mais aucun d’eux ne parut avoir d'action prépondérante et c'était surtout leur réunion trop longtemps prolongée, qui provoquait le scorbut. |
A côté de l'alimentation, 1l convient de ne pas oublier d’autres facteurs, insuffisants à eux seuls, sans doute, mais capables d'accélérer le développement de la maladie. C’est ainsi que le froid humide, ia tristesse, le découragement et surtout l'excès de fatigues physiques ont la plus fâcheuse influence.
Mais tout ceci n'est que secondaire malgré tout, et le scorbut par son étiologie et par son traitement est bien une affection alimentaire.
Quant à savoir comment s’exercait l’action favorable des végétaux frais et juteux, ce fut là encore l’origine d'interminables discussions. Devait-on l’attribuer aux acides végétaux, tels que l'acide citrique ou malique, ou éncore à l’eau de végétation ? Garrod a été le défenseur le plus tenace de la théorie qui voulait faire dépendre le pouvoir antiscorbutique des sels de potasse plus abondants dans les plantes et détruits au contraire dans les salaisons. Toutes ces hypothèses, confirmées par certains faits, se trouvaient démenties par d’autres hon moins probants et la question n’avançait en rien.
La guerre de 1870-1871 et les expéditions polaires de ces dernières années furent l’occasion de nouvelles
explosions, sans que l’on fût bien mieux renseigné sur leur étiologie réelle.
À Da maladie de Barlow.
La nouvelle entité morbide individualisée par sir Thomas Barlow fut pourtant la cause d’un progrès notable à ce sujet. Le scorbut infantile ou maladie de Barlow n'est qu’une forme du scorbut de l'adulte, car, suivant l’âge du malade, on retrouve tous les degrés intermédiaires entre ces deux affections.
Chez le nourrisson, ce sont les troubles osseux qui prédominent de beaucoup. Au milieu d’un état général devenu peu à peu défectueux, on est frappé par une impotence fonctionnelle tellement intense qu’elle peut revêtir le type de la pseudo-paralysie. Au niveau des cartilages de conjugaison, on observe un empâtement profond et douloureux. Les lésions gingivales n'existent qu'après l'apparition des dents. Enfin, les hématomes et les hémorragies sont beaucoup plus rares que dans le scorbut de l'adulte. |
Ilest plus facile de préciser l'origine exacte de cette affection. Si on la rencontre parfois au cours d’une alimentation au lait stérilisé, le fait est loin d’être constant. Mais ce sont surtout les laits qui ont subi une préparation industrielle plus ou moins complexe, qui se montrent nocifs. Enfin les farines alimentaires lactées ou phosphatées, et tous les succédanés du lait que l'on a proposés dans la puériculture ont un pouvoir scorbutigène intense. Un fait indéniable est le développement
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de plus en plus fréquent de la maladie de Barlow, à mesure que l’industrie a pénétré dans ce domaine et sa prédominance dans les pays anglo-saxons, où ce mode d’alimentation est très répandu.
Scorbut ou scorbut infantile se rencontrent donc quand la nourriture est viciée soit dans sa nature, soit danssa préparation. Malheureusement, on ne possédait jusqu’à ces derniers temps aucune notion sur la nature exacte de cette altération. Si on a obtenu des résultats excellents par l’emploi d'aliments frais et de fruits ou de végétaux acides, ce n'était qu’une thérapeutique empirique ne reposant sur aucune donnée scientifique.
B. Le scorbut expérimental.
À côté du scorbut se développe parfois une affection assez mal délimitée, appelée, faute de mieux, le béri1béri des vaisseaux. Les navires au long cours norvégiens étaient surtout frappés, depuis qu’on avait entrepris d'améliorer la ration des équipages en y introduisant de la farine de froment. Holst et Frôühlich furent chargés par le bureau d'hygiène de Christiania d'étudier les causes de ces phénomènes; ils eurent ainsi l’occasion de jeter un jour nouveau sur le scorbut en parvenant pour la première fois à provoquer un véritable scorbut expérimental sur l'animal.
Ils entreprirent de nourrir des cobayes exclusivement avec des graines de différentes céréales ainsi qu'avec les gruaux correspondants. Le résultat fut identique dans les 2 cas et en moins d’un mois tous les sujets
ice moururent avec un amaigrissement considérable et au milieu de la cachexie la plus profonde.
L'autopsie révélait les altérations typiques du scorbut infantile : pétéchies, purpura, infiltration du follicule des vibrisses, hémorragies sous-cutanées, musculaires ou périostiques. Le squelette était surtout endommagé. Outre les altérations médullaires et la congestion des épiphyses, on y rencontrait de la raréfaction osseuse allant jusqu'à la fracture spontanée au niveau des cartiages de conjugaison. Seul le périoste maintenait les fragments en présence. Les côtes et les maxillaires étaient également atteints. Enfin, il y avait de la gingivite et les dents, d’abord branlantes, finissaient par tomber après avoir présenté une teinte verdâtre.
Ces lésions surviennent aussi bien que les céréales aient été données complètes ou décortiquées; ce facteur si important, nous le verrons, dans l’étiologie du béribéri, ne joue donc ici aucun rôle.
Il n’en est pas de même de la chaleur, dont nous avons signalé l’action dans la maladie de Barlow. C’est ainsi que les cobayes contractaient invariablement le scorbut, quand ils ne recevaient que des pommes de terre cuites à 110 degrés.
Holst et Frühlich, une fois en possession de ce réactif expérimental, essayèrent de déterminer l’action des antiscorbutiques. Contrairement à ce que l’on pouvait croiré de prime abord, le jus de citron se montra parfaitement inefficace. En revanche les choux, les carottes, les dents de lion et autres légumes frais, donnés en quantité suffisante, semblaient avoir l’action préventive la plus manifeste.
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Ces recherches extrêmement intéressantes demeuraient malheureusement fort empiriques. Si elles démontraient une fois de plus l'efficacité des agents dits antiscorbutiques, elles n’apprenaient rien de nouveau sur le mécanisme intime de cette affection.
Il était réservé à la pathologie exotique de faire tomber le dernier obstacle et c'est de l'étude d'une maladie coexistant souvent avec le scorbut, le béri-bér1, que devait jailhir le trait de lumière.