‹ Essai sur la certitude dans le droit naturelChapitre 4 sur 9 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

OftTKRMINATION l»KS PKIXGIPKS ACCEPTÉS COMME VÉRITÉS

DÉMONTKKES.

Les vérités dont la démonstration est étrangère à celle du problème proposé, mais dont je devrai faire usage, se divisent en deux catégories: Les unes peuvent être telles, qu'il est impossible que je fasse un pas dans la démonstration du problème sans recourir à elles. Les autres peuvent être telles, que la nécessité de les employer ne se présentera que dans le cours de cette démonstration et à des phases plus ou moins avancées de son développement. De cela il résulte que je devrai déterminer les premières avant de commencer la démonstration ; c'est ce que je vais faire dans ce premier livre. Quant aux secondes , s'il s'en présente je les réserverai pour ne les produire qu'au fur et à mesure qu'il deviendra opportun de le faire, ce qui en fera mieux ressortir l'utilité.

L'énoncé du problème est une question à laquelle tout être doué d'esprit peut essayer de trouver une réponse. Mais je suppose, dans cette étude, que cette question est adressée soit à moimême, soit à tout autre homme, et que c'est uniquement avec les moyens dont dispose tout membre de l'humanité qu'il faudra rechercher quelle réponse il convient d'y faire.

Or la démonstration qui amènera cette réponse en la justi-

fiant, ne sera qu*un raisonnemeûtplus ou moins long, c'est-à-dire une série d'opérations intellectuelles, par chacune desquelles celui qui s'occupera de résoudre le problème arrivera, à une connaissance, qui lui sei*vira à en acquérir une autre, laquelle servira à son tour de point d'appui pour en acquérir une troisième, et ainsi de suite jusqu'à la connaissance dernière, résultat de la démonstration entière, et qui sera la solution cherchée.

D'un côté, toutes ces connaissances devront être exactes : que vaudraiten effet une démonstration dans laquelle on rencontrerait des erreurs?

D'un autre côté, si le problème devait être résolu par un tiers étranger à l'humanité, ce tiers pourrait, sans sortir de son sujet, qui consisterait à rechercher «i la certitude dans la science du droit naturel est possible pour l'humanité dans son état actuel, examiner non-seulement s'ilest certain que celte certitude est possible, mais encore jusqu'à quel point il est, par exemple, vraisemblable qu'elle l'est. En effet, la solution du problème en question, comme celle de n'importe quel autre, comporte très-bien, à défaut de meilleures et pourvu qu'on en indique le vrai caractère, des notions simplement vraisemblables; moi-même qui pouvais fixer les conditions de la solution d'un problème que je posais en toute liberté, je n'ai rien dit qui doive faire exclure des notions de ce genre; et pour peu que l'on se souvienne de certains principes que j'ai signalés dans la première partie, on devra reconnaître que si ces notions présentaient une vraisemblance légitime, la démonstration qui les contiendrait ne cesserait pas d'être scientifique. Mais cette latitude perd de son étendue quand on remarque, comme je l'ai déjà fait tantôt, que ce n'est point par un tiers étranger à l'humanité, mais par un homme que le problème doit être résolu. Dès lors la démonstration ne peut plus contenir des notions qui ne seraient pas certaines, fussent elles lé^^itimement vraisemblables. En effet, la certitude pour l'humanité dans la science du droit naturel, suppose nécessairement qu'il est certain pour cette humanité, et non pas seulement vraisemblable, que ce droit naturel

existe, que i*homme est capable de le concevoir, que le rapport de conception entre Thomme et ce droit est possible, qu'en d'autres termes, il y a solution affirmative certaine des trois questions partielles dans lesquelles, comme on la vu, peut être décomposé renoncé. Car s'il n'y avait qu'une solution affirmative vraisemblable de chacune d'elles, c'est-à-dire si l'homme trouvait seulement vraisemblable que le droit naturel existe, ou que l'humanité est capable de le Qoncevoir, ou que le rapport de conception entre elle et ce droit est possible avec la certitude scientifique, n'est il pas évident qu'il faudrait avouer que la vraisemblance seule,etnon plus la certitude, est possible pour l'homme dans la science du droit naturel ? Il résulte de là cette conséquence que je signalais plus haut et qui est importante pour la fixation des limites de la démonstration que je me propose de faire, que je ne pourrai jamais y admettre des notions ou connaissances qui ne seraient pas certaines; que dès que je serai sur le point d'aborder le terrain des notions qui ne seraient que vraisemblables, je devrai m'arrèter sous peine de sortir de mon sujet, qui consiste exclusivement, je ne saurais assez le dire, à rechercher si la certitude dans la science du droit naturel est possible pour l'humanité, et non pas si la vraisemblance y est possible pour elle, quelque grande, quelque légitime que soit du reste cette vraisemblance.

Mais du moment qu'il faut admettre ces deux points, à savoir : d'un côté, que la démonstration tout entière devra être une série de connaissances ; d'un autre côté, que toutes ces connaissances devront être exactes et certaines, il devient clair que je ne pourrai avancer si peu que ce soit dans cette démonstration si je ne procède pas comme il faut le faire pour acquérir de pareilles connaissances, si par conséquent j'ignore ce qui est nécessaire pour les obtenir. Et comme on doit dire la même chose de n'importe quelle autre démonstration, il s'ensuit que les vérités relatives au point de savoir comment l'homme peut acquérir des connaissances exactes et certaines, appartiennent à la catégorie de celles que je dois accepter comme démontrées, et que j'ai à déterminer dans ce premier livre.

C'est pourquoi je vais les indiquer.

Je rappellerai d'abord que toute connaissance exige trois conr ditions : le sujet, c'est-à-dire Tintelligence qui connaît; l'objet, c est-à-dire la chose* qui est connue; enfin le rapport entre le sujet et l'objet, par lequel le premier conçoit le second.

Ceci remis en mémoire, je vais énumérer successivement les vérités que j'accepte comme démontrées sur les trois points suivants dans lesquels se démembre cette question générale : Comment l'homme acquiert-il des connaissances exactes certaines?

Gomment l'homnie acquiert-il des connaissances?

Gomment acquiert-il des connaissances exactes?

Gomment acquiert-il des connaissances certaines ?

Toutes les connaissances que Thomme peut acquérir se divisent en deux grandes catégories : elles sont, en effet, ou imaginaires ou réelles. On peut, à propos des unes ou des autres, se demander comment l'homme les acquiert ; mais il est inutile que je m'occupe ici des premières, car en considérant quelle est la question que j'ai à résoudre, on se convainc sans peine qu'elle ne comporte que des connaissances réelles. En effet, le droit naturel, aussi bien que la science, n'en admet pas d'autres, et j'ai ainsi un double motif pour ne me préoccuper que d'elles. Tout se réduit donc pour moi à préciser comment l'homme peut se procurer des connaissances de cette dernière espèce.

Entre l'intelligence ou faculté de connaître et le monde des réalités, il existe des intermédiaires qui mettent l'une en rapport avec l'autre : l'intelligence ne s'applique pas directement à la réalité; elle en est séparée par des obstacles insurmontables; il faut que des facultés qui lui sont étrangères aillent y puiser pour elle et viennent lui apporter ce qu'elles ont recueilli, comme le mineur apporte à la surface ce qui se cache dans le sein de la terre. Sans ces intermédiaires, elle ne saurait rien du monde réel, si ce n'est peut-être le fait de sa propre existence.

Ces intermédiaires ne sont cependant pas étrangers à l'homme lui-même ; c'est dans son individu qu'on les trouve tous sans exception. Ils sont seulement étrangers à l'intelligence. Ils forment avec elle des rameaux de notre personnalité, séparés il est vrai,

mais tous attachés au même troue. Ces intermédiaires sont corporels ou spirituels. Les premiers sont connus sous le nom de sens, et je crois superflu de répéter ici les différents termes de leur dénombrement classique. Les seconds ne portent pas de nom générique ; cachés dans les replis de Tesprit humain, par cela même plus difficiles à saisir, on ne s*est pas toujours montré d'accord, comme pour les sens, sur leur nombre et sur leurs fonctions. Je dirai que, pour oioi, ils consistent dans la raison, la faculté de raisonner ou le raisonnement, et dans ce que je nommerai les instincts, à défaut d'une expression plus juste, ensemble de facultés qui, sous le nom de conscience, goût, bon sens, fantaisie, alimentent Tesprit de connaissances variées.

Tels sont les seuls intermédiaires qui fournissent des connaissances réelles à Thumanité. Il n'en est pas une parmi toutes celles qu'elle possède qui ne dérive primitivement de l'un d'eux. Je dis primitivement, car l'homme peut parfois au moyen de deux autres intermédiaires, la mémoire et le langage, acquérir des connaissances nouvelles que ne lui donnent ni ses sens ni son esprit. Mais quand on remonte à la source de celles-ci, on s'assure sans peine qu'elles sont le produit des intermédiaires spirituels et corporels que je citais tantôt ; que la mémoire ne peut nous rappeler de connaissances, que le langage ne peut nous en transmettre, qui n'aient déjà antérieurement été engendrées, grâce à leur secours, soit par nous-mêmes, soit par nos semblables.

Je le répète donc, les sens et les intermédiaires spirituels pour découvrir les connaissances réelles, la mémoire et le langage, (celui-ci pris, du reste, dans une acception large qui comprend tous les modes de communication deThomme avec l'homme), pour les reproduire ou les transmettre, voilà le bilan des moyens qui sont à notre disposition pour peupler de connaissances notre faculté de connaître. Tous se trouvent dans l'homme même, mais ils y ont une existence distincte. L'homme n'a pas d'aide à espérer en dehors d'eux pour augmenter le nombre de ses connaissances. C'est à ses seuls efforts qu'il les devra, ou aux efforts de ses frères les autres hommes.

Qu'il n'invoque donc, pour découvrir l'inconnu, ni les puissan-

EXPOSÉ DE LA DÉMONSTRATION DU PROBLl^ME. 47

ces de la terre, ni les puissances du ciel. Qu'il ne croie pas qu'en dehors des connaissances qui procèdent des sens et des intermédiaires spirituels, ou de la mémoire et du langage des hommes, il en est encore qui peuvent lui être transmises par d'autres moyens. Ce ne sont ni les arbres, ni le vent qui lui révéleront ce qu'il ignore. Il n'est pas non plus de divinité qui daigne communiquer avec lui. Mais, si nous ne sommes plus au temps où l'homme croyait entendre sortir de la nature des voix mystérieuses qui lui révélaient les secrets de l'inconnu , il est encore des millions de croyants qui pensent que la Divinité est, pour nous, la source la plus abondante du vrai ; qu'elle nous a instruits dans des livres sacrés et que tous les jours elle peut illuminer notre intelligence par des moyens surnaturels. Il faut cependant rejeter aussi parmi les superstitions cette théorie que rien de fondé ne justifie. Je n'admets donc pas la révélation comme mode d'acquérir des connaissances ; je l'écarté sans démonstration ; non pas que je veuille dire qu'une démonstration est superflue : une croyance si bien établie et si antique, tant d'esprits respectables qui l'acceptent, me persuadent, au contraire, que c'est encore là surtout que doivent se livrer les combats les plus ardents de la philosophie. Mais cette démonstration ne serait pas ici en son lieu, puisque je veux me borner à énumérer, sans discussion, des principes que j'accepte comme démontrés.

Que l'homme ne s*eflFraye pas de Fisolcment où je le place ; habitué à se croire de puissants secours, il regrettera peut-être de s'entendre dire : Tu ne peux compter que sur toi. Mais sa peur serait celle d'un enfant qui sait déjà marcher et auquel on enlève ses lisières, de celui qui sait nager et auquel on enlève un appui désormais inutile. Qu'il s'examine, qu'il essaye ses forces : il reconnaîtra qu'une nature prévoyante l'a, il est vrai,risolé, mais ,en lui donnant ce qu'il faut pour remplir sa destination dans cet isolement. Lors des révolutions qui ont amené la formation de notre globe, elle n'a pas permis qu'il vînt à la lumière avant que le monde fût préparé à le recevoir, avant qu'un air respirable eût remplacé les gaz mortels qui chargeaient l'atmosphère, avant que la race redoutable des animaux gigantesques eût été

anéantie. Si, pour la science, elle l'a privé de secours, c est qu'il pouvait se suffire à lui-même. Qu'il se relève donc fier de ne plus croire aux tutelles que les superstitions lui avaient imposées; qu il compte ses ressources, qu'il en mesure la puissance, qu'il les mette en œuvre et les fortifie par l'exercice. C'est la nécessité qui rend industrieux, c'est elle qui donne la virilité et le courage, tandis que l'habitude de compter sur autrui dégrade et abâtardit. Si, après avoir examiné ce qu'il est, il se reconnaît débile et infirme, s'il ne trouve rien en lui qui puisse remplacer ces auxiliaires surnaturels auxquels il avait coutume de recourir dans toutes ses défaillances, et qui ont accepté bénévolement, comme des dieux de bois, le poids de tout ce qui était trop lourd pour l'humanité, il aura au moins cette satisfaction, qui n'est pas petite pour une âme élevée, de pouvoir se dire qu'il connaît la vérité, et qu'il a eu le courage de rejeter des erreurs séduisantes, qui lui cachaient sa faiblesse, en endormant son intelligence.

J'ai déterminé comment l'homme peut acquérir des connaissances réelles. Je passe maintenant à l'examen d'un autre point : Gomment peut-il acquérir des connaissances exactes? Cette question n'est pas implicitement comprise dans la première, puisqu'on ne pourrait dire avec raison que toute connaissance réelle est exacte.

L'homme acquiert des connaissances exactes par la mise en œuvre des mêmes facultés que celles au moyen desquelles il en acquiert de réelles. Je ne veux pas dire cependant qu'elles ne lui en donnent jamais d'autres; bien au contraire, l'expérience de tous les jours est là pour démontrer qu'elles lui en donnent souvent d'erronées. Je constate simplement que, quoique susceptibles de faillir dans leur mission, ces facultés sont néanmoins capables aussi de la remplir fidèlement.

Mais par cela même qu'elles peuvent introduire dans l'esprit des connaissances vraies ou fausses, il importe de déterminer comment on pourra discerner les unes des autres et séparer.

pour ainsi parler, l'ivraie du bon grain, le mensonge de la vérité. Ceci m'amène h la troisième question que je me suis proposé d examiner, celle de savoir comment Thomme acquiert des connaissances réelles et exactes qui sont certaines. La confusion entre la vérité et Terreur, que je signalais plus haut comme possible, disparaîtra quand l'homme saura avec certitude si une connaissance est réelle et exacte.

L'homme ne peut acquérir de certitude au sujet d'une connaissance quelconque qu'au moyen de la raison et du raisonnement. La raison lui donne une certitude immédiate, le raisonnement lui donne une certitude médiate.

Ceci nécessite une explication.

La raison est cette faculté spirituelle qui noub révèle les principes connus en philosophie sous le nom d'idées innées ou de vérités premières, principes indiscutables et indémontrables qui s'imposent à l'espritet qu'accepte toute intelligence : tels sont, par exemple, ces axiomes de mathématiques : le tout est plus grand que la partie, la ligne droite est la plus courte distance d'un point à un'autre. La certitude de ces principes est la plus incontestable des certitudes ; elle est immédiate, car loin d'avoir besoin d'une démonstration quelconque, toute tentative pour les démontrer échouerait ou rendrait leur évidence moins grande; elle ne serait qu'un circuit inutile qui ramènerait à son point de départ l'esprit, fatigué peut-être, mais non pas plus instruit.

Le raisonnement, au contraire, ne nous donne que par une sorte de détour celte cerlitude qui engendre la conviction. Quand il commence, la vérité qu'il veut prouver est encore douteuse et enveloppée d'ombre ; ce n'est qu'après une opération intellectuelle plus ou moins longue que la certitude apparaît enfin, que l'obscurité s'évanouit et que le jour se lève. Celte certitude n'est donc, comme je l'ai dit, que médiate.

On se tromperait en croyant que les sens, la mémoire, le langage, ou même le raisonnement peuvent nous donner parfois une certitude immédiate. On est enclin à le penser dans certaines occasions. Ainsi, par exemple, quand je vois une maison, quand j'entends une cloche, quand je serre la main d'un ami,

est-ce que je doute un seul instant de lexistence de la maison, de la cloche, de Tami? Me faut-il un raisonnement pour en avoir la plus complète certitude? De même, est-ce que c'est pour moi un fait qui reste un seul instant douteux que celui auquel je me souviens d'avoir assisté la veille? Si un homme, d'une incontestable véracité, m'affirme avoir fait quelque chose , est-ce que j'hésite à le croire? Enfin n'y a-t-il pas mille vérités que la raison n'enseigne pas, et auxquelles on ajoute foi de prime saut?

Tous ces exemples ne font, en réalité, que confirmer ce que j'ai dit ; car, au fond de toutes ces prétendues certitudes immédiates, il y a un raisonnement qui leur enlève ce caractère. C'est par un raisonnement que je conclus de la sensation de mon nerf optique à l'existence d^une maison ; c'est par un raisonnement que je crois à mes souvenirs ou à la parole d'un honnête homme; c'est un raisonnement qui m'a appris ces vérités, que la raison ne m'apprend pas. Seulement, par l'habitude, ces divers raisonnements sont devenus si rapides qu'ils sont, pour ainsi dire, instantanés, et qu'il semble que nous puissions nous en passer. Mais, quelque prompts qu'ils soient, ils existent cependant. Parce que la lumière franchit d'énormes distances dans la millième partie d'une seconde, la distance franchie en existe-t-elle moins? Il serait évident pour nous que nous raisonnons dans chacun des cas que j'ai indiqués, si nous pouvions nous souvenir de ce qui s'est passé quand, encore enfants, nous avons voulu, pour la première fois, nous convaincre de la certitude de ces soi-disant connaissances immédiatement certaines, et nous serions étonnés de voir que, pour les obtenir, il nous en a coûté autant d'efforts et de fatigues qu'à un savant pour résoudre les plus difficiles problèmes.

Mais s'il est vrai que les sens, la mémoire et le langage ne sont jamais capables de donner par eux-mêmes des connaissances certaines ; s'il est vrai que c'est seulement par un raisonnement que leurs données revêtent le caractère de la certitude, raisonnement au moyen duquel on commence par examiner s'ils sont capables de nous transmettre des connaissances exactes, puis s'ils se trouvent dans un état normal, enfin s'ils remplissent

fidèlement leur mission dans un cas donné ; cependant j admets que ce raisonnement peut,- sur ces trois points, donner une solution affirmative certaine. De telle sorte que j accepte comme vérités démontrées, que ces connaissances innombrables et partout admises, que Thumanité a acquises par les sens et qui se sont accumulées d'âge en âge au moyen du langage et de la mémoire, ont le caractère de la certitude quand, bien entendu, ces intermédiaires ont subi Tépreuve d'une critique intelligente. Je ne suis pas de ceux qui prétendent, sauf k se démentir par leurs actes, que tout ce que nous voyons, tout ce que nous touchons est chimérique, et que rien ne peut nous assurer que ce que dit l'histoire est vrai ; qui contestent l'existence d'Alexandre et de César, comme celle de la ville où ils vivent et de la maison qui les abrite.

Si maintenant, pour simplifier la matière, agissant comme nous agissons sans cesse et à bon droit dans la vie ordinaire, j'oublie un instant que le raisonnement justifie seul la certitude que nous attribuons aux données les plus évidentes en apparence des sens, de la mémoire et du langage ; si je ne veux considérer que le résultat de ce raisonnement, qui consiste précisément à nous persuader une fois pour toutes que ces intermédiaires sont capables de nous donner des connaissances évidemment certaines de telle façon même qu'à première vue, nous nous sentons entraînés à croire que le raisonnement n'y tient aucune place et que la certitude qu'ils donnent est directe et immédiate, je pourrai dire que les sens, la mémoire et le langage sont des instruments qui nous procurent seuls, dans certains cas, des connaissances revêtues du caractère de la certitude.

Mais en dehors des données de ce genre que nous leur devons, il n'y a pour nous de certitude possible que par la raison et le raisonnement.

Pourtant, s'il est vrai de dire que toutes les données de la raison sont certaines, qu'aucun de ces principes qu'elle nous révèle ne se présente à nous comme plus ou moins douteux, il en est autrement en ce qui concerne, le raisonnement. Ici le résultat peut se produire sous diverses formes. Tantôt il

aâ DEUXIÈME PARTIE

est certain, tantôt vraisemblable, tantôt simplement possible. L'homme n'est pas doué de ce privilège, qui rélèverait si haut, de pouvoir tout résoudre avec certitude; parfois il mène un raisonnement jusqu'au bout; parfois il est arrêté en route, et s il continue, il voit la certitude qu'il espérait, diminuer et quelquefois entièrement se perdre. La nature lui a octroyé des instruments pour découvrir la vérité, mais leur portée n'est pasinfinie. Comme un projectile lancé par une arme à feu, l'intelligence est puissante au moment où elle part ; elle vole, elle pénètre, elle traverse ; mais il arrive un instant où sa force est épuisée; le^ moindre obstacle l'arrête, elle s'affaiblit, elle cède, elle tombe. Il convient donc, puisque j'ai pour dessein de déterminer quand une connaissance est certaine, que je distingue le cas où le raisonnement peut donner la certitude de celui où il ne l'atteint pas.

Tous les procédés que le raisonnement emploie pour arriver à la découverte d'une vérité nouvelle, se réduisent en définitive à deux : la déduction et l'induction, le procédé d'Aristote et celui de Bacon. La déduction ou le syllogisme passe du général au particulier, du contenant au contenu, du genre à l'espèce. Si, par exemple, elle sait qu'un genre est composé d'espèces mortelles, si elle sait aussi qu'une de ces espèces est l'humanité, elle en conclut que l'attribut mortel qui appartient au genre, c'est-à-dire au général, c'est-à-dire au tout, appartient aussi à l'humanité, c'est-à-dire à l'espèce, au particulier, à la partie. L'induction, au contraire, passe du particulier au général; c'est l'inverse du syliogisme; elle sait, par exemple, que l'humanité est une des espèces d'un genre ; elle sait aussi que cette humanité est mortelle; elle en conclut que le genre lui-même est mortel.

Le seul énoncé des exemples qui précèdent, suffit, je pense, pour faire comprendre au lecteur que si le syllogisme peut donner la certitude, ce serait en vain qu'on la demanderait à l'induction. Certes, depuis Bacon et ses successeurs, ce procédé a acquis une importance, une perfection et une dignité qui en font un puissant moyen d'investigation; certes plus d'une vérité qu'il avait affirmée a, plus tard, été confirmée par l'expérience ;

c'est à lui que Ton doit cent découvertes qui font la gloire de la science et dont nous ressentoiis journellement les bienfaits ; grâce aux règles ingénieuses et savantes auxquelles on Ta soumis, ce serait une folie que de vouloir le repousser. Mais il n'en est pas moins vrai que tout ce qu'il peut donner, c'est une vraisemblance plus ou moins grande, que l'esprit admet sans peine en vertu de cet instinct de généralisation qui est un de ses caractères distinctifs. Même ces vérités qui sont dues à Tinduction et dont nul aujourd'hui ne doute, n'étaient que des vraisemblances aussi longtemps que l'événement n'était pas venu ajouter à- Tinduction la force qui lui manquait. En résumé, elle a pour attribut dominant un esprit d'aventure raisonné, tandis que la déduction marche à coup sûr, sans rien laisser à l'imprévu. Puisque il s'agit donc pour moi, non pas de réunir tout ce qui peut être utile, de près ou de loin, à la découverte de la vérité, mais de séparer rigoureusement la certitude de la vraisemblance même la plus légitime, et d'empêcher qu'on ne confonde Tune avec l'autre, quelque rapprochées qu'elles soient, je dois, dans les bornes de cette étude, écarter l'induction.

Que le lecteur qui me voit agir ainsi n'oublie pas, de peur de mal juger ma conduite, que l'un des mérites de mon travail doit précisément consister à distinguer la vraisemblance de la ceititude, là surtout où elles semblent près de se confondre l'une avec l'autre. Qu'il s'efforce aussi de bien saisir les différences qui séparent l'un de l'autre les procédés déduclif et iuductif ; celte recommandation est d'autant plus opportune que dans la vie ordinaire on les confond sans cesse et que la majeure partie des choses que les hommes tiennent pour certaines ne devraient cependant être tenues que pour douteuses, parce qu'elles reposent sur une induction.

J'ai épuisé l'énumération des vérités que j'acceptais comme démontrées et sans lesquelles je ne pouvais entamer la démonstration qui va suivre. Avant de passer outre à cette démonstration, je vais rapidement résumer le chemin que j'ai parcouru.

Ce uest queii iui-nièaie, ai-je dit, que rhomme trouve les moyens d*acquérir des conuaissances. Ces moyens sont corporels ou spirituels. Les connaissances que procurent les sens, la mémoire et le langage sont d*une exactitude certaine quand ces intermédiaires sont dans leur état normal et remplissent fidèlement le rôle qui leur est assigné. Mais, en dehors de là, Thomme ne peut discerner avec certitude, parmi toutes les connaissances que les intermédiaires dont il est doué lui procurent, celles qui sont réelles et exactes de celles qui ne le sont pas, que par la raison et le raisonnement, en tant que celui-ci procède par déduction.

On voit, sans peine, que ma doctrine consiste à admettre que cest Tesprit humîiin qui est la seule source de nos connaissances, et la raison humaine qui est pour nous la seule source de la certitude.

Je ne sors donc pas des chemins battus par presque toute la philosophie moderne. Je ne tombe ni dans les exagérations de ridéalisme sceptique, ni dans les faiblesses de la philosophie leligieuse. Je ne doute pas de ce que m*apprennent mes sens, mais je n'admets pas Tintervenlion de puissances surnaturelles pour m apprendre la vérité. Je me tiens dans ce juste milieu où 1 on ne heurte pas le bon sens et dans lequel, nonobstant des efforts tentés en sens contraire, viennent se ranger chaque jour des esprits plus nombreux. J attire l'attention du lecteur sur ce point, parce que, considérant le résultat auquel j'arriverai, il pourra croire que je n'ai pu y parvenir qu'en recourant au paradoxe et aux idées extravagantes, tandis que je fais, au contraire, aux idées communes, comme on vient de le voir, les plus larges concessions. En d'autres termes, c'est en pensant comme tout le monde que j'arrive à un résultat qui contrarie les idées de tout le monde.

En fixant ainsi, au début, les vérités dont je compte faire usage, j'ai mis le fond de ma démonstration à l'abri des discussions qui ne la concernent pas. Le lecteur comprendra mieux désormais où il doil rester neutre, et où il doit m'attaquer s'il est

en désaccord avec moi. Il saura que toute agression sur les points que je viens de déterminer serait hors des conditions de la lutte, et sortirait des limites de cet opuscule, puisque, dans ces limites, je me refuse à les discuter. Cette discussion ne peut trouver son véritable champ de bataille qu'ailleurs. La brièveté même de l'exposé que je viens de terminer prouve que je ne veux pas m'occuper ici de ces questions avec tous les détails qu'elles comportent. En un mot, les principes que j'ai admis doivent être l'objet d'une sorte de pacte entre le lecteur et moi ; ils sont acceptés et mis hors de cause pour servir de point de départ à ce qui va suivre.

Et maintenant que la lice est fixée et que les armes sont choisies, commençons le combat.

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