‹ Essai sur la certitude dans le droit naturelChapitre 3 sur 9 · DANS · texte numérisé non relu

DANS

NOTION. - DIVISION

Le titre de cet opuscule ne donnerait qu*une idée imparfaite du sujet que j'y ai traité. C'est qu'un titre ne saurait être long. Pour mieux instruire le lecteur, je dirai donc que je me suis proposé de développer dans celte étude la démonstration du problème dont voici Ténoncé :

« La certitude dans la science du droit naturel, est-elle possible pour r homme dans son état actuel, et dans quelles limites? »

L'exposé de tout ce qui me paraîtra nécessaire pour faire comprendre au lecteur la solution que je crois devoir donner à ce problème, et pour le convaincre de l'exactitude de cette solution, sera, je le répète, l'unique objet de mes efforts ; on trouvera ci-après tout ce que j'ai cru que la démonstration comporte, mais on n'y trouvera que cela.

Cette démonstration est destinée à amener, par une suite de raisonnements, une réponse adéquate à la question dans laquelle est formulé l'énoncé. Et comme j'ai naturellement le dessein de persuader au lecteur que cette démonstration est légitime, il

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faudra que je rende pour lui aussi évidente que possible l'équation entre la réponse et la question à laquelle elle se rapporte. Or, je ne pourrai atteindre ce résultat que si Tune et Tautre sont également bien comprises par ceux qui me liront. Comment jugerait-on de la valeur de ma réponse, si Ton ne comprenait pas la question qui m'est faite ? Il ne suffira donc pas que je développe la réponse dans la plénitude des conditions qui lui conviennent; il faudra que je donne également toutes les explications qui me paraîtront opportunes pour faire disparaître rincertitude qui peut régner sur les termes de Ténoncé.

Et que Ton ne croie pas qu en agissant ainsi je prenne un soin superflu; que Ton ne m oppose pas que d ordinaire on trouve les questions assez claires par elles-mêmes pour quil soit permis de négliger d en expliquer les mots. Il n'en est pas de même ici que dans les cas ordinaires : la question comprend en effet des termes, comme « la certitude dans la science, » et « le droit naturel » qui sont enveloppés de lobscurité que leur ont donnée, pour le vulgaire, leur nature scientifique, pour les philosophes, les significations diverses qu'on leur a prêtées. Elle ne saurait ■dès loi's être comprise avec le sens que je lui ai attribué sans que je m'explique sur ce sens, et c'est ce qui fait que je n'agis pas comme si j'étais en présence de mots qui auraient pour tout le monde une signification connue.

Ces observations prouvent que de prime abord la tâche que je me suis- proposé d'accomplir, se divise en deux parties :

Exposé de la signification de l'énoncé du problème.

Exposé de la démonstration de ce problème.

J'adopterai cette division dans les développements qui vont suivre.

J'ai, dans cette première partie, à faire connaître, aussi clairement que je le pourrai , le sens de cette expression : « La certitude dans la science du droit naturel, est-elle possible pour rhorame, dans son état actuel et dans quelles limites? w

Puisque j*étais libre de choisir moi-même le problème que je devais résoudre, je n'ai pas à rechercher quelle est la signification que la langue française a attribuée à chacun des termes de cet énoncé, mais celle que moi, en particulier, j'ai eu le dessein de leur donner. Certes, il convenait autant que possible que je suivisse les lois de cette langue, car en recourant à elle je me soumettais à son empire ; pt, en fait, je me suis efforcé de rester daccord avec elle en toute circonstance. Mais je n'ai pas à prouver que j'ai réussi en cela, et si, malgré mes désirs, je n'y étais pas parvenu, on ne pourrait ra'accuser que d'une incorrection de langage, et non pas d'avoir travesti par caprice ou par ignorance l'énoncé d'une question qu'il appartenait à moi seul de poser.

C'est donc en vain que le lecteur chercherait, dans ce qui va

suivre, la preuve que la signification que j'attribue aux termes de renoncé est celle que leur a donnée le langage. Cette preuve peut, dans certains cas, avoir son utilité ; mais ce n*est pas ici qu'elle serait à sa place. Je me bornerai à expliquer le sens qu'a, dans ma pensée, chacun de ces termes , et c'est dans les strictes limites de cette explication que je veux me renfermer.

L'énoncé que je me propose d'éclaircir peut être démembri^ eîi expressions partielles, à savoir : « la certitude dans la science, » — « le droit naturel, » — « l'homme dans son état actuel, » -- « la possibilité et ses limites. » Chacune d'elles, considérée isolément, provoquera de ma part une série d'explications particulières ; mais après que j'aurai expliqué leur sens respectif tout ne sera pas fini ; car elles n'existent pas isolées dans l'énoncé ; elles y sont, au contraire, reliées les unes aux autres et c'est leur ensemble qui le constitue. Il faudra donc que j'explique également quel sens nouveau présente cet ensemble.

Avant d'aborder mon sujet de plus près, qu'il me soit permis de faire une dernière remarque sur la méthode que j'ai adoptée.

Ce serait une erreur de croire que le meilleur moyen qui puisse être choisi pour donner une idée parfaite du sens de chacun des termes de l'énoncé, est d'en formuler la définition. La définition en effet, quand on la prend dans toute sa rigueur logique, exige, tant dans le fond que dans la forme, des conditions précises qui nut^eal ^uelque fois à la clarté. Certes, cette rigueur est parfois de mise7maisTîDn^~pas~ici où le but unique de mes eflbrts est de m'expliquer clairement. Je ne Jûc préoccuperai donc pas de trouver des définitions irréprochaoteSiJe ne les écarterai pas non plus de parti pris. Mais cherchant a^^t tout à donner des termes de l'énoncé les explications les pltt^ nettes possibles, j'accepterai sans distinction tout ce qui me paraîtra convenir pour y arriver.

Les observations que je viens de formuler ont eu pour but de faire mieux apprécier par le lecteur ce qui m'était permis, et de

EXPOSE DE L'ENONCE DU PROBLÈME. i^

répondre ainsi d'avance aux objections qu un examen plus superficiel aurait peut-être provoquées.

J'arrive maintenant au fond même de la matière et je vais faire connaître d'abord ce que j'ai voulu désigner par cette expression « la certitude dans la science. «

M'occupant en premier lieu de l'un des mots les plus importants de cette expression, je dis que, pour moi, « la science » est l'ensemble des connaissances réelles et exactes, qui sont certaines ou légitimement vraisemblables.

Cette proposition paraîtra sans doute de nature à exiger ellemême des éclaircissements. Je m'y arrête donc.

J'entends par connaissance toute conception intellectuelle. Or, une conception intellectuelle quelconque suppose trois conditions : d'abord un sujet, c'est-à-dire une intelligence capable de connaître ; ensuite un objet, c'est-à-dire un être susceptible d'être connu ; enfin un rapport tel entre le sujet et l'objet, que l'être est connu par l'intelligence.

Une connaissance peut avoir pour objet soit un être qui fait partie de la réalité, soit un être qui n'existe que dans l'imagination. Dans le premier cas, je dis que la connaissance est réelle, et dans le second cas, qu'elle est imaginaire. Donc ce qui fait qu'une connaissance mérite ce nom de réelle, c'est uniquement la nature de son objet.

Les connaissances réelles peuvent être divisées en connaissances exactes et en connaissances erronées. Elles sont exactes quand une intelligence connaît un être réel véritablement tel qu'il est dans la réalité ; elles sont erronées chaque fois qu'une intelligence conçoit un être réel en tout ou en partie autrement qu'il n'est dans la réalité. Ce n'est donc plus ici l'objet qui détermine l'espèce de la connaissance, mais c'est le rapport; en effet, il résulte de ce qui précède que la connaissance sera exacte

OU erronée, selon que le rapport de perception sera complet ou incomplet.

Je viens d'exposer ce qu il faut entendre par une connaissance réelle exacte. Je vais maintenant continuer Texamen des conditions que j*ai énumérées comme étant nécessaires pour qu'il y ait connaissance scientifique, en expliquant ce que j'entends par une connaissance certaine ou légitimement vraisemblable.

Je commence par dire que les connaissances réelles exactes sont motivées ou non motivées. Elles sont motivées toutes les fois qu'un esprit cherchant à concevoir un être réel exactement, c'està-dire tel qu'il est dans la réalité, s'est arrêté à une connaissance iju'il a des motifs pour croire être l'exacte représentation de Tob jet qu'il désirait concevoir. Ces connaissances sont au contraire non motivées, toutes les fois qu'un esprit adopte, pour représenter un être réel, une connaissance qui, par l'effet du hasard, correspond exactement à cet être, mais sans que l'esprit ait eu aucun motif pour croire à cette exacte correspondance.

Essayons de rendre ce point plus clair par un exemple, dans lequel sera compris également ce que j'ai dit plus haut des connaissances réelles et exactes.

Quand ayant observé un animal, un arbre, une maison ou tout autre objet du monde réel qui m'environne, et désirant les concevoir tels qu'ils sont dans la réalité, je me les représente intellectuellement sous les formes, les couleurs et les autres attributs qui ont été transmis à mon esprit par l'observation à laquelle j'ai procédé, j'ai de ces divers objets une représentation qui a les caractères requis pour constituer une connaissance réelle, exacte et motivée. Cette connaissance est réelle, car elle a pour objet un animal, un arbre, une maison qui existent dans la réalité. Elle est exacte, car je conçois ces objets tels qu'ils sont dans la réalité.. Elle est motivée, car je ne lui ai donné chacun des éléments que je lui prête, que parce que l'observation m'a convaincu que l'être observé les possédait dans la réalité. Mais s'il s'agissait d'objets imaginés par un romancier ou un poëte, et que de plus on se fût borné à me les citer, sans me donner aucun détail sur ce

EXPOSÉ DE L'ÉNONCÉ DU PROBLÈME. il

qu'ils furent pour leurs créateurs; si enfin je me les représentais sous les premières formes et les premières couleurs venues, qui ne seraient pas celles qu on leur aurait attribuées, ma connaissance ne serait ni réelle, puisqu'elle aurait pour objet des êtres imaginaires, ni exacte, puisque les caractères que j aurais attribués à ces êtres ne seraient pas les leurs, ni enfin motivée, puisque rien ne m'autorisait à croire que les formes que je leur ai données fussent leurs formes véritables.

La division des connaissances réelles exactes en motivées et non motivées, m'amène à la division de ces connaissances en certaines et douteuses. Les premières sont celles dont les motifs ayant au surplus pour but de justifier, comme je lai dit, la représentation que l'esprit se fait de l'objet de la connaissance, sont absolument irréprochables. Les secondes sont ou bieii celles qui n'ont, pour justifier la représentation que l'esprit se fait de l'objet de la connaissance que des motifs auxquels on peut trouver plus ou moins à redire : on les nomme alors connaissances vraisemblables; ou bien celles qui sont totalement dépourvues de motifs : on peut les nommer alors connaissances possibles. Ainsi, par exemple, je puis être absolument convaincu, par des motifs que je juge irréprochables, que la représentation que je me fais d'un être réel correspond exactement à ce qu'il est dans la réalité ; que tel je le vois, tel il existe : ma connaissance est certaine. Mais il se peut aussi que je ne sois pas aussi complètement convaincu, qu'il y ait dans mon esprit un douie, et que ce doute soit contre-balancé par des raisons qui me font incliner à croire que je ne me trompe pas : ma connaissance alors est vraisemblable. Il se peut, enfin, que je me trouve dans un état de doute absolu, quo je ne sois ni pour ni contre, que rien ne me fasse pencher dans un sens plutôt que dans un autre : dans ce dernier cas, ma connaissance est simplement possible.

Ainsi il y a trois degrés nettement distincts dans la connaissance : la certitude, la vraisemblance et la possibilité, ces deux derniers se réunissant pour constituer le doute. Cette division des connaissances est fondée soit sur la nature soit sur la présence

des motifs qui peuvent être donnés à Tappui de ces connaissances. Aux deux extrémités de Técheile, se trouvent la certitude et la possibilité; Tune suppose la conviction absolue, Tautre le douteabsolu. Entre elles est placée la vraisemblance, qui comprend tous les cas où la connaissance est accompagnée de motifs qui, entraînant lesprit vers la conviction sans la lui donner complètement, font que la connaissance est sortie du doute absolu sans cependant être entrée dans la certitude.

Il résulte de ce qui précède que les connaissances vraisemblables peuvent être vraisemblables à divers degrés : il y a un vaste espace entre le doute et la certitude. Entre labsence de motifs et la plénitude de motifs, il y a une infinité de nuances. Tantôt les connaissances peuvent être accompagnées de motifs qui les rapprochent tellement des connaissances certaines, qu'elles sont près de se confondre avec celles-ci. Tantôt elles peuvent avoir si peu de motifs, qu elles sont voisines des connaissances possibles et qu'on les en distingue à peine. Tantôt enfin, elles peuvent se trouver comme en équilibre entre ces deux points extrêmes. Or. cette grande échelle des vraisemblances se divise en deux sections : ou bien le degré de vraisemblance est tel, que l'esprit se sent fortement entraîné à croire que l'objet de la connaissance est vraiment tel qu'il est conçu; ou bien le degré de vraisemblance est trop faible pour que l'esprit puisse sans légèreté croire que cet objet est tel qu'il est conçu. C'est aux conceptions intellectuelles contenues dans la première de ces deux catégories que je réserve le nom de connaissances légitimement vraisemblables.

Avant de résumer les explications que je viens de terminer sur les divers éléments qui, d'après moi, sont nécessaires pour constituer la science, je crois bon de faire une remarque sur la terminologie que j'ai adoptée. Les qualifications de certaine, de vraisemblable et de possible que j'ai appliquées à la connaissance n'expriment pas rigoureusement la pensée que j'ai voulu rendre. En effet, dans tous les cas que j'ai envisagés la coimaissance existe certainement; ce n'est pas son existence à

elle qui est vraisemblable ou possible; c'est l'existence réelle de son objet et lexactitude de la représentation que Fesprit se fait de cet objet qui sont certaines, possibles et vraisemblables. Mais je n'aurais pu agir autrement que j'ai fait sans alourdir ma terminologie en l'allongeant, et, forcé de choisir, j'ai préféré la brièveté à la correction

Je pense qu'au moyen de ces divers développements on a compris quel est le sens que j'ai voulu donner k l'explication que je présentais plus haut de cette expression « la science, » quand je disais que, pour moi, la science est l'ensemble des connaissances réelles et exactes qui sont certaines ou légitimement vraisemblables. J'espère que le lecteur ne se récriera pas en me voyant admettre dans la science autre chose que la certitude, en voyant que j'y donne accès même à la vraisemblance. Qu'il se souvienne que la seule vraisemblance que j'y tolèi*e est celle que j'ai nommée légitime, parce qu'elle semble s'imposer k l'esprit qui doit, en quelque sorte, veiller sur lui-même et faire un effort pour ne pas la confondre avec la certitude ; qu'il considère aussi que presque toutes les sciences de nos jours ne sont composées que de connaissances de cette sorte ; la solution même du problème que je me propose de résoudre lui en donnera un exemple de plus; qu'enfin c'est parmi ces connaissances qu'il faut ranger la permanence des lois de la nature, cette connaissance si incontestablement scientifique, et bien d'autres aussi dignes d'être acceptées par les plus difficiles, mais que je m'abstiens d'énumérer ici.

Je n'aurai maintenant aucune peine à faire comprendre ce que signifient ces roots : « la certitude dans la science. » Ils sont, en effet, déjà élucidés par ce qui précède. On a vu que la certitude et la vraisemblance légitime se partagent le domaine de la science et qu'elles ne sauraient être confondues sans erreur. La certitude dans la science ne comprend que les connaissances certaines : elle exclut rigoureusement les connaissances légitimement vraisemblables. Elle ne suppose pas le moindre

su PREMIERE PARTIE.

doute, au contraire de ces dernières qui, quoique scientifiques parce quelles sont appuyées de graves motifs qui font présumer qu'elles sont réelles et exactes, restent néanmoins toujours douteuses. Je le répète donc, la certitude se distingue nettement de la vraisemblance légitime qui, elle aussi cependant, a son rang dans la science. L'une ne se compose que de vérités inébranlables; lautre ne comprend que des connaissances qui peuvent à un moment donné, quelque vraisemblables quelles soient, ôtre démenties par une découverte. Pour néprouver aucune déception quand pareil démenti survient, il faut avoir soin de ne jamais attribuer à une connaissance un caractère qu'elle ne mérite pas. C'est là une recommandation qui de tout temps fut opportune, car ils ne sont que trop nombreux les exemples de philosophes qui, sans s'en apercevoir, ont traité de simples hypothèses avec les honneurs qui ne sont dus qu'à la certitude, et qui ont payé, par le discrédit où sont tombées leurs œuvres, la peine de la confusion qu'ils avaient commise.

Après avoir ainsi épuisé les explications qui m'ont paru yliles pour faire comprendre le sens qu'ont dans l'énoncé du problème ces mots : « la certitude dans la science, » je passe à celles qui concernent cette autre expression : « le droit naturel, » Elles ont une importance peut-être plus grande que les précédentes, car outre que l'on a en général une notion plus complète de ce qu'est fa science que de ce qu'est le droit naturel, les philosophes s'entendent moins sur le sens de ces derniers mots que sur celui des premiers. A cause de cette diversité d'opinions, je rappellerai au lecteur que j'étais maître de choisir parmi elles celle qui m'a paru la plus convenable, et que ce serait, dès lors, sortir du champ où j'ai voulu circonscrire la discussion, que de m'attaquer sur le choix que j'ai fait.

Le droit est pour moi l'ensemble des rapports d'organisation qui sont sanctionnés par une loi et que Ton peut légitimement garantir par une contrainte obligatoire.

EXPOSÉ DE rÉNONGÉ DU PROBLÊlttË. U

Cette proposition nécessite certainement un commentaire; Aussi vais-je essayer d en présenter un qui satisfera le lecteur.

C'est, dis-je, Tensemble des rapports... Je m'arrête à ce dernier mot. Il y a ua rapport chaque fois qu'il existe deux êtres dans lun desquels au moins il se trouve certains éléments qui ont leur raison d'être dans l'autre. Ainsi, pour prendre un exemple dans le droit lui-même, si je me suppose propriétaire d'un champ, il y a un rapport entre moi et ce champ, car la qualité de propriétaire, qui est un des éléments de ma personnalité, exige nécessairement l'existence de ce champ. Un rapport n'implique donc pas, outre l'existence des deux êtres qui en sont les termes, quelque chose. d'extérieur à l'un et à l'autre et qui les relie, comme on est assez enclin à le croire à première vue. Il n'y a rien en dehors des deux termes ; ce qui les relie entre eux, c'est, je le répète, qu'il existe dans l'un certains éléments qui trouvent leur raison d'être dans l'autre. Ils sont entre eux, quand on les sépare, comme une boîte et son couvercle, comme une cognée et son manche. Qui voit ceux-ci pense immédiatement à ceux-là.

Les rapports qui peuvent exister entre les êtres sont très-variés. Il y a, par exemple, des rapports de sentiment, quand une personne aime ou hait une autre personne; des rapports de connaissance, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler dans le cours de cet opuscule, quand un esprit connaît quelque chose. Il y a aussi des rapports d'organisation quf^ j'ai mentionnés dans l'explication que j'ai donnée tantôt du droit et auxquels, pour cette raison, je vais m'attacher plus particulièrement.

J'entends par rapports d'organisation ceux qui, dérivant d'un organisme quelconque, existent entre les diverses choses qui composent cet organisme. En admettant, par exemple, que le corps humain est un organisme, que par suite il est composé de diverses parties destinées à se relier les unes aux autres, construites chacune de façon à s'agencer avec les autres, devant avoir les unes sur les autres une action particulière ; en admettant encore que ces rapports dérivent de l'organisme humain lui-même et

non pas d'une force étrangère qui les aurait accidentellement pro * duits; tous ces rapports seront ce que je nomme des rapports d*organisation. Et de môme, dans une société organisée, les rapports des citoyens entre eux ou des citoyens avec les richesses sociales, conformément aux lois qui régissent la société, sont des rapports d*organisation.

Pour exprimer les relations qui existent entre deux choses quand elles sont Tune vis-à-vis de lautre dans un rapport d'organisation, on se sert le plus souvent du terme « revenir; » on dit que Tune revient à Tautre. Cest ainsi que les Romains définissaient le droit m disant : Suum cuique tribuere, rendre à chacun ce qui lui revient, rendre à chacun le sicn ^'est-à-dj i'e établir entre les hommes et les choses les rapports d'organisation qui leur conviennent. Seulement ils oubliaient dans leur formule que ce rapport ne suffit pas pour qu'il y ait droit, qu'il faut encore, ainsi que je le ferai mieux voir dans la suite, une loi et une contrainte qui y soient attachées. Si je me suis seirvi de cette expression « rapport d'organisation » plutôt que de cette autre « rapport qui consiste dans une chose qui revient à un être, » c'est que la première m'a paru plus précise, le mot « revenir » étant par lui-même équivoque, et que, de plus, elle exprime la nature même du rapport, tandis que la seconde n'exprime qu'une de ses conséquences.

Les rapports d'organisation ne supposent pas absolument une organisation rationnelle ; il suffit qu'il y ait une organisation quelconque; il importe peu qu'elle soit arbitraire ou non. Des rapports se présentent aussi bien dans un monstre que dans un corps bien constitué, aussi bien dans le phalanstère de Fourier que dans la république de Solon.

Une autre vériié dont on ne saisira toute l'importance que plus tard, c'est que les rapports d'organisation existent, qu'ils soient réalisés ou qu'ils ne le soient pas, pourvu, bien entendu, que l'organisme lui-môme existe. Ainsi, pour reprendre les exemples dont je viens de me servir, il y a, certes, des rapports d'organisaûon quand les diverses molécules qui composent le corps humain sont, à un moment donné, agencées dans Tordre que la

nature a établi entre elles ; de même quand les Athéniens eurent mis en pratique les principes de Selon et que leur cité se régla sur eux en toutes choses, les divers éléments, hommes et choses, qui composaient la république athénienne, eurent entre eux des rapports d'organisation. Mais ces rapports n'en existaient pas moins entre ces molécules, avant leur agencement dans un corps déterminé, alors qu elles étaient encore dispersées dans la nature, pourvu quelles fussent destinées à se réunir un jour; de même ils n'en existaient pas moins dans Athènes quand la constitution nouvelle eut été adoptée, quoiqu'elle n'eût pas encore été mise en pratique. En effet, dans ces deux derniers cas, l'organisme ne pouvait se réaliser qu'en présupposant l'existence des rapports non réalisés entre les diverses choses destinées à se réunir. Il est donc vrai que, pour exister, les rapports d'organisation n'ont pas besoin d'être réalisés. Séparez la boîle de son couvercle, enlevez son manche à la cognée, jetez l'un d'un côté l'auire d'un autre, les rapports entre le couvercle et la boîte, entre la cognée et le manche n'en existeront pas moins.

Les rapports d'organisation peuvent être sanctionnés par une loi. Une loi est une chose relative; ce qui est loi pour l'un ne l'est pas pour l'autre; tout dépend du point de vue auquel on se place. Il y a loi à l'égard de quelqu'un quand il est soumis à une certaine règle qu'il n'est pas libre de modifier ; cette môme règle n'est plus une loi pour celui qui peut la modifier à sa volonté. Par conséquent, si l'on admet que le développement organique du corps humain est soumis à une règle qu'il n'est au pouvoir de personne de modifier, cette règle sera une loi, et dès lors il faudra dire que les rapports d'organisation qui existent entre les diverses parties du corps humain sont sanctionnés par une loi. C'est ainsi encore que, dans les sociétés humaines, on dit que les droits et oblii^ations des citoyens sont sanctionnés par une loi, parce qu'ils dérivent d'une règle que les particuliers ne peuvent changer à leur gré, mais qui au contraire les domine.

Que ce dernier exemple ne fasse cependant pas croire que jiour qu'il y ait loi, il faut nécessairement l'intervention d'un pouvoir

législatif tel que Tont établi les diverses constitutions des peuples. Ce serait lui donner en effet un sens vulgaire et restreint qui n en est pas le sens exact. Il suffit, je le répète, d*une puissance supérieure qui régit les choses malgré elles. Ce serait certes une inconséquence de refuser le nom de loi aux règles immuables en vertu desquelles les planètes décrivent leurs orbites dans l'espace, pour l'accorder aux prescriptions souvent capricieuses du moindre potentat. Et cependant on peut revendiquer pour celles-ci une source législative qui fait absolument défaut à celles-lk.

Les prescriptions d*une loi peuvent être ou ne pas être garanties par une contrainte qui sert tantôt à en amener l'application, tantôt à maintenir cette application. Supposons-nous, par exemple, k une de ces époques où des peuples entiers se rendaient maîtres du territoire d'une nation voisine. Les conquérants ont déterminé le lot qui leviendra à chacun d eux dans les terres conquises, mais la mise en ])ossession n a pas encore eu lieu. Il y a là une organisation, mais elle n est pas encore mise en pratique. Cependant la volonté commune est que chacun obtienne sa part du butin et cette volonté commune fait loi. On est décidé à employer au besoin la force pour amener les récalcitrants à soufiTrir la consommation du partage et à le respecter quand k chacun aura été faite l'attribution de la propriété qui lui revient. Il y aura en cela une loi dont les prescriptions seront garanties par une contrainte qui est, comme on le voit, un fait extérieur à la loi et qui lui sert d'auxiliaire.

Or, une contrainte peut être obligatoire, en ce sens, qu'en cas de trouble causé au rapport qu'elle est destinée à protéger, il arrivera que cette contrainte sera nécessairement appliquée pour faire cesser ce trouble, ou simplement facultative quand, dans le môme cas, il sera permis d'exercer ou de ne pas exercer la contrainte. Ainsi, par exemple, chez les peuples civilisés une contrainte obligatoire est celle qui garantit la propriété; ces peuples n'admettent pas en effet qu'il dépende du caprice de

quelqu'un de réprimer ou de tolérer les atteintes que Ton y porte ; chaque propriétaire lésé qui réclame doit obtenir protection ; lui refuser cette protection serait de l'arbitraire ou de lanarchie. Une société où cette protection n'existerait pas, serait regardée comme une société de sauvages. Mais ces mêmes peuples considèrent comme des contraintes facultatives toutes celles que Ton peut employer pour amener l'accomplissement des devoirs de pure morale; telles sont, par exemple, les prix d'ordre et de propreté, les couronnes destinées aux rosières, les prix Montyon, etc. Une société dans laquelle ces institutions n'existeraient pas, où l'on se bornerait à en permettre l'établissement sans l'exiger, n'en paraîtrait pas moins bien organisée, et c'est ce qui montre l'exactitude de la distinction que j'ai faite entre la contrainte facultative et la contrainte obligatoire : il y a des lois dont les prescriptions sont garanties par la seconde et d'autres qui ne comportent que la première.

Je fais remarquer que, de même que précédemment j'ai pu dire qu'il importait peu, pour que des rapports d'organisation existassent, qu'ils fussent réalisés ou non, de même je puis dire ici qu'une contrainte existe, qu'elle soit réalisée ou qu'elle doive l»^gitimement l'être. Cela est vrai notamment pour la contrainte obligatoire qui, faisant partie de l'explication que j'ai donnée du droit, mérite que je m'en occupe plus spécialement.

Pour qu'il y ait droit il ne faut pas, dis-je, que la contrainte obligatoire soit réalisée, c'est-à-dire existe déjà; il suffit qu'il soit légitime qu'on la réalise. Il se peut que les circonstances empêchent parfois pareille contrainte d'être réalisée quoiqu'il serait convenable qu'elle le fût. Ainsi il n'est pas impossible que, durant des périodes même très-longues, on néglige dans une société de garantir par une contrainte obligatoire des rapports de droit auxquels elle conviendrait au meilleur titre. Telle a été longtemps la propriété littéraire ; elle eût, dit-on aujourd'hui, mérité de tout temps d'être protégée ; mais pendant combien de siècles n'a-t-on pas, par ignorance, négligé de le faire ! C'était un droit, mais il était enveloppé d'obscurité; privé du secours d'une con-

trainte, il n était pas moins droit pour cela, car cette contrainte eût pu lui être légitimement octroyée.

J'ai parcouru la série des mots qui entrent dans rexplication que j'ai donnée du droit. J'ai essayé d'en faire comprendre le véritable sens. J'ai complété, par une sorte de commentaire, ce qui pouvait y paraître vague. J'ai exposé que, partout où l'on découvrira des rapports d'organisation, réalisés ou non, partout où ces rapports seront sanctionnés par une loi, partout où cps rapports pourront être légilimeraent garantis par une contrainte pourvu qu'elle soit obligatoire, et peu importe qu'elle soit réalisée ou qu'il soit convenable de la réaliser, il y aura un droit. L'ensemble de tous ces droits particuliers composera le droit lui-même pris dans sa plus grande étendue.

Mais l'expression dont la signification a été mise en relief parles développements qui précèdent, est l'expression « le droit » prise isolément sans aucun qualificatif qui en modifie le sens. Or, ce n'est pas ainsi qu'elle se trouve dans l'énoncé; elle y est accompagnée de l'adjectif « naturel. » J'ai ajouté cet adjectif avec l'intention de lui faire produire l'eifet ordinaire qui résulte de l'adjonction d'un adjectif à un nom; cet effet est de restreindre la sigrufication du nom. Isolé, celui-ci s'appliquait, par exemple, à un genre; accompagné d'un qualificatif, il ne s'appliquera plus qu'à l'une des espèces renfermées dans ce genre. Le droit est une expression par laquelle on désigne le genre droit qui est composé des éléments communs à toutes les espèces du droit. « Le droit naturel, » est une expression qui désigne l'une de ces espèces à l'exclusion des autres. Cette espèce comprend tous les éléments du genre, éléments que j'ai fait connaître en expliquant ce que voulait dire « le droit ; » mais elle contient en outre les éléments d'une espèce, exprimés par le mot « naturel, » éléments que je vais faire connaître en expliquant ce mot.

Lorsqu'un organisme quelconque, conforme à la nature, se trouvera, à un moment donné, dans l'état le plus parfait auquel

il peut atteindre eu égard à ce moment, Tétat de cet organisme et de chacune des parties qui le composent sera ce que je nomme « naturel. »

Avant de discuter cette proposition, comme j'ai fait pour les précédentes, et afin que le lecteur n'attribue à ce que je dis que sa véritable portée, je crois bon de faire remarquer que dans ce qui précède comme dans ce qui va suivre, il n'y a aucun rapport nécessaire entre ce fait que j'exprime le sens d'un mot et l'existence dans la réalité de l'objet auquel ce mot est par moi appliqué. Je laisse absolument de côté, dans cette première partie, l'examen de ce dernier point. En agissant ainsi, je n'en remplis pas moins d'une manière complète la tâche que je me suis imposée : elle consiste en effet uniquement à faire connaître la signification des termes de l'énoncé. Il résulte de là que lorsque précédemment j'expliquais le sens qu'ont pour moi dans l'énoncé ces expressions « la science » ou « le droit, » je n'ai voulu ni affirmer ni nier qu'il existât dans la réalité un droit ou une science. Loin d'avoir à vérifier ces questions si elles ne pouvaient être résolues que par de longues recherches, je n'ai pas même à en enregistrer la solution si elle était d'une évidence immédiate. Ici, tout pour moi se réduit, je le répète, à dire que l'on ne pourra, à bon droit, dans la terminologie que j'adopte, appliquer à un être quelconque les mots : « certitude, » « science, » « droit, » « naturel, » que si les divers éléments que j'énuraère pour chacun d'eux se trouvent réunis.

Mais si, parmi ces éléments, il en est d'obscurs, mon devoir est de les éclaircir. Ceci est une tâche toute différente. Je l'ai déjà accomplie partiellement et je vais maintenant la continuer en analysant un à un les termes de la proposition par laquelle j'ai tenté de faire saisir le sens du mot « naturel. »

« Naturel, » ai-je dit, « suppose d'abord un organisme quelconque.

J'ai déjà eu l'occasion d'exposer qu'il y avait organisme dès qu'il existait divers êtres destinés à s'agencer dans un tout com-

muD. Pour que l'état de choses exprimé par le mot « naturel » existe, ce tout peut être un tout organisé quelconque. Il importe donc peu quil soit seul ou qu'il y en ait d'autres à côté de lui. Il n'importe pas plus, sil est seul, qu'il s'étende dans l'espace et le temps infinis ou dans un espace et un temps limités. Quelle que soit sa condition sous ces divers points de vue comme sous tous les autres, il suffit qu'il soit un tout organisé pour que le premier élément de ce qui est naturel, élément que j'examine pour le moment existe tel qu'il doit être.

Cet organisme quelconque doit être conforme à la nature.

Cela veut dire d'abord qu'il doit être réel. Les choses réelles, comme je l'ai déjà dit, s'opposent aux choses imaginaires. Ces dernières n'ont pas d'existence propre; elles ne sont que des conceptions de l'esprit. Quand ces conceptions disparaissent, il ne reste rien des choses imaginaires. Les choses réelles, au contraire, ont une existence propre. Elles peuvent certes être conçues par l'esprit, mais alors même qu'il n'y aurait plus d'esprit pour les concevoir, elles n'en existeraient pas moins.

Pourtant dire d'une chose qu'elle est conforme à la nature, ce n'est pas se bornera affirmer qu'elle est réelle. S'il est vrai que tout ce qui est imaginaire est contre nature, il semble qu'il ne manque pas de choses réelles qui sont contre nature également. C'est ainsi que l'esclavage des nègres est une institution très-réelle, mais qui est considérée en général comme étant contre nature. Il faut donc que j'indique quels caractères doivent être ajoutés à ce qui fait qu'une chose est réelle pour qu'elle soit conforme à la nature. J'exprime ces nouveaux caractères en disant qu'il faut que, dans la manière dont la chose est constituée on ne trouve rien qui soit contraire aux lois de la nature, soit en tout soit en partie. Je ne prétends pas soutenir qu'il existe un principe, que je pourrais appeler principe de contrariété, en vertu duquel il est possible que les lois de la nature puissent être parfois violées dans la constitution des êtres réels. J'affirme seulement que, si ce principe existe, ce ne seront que les êtres dans lesquels son action ne se sera pas fait sentir qui pourront former l'élément que

j'examine actuellement parmi ceux qui sont nécessaires pour que Ton puisse dire d'un être qu'il est naturel.

Je viens de faire connaître ce que j'entends par un organisme quelconque conforme à la nature. Je dois maintenant poursuivre en expliquant ce qu'il faut pour que l'on puisse dire que cet organisme se trouve, à un moment donné, dans l'état le plus parfait auquel il peut atteindre eu égard à ce moment.

La perfection dont il s'agit ici ne doit pas être nécessairement la perfection absolue. Il suffit, en efTet, que ce soit la plus haute perfection à laquelle puisse atteindre un organisme quelconque à un moment donné de son existence. Donc, s'il se faisait qu'eu égard au moment que l'on envisage, cet organisme arrivé à son état le plus parfait pour lors ne se trouvât cependant que dans une situation médiocre ou mauvaise, il n'en faudrait pas moins, d'après ce qui précède, déclarer que cette perfection est suffisante pour permettre de dire que cet organisme est « naturel. » La perfection que suppose le mot « naturel » ne serait la perfection absolue, que s'il était prouvé que la plus haute perfection à laquelle peut atteindre un tout quelconque à n'importe quel moment de son existence est identique à la perfection absolue. Or, c'est là un point important peut-être, mais qu'il est inutile de vérifier dans celte étude.

Ce nest pas non plus nécessairement la perfection la plus haute à laquelle puisse atteindre un organisme quelconque dans les phases diverses de son existence. La perfection dont il est ici question n'est pas en effet la perfection à un moment unique de l'existence d'un organisme, ou à quelques-uns des moments de cette existence, mais à n'importe quel moment dans tous ceux qui peuvent se présenter. Si donc un organisme n'atteint pas sa plus haute perfection à chacun de ces moments, la plus haute perfection à laquelle il atteindra aux autres moments n'en sera pas moins suffisante pour être naturelle.

Je fais remarquer que je n'ai pas voulu dire qu'il fallait qu'un organisme eût divers degrés de perfection. Il recevrait à bon droit la qualification de naturel alors même qu'il serait imm<f-

TT

bilisé dans un unique état de perfection, ponrvu encore une fois qu'elle fût la plus haute à laquelle il pût atteindre à chacun des moments de son existence.

Après avoir dit que le mot « naturel » exprimait un organisme quelconque conforme à la nature, qui se trouve à un moment donné dans Tétai le plus parfait auquel il peut atteindre eu égard à ce moment, j*ai ajouté que l'état de ce tout et de chacune des parties qui le composent était un état naturel.

Il résulte de cette dernière phrase que lorsqu'un organisme se trouve dans les conditions que j'ai énumérées, c'est non-seulement lui dont on peut dire qu'il est naturel, mais encore chacune de ses parties. Celte remarque ne manque pas d'importance. Elle prouve que ce qui est naturel ne suppose pas que chacune des choses qui composent l'organisme se trouve, au moment que l'on envisage, dans l'état le plus parfait auquel elle peut atteindre; il suffit que l'organisme, pris dans sa totalité, se trouve dans cet état, alors même que la perfection de l'une des parties serait sacrifiée à la perfection de l'ensemble.

J'ai ainsi terminé l'exposé des éclaircissements qui m'ont paru opportuns pour faire bien comprendre ce qui, d'après moi, peut être nommé naturel. Ces éclaircissements se résument dans les termes suivants : « ce qui est naturel ne peut être qu'une chose réelle, conforme à la nature, aussi parfaite qu'elle petit l'être au moment donné. » Il ne suffit donc pas qu'une chose soit réelle, ni qu'elle soit parfaite. Il ne faut pas non plus qu'elle soit absolument parfaite, ni qu'elle ait atteint le dernier degré de sa perfection possible, ni que chacune de ses parties prise isolément soit parfaite.

J'ai maintenant à faire connaître quelle signification résulte de l'expression totale composée des mots « droit » et de l'adjectif « naturel » réunis.

On sait qu'un droit est un rapport d'organisation, sanctionné par une loi, que l'on peut légitimement garantir par une con-

trainle obligatoire. Le droit se compose de Tensemble des rapports de ce genre.

D'un autre côté il résulte de la signification que j ai attribuée au mot « naturel, » qu'un droit sera naturel lorsqu'un organisme se trouvant à un moment donné dans l'état le plus parfait auquel il peut atteindre, eu égard à ce moment, le droit en question sera cet organisme lui-même ou l'une de ses parties, c'est-à-dire lorsque, soit l'organisme, soit l'une de ses parties, consistera dans un rapport d'organisation sanctionné par une loi et garanti par une contrainte obligatoire. Le droit naturel se composera de l'ensemble des rapports de ce genre.

Je vais essayer de mieux préciser encore, par un exemple, tout ce que je viens d'exposer. Je m'efforcerai de le donner conforme à la réalité. Je ne prétends pas cependant que ce que je dirai sera absolument d'accord avec elle. Cet accord n'est, du reste, pas indispensable : je me propose en effet, non pas de confirmer ce que j'ai dit par un exemple, mais de le faire mieux comprendre par lui ; cet exemple ne doit pas être une preuve, mais un éclaircissement. L'esprit humain est ainsi fait, qu'il saisit mieux les conceptions abstraites quand on en fait une application concrète. Ace titre, j'aurais pu prendre mon exemple même parmi les choses imaginaires : je puis donc, à plus forte raison, le choisir parmi les choses dans lesquelles, contre mon désir, l'imaginaire se mêlerait au réel.

Je siippose donc que l'univers ne forme qu'un seul organisme infini dans l'espace et dans le temps, au sein duquel tout est uni à tout. Si j'en crois ce que m'ont appris mes sens, son existence dans le temps se manifeste sous la forme d'un changement continuel : elle est une suite d'évolutions qui puisent leur raison d'être dans la façon dont sont constituées la matière et les forces dont semble être composé le monde. Cette existence est donc une série de moments, à chacun desquels l'univers entier est dans un état nouveau. A chacun de ces moments, l'univers peut se trouver dans l'état le plus parfait auquel il peut atteindre eu égard au moment que l'on envisage, ou bien il peut se faire qu'il

n*arrive pas à cette perfection. Dans le premier cas, sa manière d'être sera « naturelle, » et tous les rapports qui seront alors en lui et où existeront les éléments du droit, seront des droits naturels. Il en sera ainsi pour chaque situation nouvelle de lunivers dans la suite éternelle de ses transformations. Le droit naturel complet se composera de tous les droits qui existeront ainsi à chacune de ces transformations, quels que soient le temps et le lieu.

En ne m'écartant pas de cet exemple, je puis dire que, d'après le sens que j'ai donné à cette expression « le droit naturel, » ce que celte expression désigne, n'est pas le droit tel qu'il existerait dans l'univers le plus parfait que l'on pût concevoir, car pareil univers peut n'être qu'imaginaire> ou, pour m'exprimer autrement, pu rement idéal, et le droit naturel, on Ta vu, ne peut exister que dans l'univers réel, ce qui conserve à ce droit sa valeur pratique ; car à quoi servirait-il de connaître un droit d'une perfection suprême s'il était impossible d'y jamais atteindre? Je puis également dire, que si le monde réel est soumis à la loi du progrès, ce que je n'ai pas à vérifier, le droit naturel n'est pas le droit tel qu'il se présentera quand ce progrès aura atteint ses dernières limites; car le droit naturel se présente à tous les moments de l'existence du monde, tandis que les dernières limites du progrès supposent et excluent une période antérieure de transition. Je puis dire, enfin, que le droit naturel ne consiste pas non plus dans la perfection d'un être pris isolément, abstraction faite de ses rapports avec d'autres êtres, car cette perfection isolée d'une partie peut très-bien ne pouvoir être altçintequ'au détriment du tout, comme le prouve ce fait connu du développement libre et complet de certaines classes d'insectes, notamment les chenilles, qui, si elles ne se trouvaient pas entravées dans leur multiplication, couvriraient en peu d'années la surface entière de notre planète à une hauteur considérable. Il importe donc parfois, pour le bien de tous, que certaines individualités soient sacrifiées, comprimées en quelque sorte dans leur développement, pourvu, bien entendu, que l'on sache à qui doit être imposé ce sacrifice ; car, dans le doute sur ce point, c'est la liberté de tous qui doit prévaloir ; l'expérience a dé-

montré, en eôet, que la liberté valait mieux pour le bien commun que la domination équivoque de quelques-uns sur quelques autres.

En résumé, le droit naturel est le droit réel, pratique, le plus parfait auquel le monde peut arriver à chaque instant. Le rechercher consistera non pas à rechercher une chose imaginaire, mais une chose possible ; non pas un idéal au-dessus de la nature, mais la nature elle-même dans sa siiualion la meilleure. Ce n est pas seulement comme un beau rêve qu'il doit préoccuper les intelligences humaines. Toutes sont possédées du désir de la perfection; toutes la cherchent, toutes y voient le but de Fexistence; c'est un instinct qui repose au fond de l'àme de chacun d'entre nous. Aussi peut-on dire que tout homme appelle sans le savoir le progrès dans cette science. Si plusieurs la dédaignent telle qu'elle est aujourd'hui, c'est à cause des erreurs qui l'ont discréditée. Beaucoup en effet de ceux qui l'ont traitée en ont fait une monnaie brillante qui, après avoir eu cours pendant quelque temps, a été reconnue fausse. Il importe de la constituer sur des principes sévères, de lui donner les conditions qui seules conviennent à la science. S'il faut alors reconnaître que l'intelligence humaine est impuissante à la découvrir, au moins ne s'égarerat-on plus dans des spéculations oiseuses, pleines de périls dans leui^s résultats. Mais si un jour un esprit plus heureux que ses devanciers triomphait de la lutte qu'il aurait livrée h l'ignorance native de notre nature, s'il forçait les portes de l'inconnu, et, après avoir pénétré dans ses abîmes, revenait au milieu des hommes portant comme Moïse, descendant du Sinaï, les tables du droit naturel, qu'il ne redoute pas ce dédain ou cet oubli qui aujourd'hui blessent si amèrement l'orgueil des philosophes ; le monde l'accueillera comme un bienfaiteur, car il lui aura révélé cette loi de perfection que tous demandent avec inquiétude comme le pain de vie, et que nul ne connaît.

Il me reste à expliquer encore quelques termes de l'énoncé du problème; on se souvient, sans doute, qu'en effet, cet énoncé est conçu de la manière suivante : la certitude dans la science du

droit naturel est-elle possible et dans quelles limites, pour Tbuuianité, dans son état actuel? Qu'est-ce que llmmanité dans son état actuel f Qu est-ce que la possibilité et ses limites ? Telles sont les deux questions auxquelles j ai encore à répondre. En lisant ces questions, le lecteur n aura pas de peine ù reconnaître que ce qui était le plus difficile pour moi dans cette première partie est accompli ; que c^était sur ces expressions : « la certitude dans la science » et « le droit naturel » que régnait véritablement de l'obscurité et qu'il était nécessaire de m arrêter, et que je pourrai glisser rapidement sur ce qui me leste à faire.

Il est cependant bon, d'une part, de faire remarquer que je uai en vue quand je dis Thumanité, que celte humanité terrestre dont nous faisons partie ; et, d'autre part, d'insister sur ce point que je la prends dans son état actuel, avec ses qualités et ses imperfections, avec ses forces et ses faiblesses. Je n'ai donc pas à examiner s'il existe une humanité ailleurs que sur notre planète, je n'ai pas non plus à me demander si cette humanité a été dans le passé ou si elle sera dans l'avenir capable, plus ou moins qu'aujourd*hui, de connaître le droit naturel. Je me renferme dans le présent : j'écarte les i-egrets que peut causer ce qui n'est plus ou les espérances que peut donner ce qui n'est pas encore. Je ne dis pas que ce sont là des questions qui manquent d*intcrèt, mais leur examen serait ici hors de saison. Je dois laisser à d'autres le soin d'examiner si nous ne sommes que les enfants dégénérés d une race plus forte, maintenant disparue, ou si nous sommes seulement les précurseurs d'une génération plus brillante.

J'arrive ensuite ù la possibilité et à ses limites.

Prise dans un sens rigoureux, la possibilité sert à exprimer, non pas qu une chose est, mais que cette chose peut venir à existence. Ce sens restreint n'est pas celui que j'ai voulu adopter; je n'ai pas, en d'autres termes, voulu borner le problème à la question de savoir si la certitude dans la science du droit naturel était possible, à l'exclusion de la question de savoir si cette certitude

existe déjà. Une pareille distinction eût été puérile. Ce n'est pas, en effet, chacune de ces questions prises isolément qui peut revendiquer riniportance qui m'a guidé dans le choix de mon sujet ; c'est la question globale qui les comprend toutes deux et qui consiste à demander si la certitude dans la science du droit naturel est possible, en ce sens qu'on y a dès à présent atteint on que Ton est dès à présent capable d'y atteindre.

J'ai examiné séparément ce que signifie chacune de ces quatre expressions qui forment les éléments de l'énoncé, à savoir : « la certitude dans la science, » « le droit naturel, » « l'humanité dans son état actuel, » « la possibilité etsrs limites. » Mais, comme je l'ai dit au début de cette première partie, ces expressions ne sont pas ainsi séparées dans l'énoncé ; elles y sont unies par des liens grammaticaux; chacun de ces liens correspond à une idée qui donne à l'énoncé une physionomie nouvelle. Ces liens paraissent avoir une signification assez claire pour que l'on puisse croire qu'il est inutile de faire ressortir le sens qui en résulte. Ceux qui me lisent sont, en effet, je n'en doute pas, assez au courant de la valeur des termes par lesquels sont unies dans l'expression générale de l'énoncé les expressions partielles dans lesquelles je lai décomposé, pour qu'il semble ^uperflu d'insister sur leur signification. Pourtant je crois bon de ne pas me taire encore, et j'espère que par le jour nouveau que je jetterai sur la matière, on me pardonnera une insistance à première vue surabondante.

Laissant d'abord de côté la possibilité et ses limites, je m'attacherai uniquement à la proposition qui résulte de l'union des trois autres expressions partielles. On sait que cette proposition est la suivante : « la certitude dans la science du droit naturel pour l'humanité dans son état actuel. »

Cette proposition i xprime un état de choses : or, en y regardant de près, on reman^ue que cet état de choses se décompose en trois éléments très-distincts : 1** le drvMt naturel; 2° une humanité capable de le connaître avec la Certitude scientifique; 3^ un rapport entre ce droit et cette humanité par lequel celle-ci

connaitra celui-là avec certitude. Ces trois éléments sont compris, je le répète, dans la proposition générale que j'ai reproduite tantôt ; il nest pas difficile, en effet, de les y découvrir; mais, de plus, il ne s*y trouve aucun autre élément; cest ce dont on peut également s assurer sans peine.

Le lecteur aura peut-être fait un rapprochement entre cette division tripartile et celle que j'ai faite précédemment des éléments dans lesquels on peut décomposer toute connaissance. Il y a un objet, c'est le droit naturel ; il y a un sujet, c'est Thumanité; il y a enfin un rapport. Cette ressemblance devait se présenter, car la science est un ensemble de connaissances et cest dune science qu'il s'agit ici.

Mais si cette première partie de l'énoncé renferme ces trois éléments et si elle ne renferme que cela, il n'est pas douteux que ces trois éléments équivalent à elle-même et que Ion peut à volonté la remplacer par eux. C'est là une observation dont je vais tirer profil, en rattachant à 1 énoncé son dernier terme, c'est-àdire la possibilité et ses limites.

Les mots : « est-elle possible, et dans quelles limites, » donnent à l'énoncé le caractère d'une question. Cette question se présente comme unique quand on conserve l'énoncé dans la forme que je lui ai donnée d'abord; mais elle se démembre en trois questions secondaires quand on lui donne la forme nouvelle que je viens de mettre en relief. En effet, il consiste alors à demander : 1® s'il existe un droit naturel? Ne faut-il pas que ce droit existe pour que l'esprit humain puisse arriver à le concevoir? Il n'y a pas de connaissance sans un objet à connaître; ici l'objet, c'est le droit naturel. Aussi nommerai-je ce premier point du problème la possibilité objective. — Il consiste à demander ensuite, 2** s'il existe actuellement une humanité capable de connaître ce droit avec la certitude scientifique et dans quelles limites elle en est capable? En effet, pas de connaissance sans sujet, pas de science pour l'humanité si l'humanité n'existe pas ou si elle est incapable d'acquérir des connaissances scientifiques. Ce second point peut être nommé la possibilité subjective. — Cet énoncé consiste à

demander enfin, 3** si la conception de ce droit, par cette humanité, sous cette forme, est possible et dans quelles limites. Car de même qu il u y a pas de connaissance possible sans un rapport entre le sujet et Tobjet, ainsi la certitude dans la science du droit naturel serait impossible pour Thumanité, alors même que ce droit et celte humanité existeraient, si des obstacles extérieurs empêchaient Tintelligence humaine de se mettre en rapport avec le droit naturel.

De prime abord on pourra se sentir porté à croire que le troisième membre de cette division est déjà compris dans le second ; qu'en d'autres termes, du moment que Thumanité est capable de concevoir le droit naturel, il est par cela même possible qu'il existe un rapport de conception entre elle et ce droit. Mais ce serait là une erreur : ces deux membres se distinguent par le fond, comme ils se distinguent par les mots. En effet, de ce que l'humanité a en elle des facultés capables de concevoir le droit naturel, il n'en résulte pas qu'elle puisse être mise en rapport avec ce droit, de façon à pouvoir le connaître. Des obstacles extérieurs à ces facultés peuvent empêcher ce rapport. L'aveugle est en vain doué d'une intelligence capable de percevoir les couleurs ; sa cécité est une barrière qui empêche cette intelligence d'être mise en rapport avec ces couleurs, et par cela seul l'aveugle ne les connaît pas. On pourrait dire la même chose du sourd eu égard aux sons. Sans ce rapport dont je parle, l'humanité n'en serait pas moins capable de connaître ; mais ses facultés, quelque puissantes qu'elles fussent, resteraient inactives.

Ces dernières observations ont eu, je pense, cet avantage de révéler au lecteur tout ce queconlientleproblème etde faire ressortir un point de vue qu'il n'aurait peut-être pas saisi si j'avais laissé l'énoncé dans la forme primitive, où les éléments qui le composent étaient confondus. Grâce à la précision que j'ai ainsi obtenue, on comprendra mieux les obligations qui meseront imposées dans la démonstration, et en même temps que l'on en pénétera plus profondément le mécanisme, on sera plus apte à juger si j'y ai réussi.

Je crois pouvoir terminer ici cette première partie. Mais avant de la quitter, qu'il me soit permis de jeter un regard sur le chemin que je viens de parcourir, et de rappeler le but que je voulais atteindre et les moyens que j ai employés pour y arriver.

Il s'agissait de mettre le lecteur au courant de la signification que j'avais donnée à l'énoncé, devoir d'autant plus nécessaire que j'avais été libre de formuler moi-même, à ma guise, le problème à résoudre. Pour y réussir, j'ai pris une à une les quatre expressions dans lesquelles cet énoncé se décompose, et j'ai donné sur chacune d'elles séparément toutes les explications qui m'ont paru opportunes. Je li'ai eu d'autre méthode que de recourir à ce qui m'a paru propre à faire disparaître l'obscurité; j'ai indifféremment adopté tous les procédés qui m'ont semblé de nature à me servir. J'ai, enfin, d'après les mêmes principes, examiné quel sens nouveau se présentait quand on assemblait dans un tout commun les divers membres que j'avais séparés.

J'ai été forcé de me soumettre à une forme dont souvent, sans doute, la sécheresse aura déplu au lecteur. Je l'ai pressenti, mais c'était un inconvénient qu'il m'eût été difficile, sinon impossible, d'éviter pour une matière purement technique, dans l'exposé de laquelle il me convenait de tout sacrifier à la clarté. Si j'ai atteint celle-ci, elle me paraît avoir assez de valeur pour que l'on me pardonne toutes autres imperfections.

Mais j'espère que grâce à mes efforts, et la réflexion du lecteur aidant, l'énoncé du problème se trouve maintenant dans une pleine lumière, ce qui est la première condition à obtenir quand on veut chercher une solution. Voyant aussi nettement le but, je ne cours plus le risque de m'égarer dans la démonstration que je ¥ais entreprendre. Peut-être serai -je arrêté en route par de sérieux obstacles ; mais au moins je suis assuré de ne pas dévier du droit chemin, puisque j'aurai toujours devant les yeux, pour me servir de fanal, la claire conception du point d'arrivée.

NOTION. — DIVISION

J'avais pour but, dans la première partie, de faire comprendre le sens delà question formulée dans l'énoncé; mon but, dans celte seconde partie, sera de faire comprendre et de justifier la réponse qui, d'après moi, correspond à cette question : c'est ce que je nomme la démonstration du problème.

La solution à laquelle cette démonstration a pour objet d'arriver, devra exprimer une des vérités innombrables qui composent la vérité entière. La découverte d'une vérité quelconque est un problème particulier donnant lieu à une démonstration qui lui est propre. Mais si chacune de ces démonstrations a des caractères qui la distinguent de toutes les autres, ce serait une erreur de croire qu'elle est complètement indépendante de celles-ci ; car au contraire il semble qu'il n'est presque pas de démonstration qui ne trouve dans les vérités établies par d'autres démonstra-

lions, des secours qui lui sont tantôt utiles, tantôt indispensables. C'est ainsi, pour n'en citer qu'un seul exemple, que dans l'algèbre on recourt aux vérités recueillies dans l'arithmétique.

Cette remarque amène cette autre remarque, que si l'on se propose de résoudre un de ces problèmes dont la démonstration ne peut convenablement être faite sans l'emploi de vérités dont la justification trouve sa véritable place ailleurs, il n'est pas nécessaire de recommencer la démonstration de celles-ci, et qu'il faut, en pareil cas, accepter ces dernières avec le caractère de vérités démontrées. Âgirait-il comme un homme raisonnable le mathématicien qui, ayant à résoudre un problème d'algèbre et n'y pouvant réussir sans les données de l'arithmétique, reprendrait l'exposition de cette arithmétique à partir de la numération? Un pareil système aboutirait à recommencer la science entière à chaque question nouvelle.

Ces explications permettent de préciser quelques-unes des conditions requises pour la bonne démonstration d'un problème quelconque, et par conséquent de celui dont je m'occupe ici. En effet, comme, d'un côté, il est certain, sans qu'il soit nécessaire de le prouver, qu'une démonstration ne serait pas bonne si elle n'était inébranlable dans toutes ses parties; comme, d'un autre côté, ainsi que je viens de le rappeler, une solution ne serait pas convenable si elle allait au delà de la démonstration des vérités qui lui appartiennent en propre, il faut, pour que le travail que je vais entreprendre soil irréprochable sous les deux rapports, que j'admette comme démontrées les vérités dont la démonstration trouve mieux sa place ailleurs, mais que je n'admette comme telles ces vérités que si leur démonstration a été exactement faite.

Telle est la première obligation que j'aurai à remplir : elle consiste dans la détermination des principes que je dois accepter comme vérités démontrées. Mais à cela ne se bornera pas ma tâche : en effet, il me restera à en exécuter la partie la plus importante, la démonstration des vérités propres h la question proposée, partie à laquelle celle qui précède n'aura, pour ainsi dire, servi que de point de départ et de préparation.

Ce que je viens de développer justifie la division de ce qui suit en deux livres, savoir :

Livre P% détermination des principes acceptés comme vérités démontrées.

Livre II, exposé des vérités propres au problème proposé, ou démonstration proprement dite.

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