CHAPITRE PRExMlER
V A-T-iL rar bboit ivatinklT
Il convient de bien préciser Tobjet de ce premier chapitre, dont peut-être le lecteur, à cause de la brièveté avec laquelle je me suis exprimé, n'aura pas bien saisi les contours.
Celte question : « Ya-t-il un droit naturel? » et celte autre : « De quoi se compose-t-il? » sont non-seulement distinctes, mais peuvent encore se résoudre séparément; en d'autres termes, la solution de la première u implique nullement la solution de la seconde, comme on pourrait le croire à première vue. Pour bien s'en pénétrer, il importe que je dise quelques mots de la différence qu'il y a entre le genre et les individus qu'il renferme, ou, ce qui est la même chose, entre l'abstrait et le concret.
Le genre est l'ensemble des éléments communs à toute une série d'individus. Il se compose de ces éléments communs et d'aucun autre. Ainsi, par exemple, le genre droit est composé des éléments communs à tous les droits. C'est pourquoi il m'a été permis de dire que le droit est l'ensemble des rapports d'organisation consacrés par une loi et garantis par une contrainte obligatoire. Il n'y a, en effet, pas de droit dans lequel ces éléments ne se rencontrent. Mais il est facile de voir que si l'esprit, entraîné par une tendance de généralisation qui lui est familière,
6â DEUXIÈME PARTIE.
isole quelquefois, dans ses méditations, ces éléments communs à tous les individus d'un même genre, cette séparation est toute spirituelle et n'a rien qui lui corresponde dans la réalité. En effet, dans cette réalité, les éléments communs sont réunis dans chaque individu aux éléments propres : ils forment les uns avec les autres un tout indivisible. Il n'y a pas d'être dans la réalité qui soit purement l'ensemble dos rapports d'organisation consacrés par une loi et garantis par une contrainte, mais il y a l'ensemble des droits, dont chacun aura tous ses éléments propres et communs. Aujourd'hui la vieille querelle des réalistes et df»s nominalistes peut être considérée comme vidée à l'avantage des premiers. Le genre, considéré en lui-même, n'a pas d'existence objective; il n'est qu'une pensée, qu'un vain son.
On voit donc combien le genre diffère des individus. Celui-là n'est qu'une conception spirituelle, tandis que ceux ci sont la réalité même; celui-là ne comprend que les éléments communs, tandis que ceux-ci sont l'ensemble de tous les éléments qui composent un être. Oi', par cela même que la conception du genre est en dehors de la réalité, d'où on l'arrache pour ainsi dire, on la nomme, en employant une expression qui ne manque pas d'énergie, une notion abstraite, tandis que la conception de l'individu est une notion concrète.
Mais, de cette triple vérité qui résulte de ce que je viens de dire, àsavoirque d'abord la connaissance complèted'un être suppose la connaissance des éléments propres aussi bien que des éléments communs; qu'ensuite, les uns sont inséparables des autres dans la réalité; qu'enfin notre esprit peut concevoir les uns sans les autres, il résulte que l'on pourra, dans certains cas, rechercher la notion abstraite d'un genre sans rechercher les éléments propres des individus qui le composent; que, même, il u'est pas impossible que^ l'on doive parfois procéder ainsi ; qu'enfin, on sera peut-être contraint d'avouer que, tandis qu'il sera donné à l'homme de découvrir les premiers, les seconds resteront à jamais inconnus pour lui.
C'est ce qui explique comment j'ai pu distinguer l'objet du présent chapitre de celui du chapitre suivant, et pourquoi j'ai dû
cependant me décider à traiter Tun et Faulre. En me demandant s'il y a un droit naturel, je me demandais si le genre droit naturel existe, si Ton peut d<^couvrir avec certitude que les éléments de ce genre existent dans la réalité. Mais je devais en outre, pour compléter ma lâche, qui consiste à rechercher jusqu'à quel point l'humanité peut connaître avec certitude tout le droit naturel, et non pas seulement les éléments généraux de ce droit, je devais, dis-je, me demander en outre, si elle peut connaître les éléments propres aux divers droits particuliers qui constituent le genre, et c'est ce que je ferai dans le second chapitre en recherchant si l'humanité peut connaître avec certitude de quoi le droit naturel se compose. On saisira mieux encore, je pense, au moyen d'un exemple, la distinction tranchée qui existe entre ces deux questions. En quoi la connaissance abstraite qu'il y a des rapports d'organisation consacrés par une loi et garantis par une contrainte, implique-t-elle la connaissance concrète des droits déterminés? en quoi me démontrera-t-elle ce que doit être la propriété de Pierre, quelle femme Jean doit avoir, quelles obligations il est bon que l'on impose au profit de Jacques? Il n'y a certes aucune conséquence à tirer de l'une à l'autre ; le genre ne fait pas connaître les individus, la connaissance des éléments communs n'est pas la connaissance des éléments propres, l'abstrait n'est pas le concret.
En résumé donc, la division que j'ai adoptée est fondée sur la nature des choses. Et maintenant que j'en ai fait ressortir toute la portée, et que le lecteur doit avoir mieux saisi la notion de l'objet du chapitre actuel, je reviens à cet objet qui consiste, on le sait, à rechercher s'il y a un droit naturel.
Il ne faut pas oublier que j'ai fait voir, dans le premier livre, que je ne pouvais accepter, dans la solution de ce point, que des connaissances exactes et certaines ; que j'y ai également exposé que je ne pouvais obtenir de connaissances certaines que par les sens, la mémoire et le langage, ou bien, par la raison et la déduction. J'essayerai de me montrer toujours, dans ce qui suit, rigoureux observateur de ces principes, en n'acceptant aucune connaissance comme certaine si elle ne leur est pas conforme.
Les sens, la mémoire, le langage ont donné à rhumauité cette conviction, désormais inébranlable, que Thomme fait partie duu monde réel composé d*une matière douée de forces, qui se diversifie dans le temps et l'espace en une innombrable quantité d'êtres. C est d'abord la terre, notre patrie commune, avec tout ce qui la constitue, avec tout ce qui y fourmille. C'est ensuite lespace qui lenveloppc jusqu'aux dernières limites dans lesquelles ont pénéii*é nos sens. C'est, en un mot, ce vaste ensemble de choses dont Alexandre de Uumboldt a tracé les grandes lignes dans son Cosmos, et qui a donné lieu à cet arsenal de connaissances accumulées d'âge en âge par les efforts des naturalistes. Ce monde existe, ce monde est une réalité. C'est une conviction que les raisonnements les plus subtils et les plus spécieux de l'idéalisme sceptiqueessayeraienten vain d'arracher à l'humanité; reux mêmes qui ont prétendu en démontrer Tillégitimité n'ont jamais mis leurs actes d'accord avec leurs livres, et se sont ainsi infligé à eux-mêmes un premier démenti. Puisque cette conviction profonde nous est donnée par les sens, la mémoire et le langage agissant dans ces conditions où ils peuvent produire la certitude, c'est une conviction que, d'après les principes que j'ai formulés dans le premier livre, je puis considérer comme certaine.
Mais si le nombre de connaissances certaines que nous ont procurées ces trois intermédiaires est immense, il n'est cependant pas infini. Il est en effet des bornes où leur action s'arrête, et ces bornes on les retrouve aussi bien dans le temps que dans l'espace. Quelque éloignés que soient ces astres mystérieux que l'humanité a découverts par la vue, celui de nos sens qui a la plus grande portée dans l'espace; quelque puissants que soient les moyens qui ont été inventés pour augmenter cette portée, il faut cependant avouer qu'il y a un point où l'inconnu commence, où la force des sens les plus pénétrants vient mourir, comme il est une limite que ne franchit jamais le flot des plus hautes marées. Jeneveux pas examiner encore si, làoùles sensépuisés s'arrêtent, d'autres facultés ne servent pas à l'humanité à continuer sa mar-
che dans la recherche de rincoQiiu : je me borne, pour le moment, à constater qu il y a une limite où nos sens ne nous sont plus d'aucun secours.
De même, si la mémoire que nous avons conservée du passé ; si les traces que ce passé a laissées sur Fécorce et dans le sein de la terre, nous ont permis de pénétrer dans les arcanes d une antiquité prodigieusement reculée ; si Cuvier nous a révélé l'histoire des révolutions de notre globe pendant des myriades d'années avant îes temps historiques; si, de même que l'astronomie peut être fière de l'étendue des espaces dans lesquels son télescope a fouillé, le géologue ou l'archéologue ont le droit de s'enorgueillir d'avoir sondé la profondeur du temps, il n'en est pas moins vrai que dans l'histoire comme dans l'astronomie il est un terme ou la nature dit à nos sens : Vous n'irez pas plus loin.
Mais quand ces sens s'arrêtent épuisés, impuissants, l'esprit de l'homme n'en continue pas moins son vol. Au delà des espaces qu'il a parcourus, au delà des âges qu'il a remontés, il voit d'autres temps et d'autres espaces : sa raison prend alors les rênes et c'est elle qui dirige le char des découvertes, c'est elle qui nous révèle avec uiie certitude invincible la notion de Tinfini dans l'espace et dans le temps. Elle nous fait comprendre, avec une évidence à laquelle nul ne peut se soustraire, que du moment que l'on fixe une limite à l'un ou à l'autre, ils reparaissent aussitôt au delà; que celui qui court à la recherche d'une frontière, la voit sans cesse reculer devant lui : il est comme un enfant qui poursuivrait son ombre; que ce phénomène enfin se reproduit quels que soient les points où nous mettons nos bornes inutiles. Derrière ces nébuleuses, dont la lumière, qui cependant glisse rapide comme la pensée, ne nous est parvenue qu'après un interminable voyage au travei* de l'espace; avant ces temps où tout ce qui compose la terre n'était encore que des gaz répandus sur une étendue immense et flottant dans l'éther comme un interminable nuage, la raison nous dit que l'espace existe, que le temps existait. Car elle se refuse à concevoir le néant. Tous les efforts qu'elle fait pour se représenter ce a rien absolu » ne servent qu'à mieux
66 DEUXIEME PAHTIE.
lui démontrer qu elle n y saurait réussir, et elle doit reconnaître que si le dernier terme auquel elle peut atteindre dans cette voie est de concevoir Icspace et le temps vides, cet espace et ce temps sont eux-mêmes quelque chose et, comme tels, excluent le néant.
Mais si la raison est assez féconde pour nous donner ces notions ; si elle nous apprend aussi que dans lespace et le temps infinis estrépandueuneessenceinfinîr comme eux et dont ils ne sont en réalité que la forme, les secours qu'elle nous prête ne vont pas beaucoup au delà, et notamment c est à son tour de rester muette quand nous lui demandons si, dans ces sphères ou dans ces périodes inconnues qu elle nous a révélées, se reproduit cette variété d'êtres dout nous constatons lexistence dans le monde qui vit et se meut autour de nous. Tout au moins elle ne nous donne à ce sujet aucune certitude dans le sens que j'ai attribué précédemment à ce mot. En efifet, notre raison ne répugne certes pas à croire que celte variété existe, que l'univers entier est composé d'êtres analogues, sinon semblables à ceux que nous ont révélés nos sens. Mais elle ne se refuse pas non plus à admettre qu'il n'en est pas ainsi, et si la première pensée qui nous vient est de croire que des globes sont partout semés dans l'espace, nous ne considérons pas cependant comme impossible qu'au delà des sphères où nous avons pénétré il n'y ait plus que le vide de l'éther. En un mot, tout sur ce point n'est qu'hypothèse et je ne saurais dès lors l'admettre ici.
Puisque en effet je ne puis accepter ici que ce qui est exact et certain, puisque je dois écarter la vraisemblance et la possibilité, puisqu'il faut aussi, comme on le verra, pour la démonstration que je veux faire, que mes observations portent sur un monde qui présente les conditions de celui que nous font connaître nos sens, je ne considérerai plus et ne soumettrai plus à mes observations que ce dernier et le restreindrai dans les bornes que ces sens ne peuvent franchir. Je le verrai isolé et comme suspendu dans l'essence infinie avec tout ce qui le compose, et je laisserai
autour de lui, dans le temps et dans Tespace, cette étendue vague sur la composition de laquelle je ne puis rien dire de certain.
Or, me rapprochant tout à coup singulièrement de la solution que je cherche dans ce premier chapitre, je dis que ce monde isolé est un organisme.
Il y a organisme, ai-je déjà dit, quand il y a plusieurs êtres agencés ou destinés à s'agencer dans un tout commun ; quand plusieurs êtres sont reliés les uns aux autres par des rapports réalisés ou destinés à se réaliser.
Or n'est-ce pas là ce que présente ce monde dont je parle, ce monde dans lequel nous vivons?
Tout, en effet, ne s'y montre-t-il pas lié à quelque chose qui se relie à son tour à une chose nouvelle? Est-il un seul être dont on puisse dire qu'il vit absolument isolé, n'attendant de secours de personne et n'en donnant à rien? Les astres ne font-ils pas tous partie d'un système où la marche de chacun dépend d'un astre voisin? Ne versent-ils pas leur lumière comme leur attraction, les uns sur les autres, pour s'éclaii'er ou pour se féconder? Tous les règnes de la nature, dont le vêtement splendide couvre la nudité de notre globe, ne sont-ils pas si intimement unis que la suppression de l'un d'eux entraînerait la ruine deTautre? Que deviendraient les animaux si tous les fruits de la terre disparaissaient? Que deviendraient les arbres et les plantes si la terre était anéantie? Dans ce monde tout se louche, tout se tient; c'est une vaste trame : le vide et l'isolement ne se rencontrent nulle part. Chaque être s'appuie à un autre être comme les matériaux d'un édifice commun. Les lois de l'organisation sont le ciment qui les attache les uns aux autres.
Peut-être ce monde extéiieur n'est-il lui-même qu'une partie d'un organisme plus vaste. Peut-être qu'au delà de ces bornes que j'ai indiquées et où commence pour nous l'inconnu en même temps que meurt la certitude, l'organisation continue. Mais, je l'ai déjà dit, je ne puis tenir compte de cette hypothèse et je ne la mentionne que pour faire remarquer qu'alors même qu'elle devrait se résoudre affirmativement , cela n'empêcherait pas le seul
monde dont je puisse m'occuper, parce que c est le seul de la variété duquel je puis être certain, d'être un organisme. La partie d un organisme peut en effet être elle-même on organisme.
Mais s*il faut admettre lexistence d un organisme, il faut admettre également qu'il y a, pour chacun des moments de son existence, ce que je puis appeler un maximum de perfection, c est-àdire un état qui est le plus parfait possible eu égard à ce moment, un état dans lequel cet organisme est réalisé le mieux possible. Je ne veux pas dire, bien entendu, que cette réalisation parfaite se manifeste toujours : je sais que Ion peut, à propos de bien des cbAises que nous voyons autour de nous, soulever la question de savoir si ce n'est pas là seulement une ébauche de ce qui pourrait être; qu'en déplorant les vices et les débordements des sociétés humaines, un homme vertueux peut se demander si tant de corruption ne pouvait être évité ; je sais aussi que la réponse à une pareille question est au moins douteuse. Mais alors même qu'il faudrait reconnaître que tout n'est que l'image informe de ce qui aurait pu être, il n'en est pas moins vrai que par cela même que Ion s'afflige de cette situation misérable comparée à la perfection possible, on admet l'existence d'un état qui aurait été le plus parfait à un moment donné. S'il n'existe qu'à l'état de possibilité il n'en existe pas moins. N'est-il pas, au surplus, évident que du moment qu'une chose est, il est impossible qu'il n'y ait pas des limites entre lesquelles sont renfermées toutes les situations auxquelles elle peut atteindre ; de ces limites, les unes fixent la perfection suprême , les autres le dernier degré de l'imperfection. Peut-être que la première est loin de réaliser le bien absolu et que la seconde n'est pas le comble du mal ; mais là n'est pas la question : elle réside uniquement dans le point de savoir s'il y a des bornes pour le meilleur et pour le plus mauvais dans un être; or, je crois pouvoir affirmer avec confiance qu'on ne pourrait le nier sans absurdité.
L'organisme dont je viens de constater l'existence est donc susceptible de se trouver, à chacun des moments de son
existence, dans un état qui est le plus parfait possible eu égard à ce moment. J'ajouie maintenant que ce même organisme est conforme à la nature. On sait que je veux dire par là que ce n'est pas une puissance arbitraire qui, profitant de sa force, a établi tous ces rapports d'organisation que j'esquissais plus haut, mais qu'ils dérivent de la nature même des choses laissée dans toute la liberté de son action. Il ne faudrait pas cependant exagérer la portée de ce que j'avance, et me prêter notamment cette pensée que, de tous les rapports d'organisation qui se présentent autour de nous, il n'en est aucun qui ne soit conforme à la nature. C'est là une dïfficullé relativement à laquelle je fais toutes réserves, car pour ne citer que quelques exemples parmi la multitude de ceux que je pourrais invoquer, je comprends aussi bien que personne qu'il est permis de douter si la polygamie est une organisation conforme à la nature de l'union des sexes, si l'esclavage est une organisation conforme à la nature des rapports de l'homme avec l'homme. Mais si de tels exemples prouvent qu'il est plus d'un rapport d'organisation d'une légitimité équivoque parmi ceux que nous offre le monde extérieur, cependant il ne viendra à l'esprit de personne de soutenir qu'il en est ainsi de tous. Cette pensée, que l'organisme entier du monde serait un immense édifice de choses disparates, assemblées arbitrairement par une puissance supérieure ; que rien de ce qui est uni dans ce monde n'était fait pour être uni ; que c'est à tort que certaines choses paraissent faites pour se compléter l'une l'autre ; que partout la nature a été contrariée, tronquée, mutilée ; que tout enfin n'est qu'accouplement monstrueux, est unepenséeque rienne peut faire accepter; et s'il faut reconnaître que parfois l'arbitraire semble se réaliser, pourtant on ne peut nier que c'est la nature qui, pour la majeure partie, règle l'organisation des êtres.
Mais quand cet organisme conforme à la nature se trouve, à un moment donné, dans l'étal le plus parfait auquel il peut atteindre eu égard à ce moment, c'est à tort que l'on contesterait que l'ensemble des rapports d'organisation qui s'y trouvent sont consacrés par une loi. Je ne veux pas, on se le rappellera sans
doute, parler de la loi dans le sens vulgaire du terme, c'est-à-dire de celle qui émane d*un pouvoir législatif humain; mais de la loi dans le sens que j'ai attribué à ce mot quand, dans la première partie de cetopuscule, j'expliquais ce que c'était que le droit. Est-ce qu'en effet dans cette règle qui détermine quand un organisme se trouve au plus haut degré de perfection possible pour lui, il y a quoi que ce soitqui dépende de lui? Pourra-t-il la modifier ? Pourrat-il faire que cette perfectiondevienneautre? Celle règle ne lui estelle pas supérieure? Et en admettant qu il puisse parfois en violer les principes, qu'il puisse se mutiler ou même se détruire, ne demeure-t-elle pas entière dans ses prescriptions, de même qu'au sein d'une société humaine la loi domine encore celui qui la transgresse, et reste intacte dans ce qu'elle ordonne malgré celte transgression? Violer une loi est, en effet, tout autre chose que la modifier.
Si les rapports intérieurs de cet organisme sont consacrés par une loi, je dis qu'ils peuvent en outre être garantis par une contrainte, et que pareille contrainte serait légitime. Que l'on considère, en effet, qu'il s'agit d'amener ou de maintenir, par cette contrainte, la réalisation de la situation la plus parfaite dans laquelle cet organisme peut se trouver à chaque instant ; cela revient à dire qu'il s'agit de réaliser le plus grand bien possible et de le réaliser avec certitude. Or qui pourrait se plaindre qu'il en fût ainsi? Certes, celui qui élèverait la voix pour prolester commettrait un acte de folie. Jamais contrainte n'aurait été plus légitime que celle-là. Ce serait un bienfaiteur universel que celui qui l'appliquerait, et jamais redresseur de torts n'aurait mieux rempli sa mission de justice, ni mieux mérité la reconnaissance de l'humanité.
Si je résume l'analyse que je viens de faire, j'en puis tirer cette conséquence qu'il est certain que le droit naturel existe. N'ai-je pas démontré que dans le monde extérieur auquel j'ai été initié par les sens et par la tradition, il y a un organisme ; que cet organisme est conforme à la nature ; qu'il peut à chaque mo-
raPOSÉ DE LA DÉMONSTRATION DU PROBLÈME. 71
ment de son existence se trouver dans un état qui est le plus parfait possible eu égard à ce moment ; que cet état est consacré par-une loi, et qu'il pourrait légitimement être garanti par une contrainte? Dès lors il est prouvé que le droit naturel existe, car il n y a pas d'organisme sans rapports d'organisation, et la loi qui régit l'organisme lui-même, de même que la contrainte qui sert à la garantir, peuvent être appliquées aussi à chacun des rapports qu'il contient.
Partout donc où dans le monde extérieur on découvrira des rapports d'organisation conformes à la nature, comme ces rapports sont susceptibles, eux aussi, d'un état de perfection qui dépasse tous les autres états possibles pour eux, il faudra dire qu'il y a un droit naturel, qui consiste non pas nécessairement dans ces rapports tels qu'ils sont, mais tels qu'ils pourraient être.
Le moment est peut-être arrivé, où ceux qui ont accepté sans trop de répugnance la définition du droit naturel que j'ai adoptée dans la première partie, se sont aperçus qu'elle lui donne une extension qui va bien au delà de leur opinion personnelle et même de l'opinion commune. En appliquant, comme je viens de le faire, cette définition à la réalité, il faut d'une part englober dans le droit la morale entière, et d'autre part reconnaître des droits à des êtres qui ne font point partie de l'humanité. Pour ce qui regarde la morale, ne peut-on pas soutenir, en effet, par les mêmes raisons que j'ai fait valoir plus haut, que les rapports qu'elle établit entre les hommes sont des rapports d'organisation consacrés par une loi, et qui peuvent être légitimement garantis par une contrainte obligatoire ? Le respect que le fils doit à son père, le secours que Ion doit à un malheureux, ne sont-ils pas des rapports de telle nature que, par les arguments dont je me suis servi, on peut prétendre qu'une loi les prescrit, et que nul n'aurait à se plaindre si Ton obligeait chacun à les observer? Et à un autre point de vue le droit, dans mon système, ne va-t-il pas désormais sortir de la société humaine et appartenir à des animaux ; qui sait ! peut-être même à des végétaux ? Pour ceux-ci comme pour les hommes, n'existe- t-il pas des rapports d'orga-
72 DEUXIËMIi: PARTIE.
nisation dont ils sont les termes? N y a-t-il pas dans la nature mille choses dont on peut dire qu elles reviennent aux animaux, eu vertu d*une loi d ordre universel ; et s'il en est ainsi, ne convient-il pas de réclamerpources rapports la même contrainte obligatoire que celle qu'on attribue aux droits qui appartiennent à rhumanité? S'il faut admettre toutes ces conséquences, le système que j'ai présenté ne sort-il pas à la fois et des idées reçues, et des habitudes du langage, et de la vérité? Car de tout temps on a distingué entre la morale et le droit ; des esprits consciencieux se sont efforcés detracer la ligne qui les sépare; des livres nombreux ont été consacrés à cet objet ; la langue enfin, ce miroir de la pensée, n'a jamais confondu l'une avec l'autre, et leur a donné des noms distincts. Et de tout temps aussi le droit a, dans l'esprit comme dans le langage des hommes, été strictement limité à l'humanité ; rarement-en théorie on a osé le revendiquer en outre au profit des animaux ; et si quelqu'un l'invoquait au profit d'autres êtres, il s'exposerait au ridicule.
J'aurais un moyen facile d'imposer silence à ces objections. Je pourrais répondre que j'étais libre de donner aux termes de l'énoncé la signification qu'il me plaisait de choisir, et qu'à ce point de vue il m'était permis de faire entrer dans le droit la morale, et de reconnaître des droits à des êtres autres que les hommes. Mais ce serait refuser un combat où je crois avoir de mon côté les chances de la victoire ; ce serait aussi m'exposer à perdre les sympathies de ceux qui me lisent, car la question est de celles qui tourmentent l'esprit d'un penseur et pour lesquelles il exige une solution de la part de celui qui vise à l'instruire. Quoique les points que je viens de toucher sortent donc, à la rigueur, de mon sujet, je me décide à m'en occuper , ce qui m'engage surtout à agir ainsi, c'est que je redoute de prévenir contre les doctrines que j'esquisse dans cette étude, des esprits que mon plus grand désir est de convaincre de leur vérité.
En faisant entrer la morale dans le droit, on parait commettre une énormité, puisqu'il semble que l'on ne peut dès lors s'abstenir d'imposer aux devoirs moraux celte contrainte, qui va au besoin jusqu'à la force, et qui empêche la violation des
droits. De même que ron peut forcer les citoyens au respect de la propriété, ou au payement de leurs dettes, de même on pourrait les forcer à Texécution de tous leurs devoirs moraux, c'est-à-dire à être charitables, sobres, chastes, bienveillants, reconnaissants. Ne voit-on pas que, d un côté, on fait disparaître toute liberté, tandis que, d un autre côté, par l'impossibilité où Ton est de commander aux sentiments du cœur ou même de les découvrir, on veut appliquer une contrainte à des devoirs sur lesquels elle n'a aucune prise? Comment, non-seulement obliger un homme à éprouver He la gratitude, mais encore comment savoir s'il en éprouve? Comment le contraindre à aimer quand son cœur ne lui inspire que de la haine?
Ces objections, qui viennent s'ajouter à celles que j'ai déjà fait valoir, ne sont cependant que spécieuses.
On a dit mille fois et l'on répétera dix mille fois encore qu'il faut en toutes choses distinguer la théorie de la pratique. En cela on a eu souvent raison. Je veux, pour me justifier, faire ici une application de cette vérité. Dans la pratique, rien n'est plus convenable que de distinguer le droit de la morale, et d'appliquer à celle-ci une contrainte qu'il faut se garder d'appliquer à celui-là. Je nomme pratique l'organisation des sociétés positives par la mise en œuvre des moyens toujours restreints dont dispose l'humanité. On a, en effet, remarqué depuis longtemps, et c'est une vérité qui fait du chemin tous les jours, que, dans les sociétés positives^ la prospérité, le bien-être, le progrès sont d'autant plus intenses que la contrainte est moins appliquée aux rapports des hommes entre eux. C'est là-dessus qu'est fondé tout le système de cette grande école politique qui a pour devise : la liberté individuelle, et qui semble appelée à prévaloir partout, dans un temps rapproché. La contrainte appliquée par l'autorité a en elle quelque chose de délétère qui flétrit la plupart du temps ce qu'elle touche. Presque à toutes les époques et chez tous les peuples, on a compris cela, surtout en ce qui concerne cet ensemble de principes que l'on a réunis sous le nom de morale. On les a délivrés de toute contrainte ; on a laissé à la liberté de l'homme le soin de les observer; on en a fait un groupe nettement distinct du
droit, et on leur a donné un nom particulier. Sur ces points je ne puis être que de Tavis de tout le monde.
Mais lorsqu'il ne s*agit plus de cette contrainte qu'applique la main funeste d'une autorité qui ne sait ni découvrir les principes de la morale, ni veiller convenablement à leur observation ; d'une autorité qui, n'étant presque toujours qu'une collection d'individus ni plus instruits, ni plus habiles que ceux qu'ils veulent gouverner, n a aucun droit à prétendre leur imposer des règles de conduite ; quand il ne s'agit plus des moyens restreints, imparfaits, impuissants que les hommes emploient pour découvrir le droit ou pour le faire respecter par une société turbulente et inquiète ; quand, au contraire, sortant du monde positif, il est question d'une morale parfaite et d'une contrainte débarrassée de toute infirmité; pourquoi donc celle-ci ne serait-elle pas légitime, et comment pourrait-on séparer, en ce qui la concerne, le droit de la morale? Que, dans les sociétés positives, il y ait lieu de distinguer entre les rapports d'organisation ; que l'on mette d'un côté ceux qui supportent une contrainte et d'un autre côté ceux auxquels il serait dangereux d'en appliquer une; que des esprits éminents s'occupent de faire avec soin ce triage ; que l'on indique les cas où l'homme est capable de forcer, au besoin, à laccomplissement d'un devoir, et ceux où tous les moyens qu'il a à sa disposition viendraient se briser contre l'impossibilité de pénétrer dans une conscience ou d'imposer à quelqu'un uneaffection que la nature ne dicte pas; qu'il se forme des écoles, les unes de la centralisation et du despotisme, les autres de la liberté individuelle ; qu'il y ait enfin un droit et une morale clairement séparés, je l'admets. Mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'en dehors du domaine des erreurs, des faiblesses et des iniquités humaines, dans les régions sereines où l'on prétend découvrir le véritable bien, on veuille encore distinguer entre le bien à l'application duquel on peut contraindre, et celui pour l'accomplissement duquel il faut laisser toute liberté. C'est un pays où la morale vient se réunir au droit. Dans la théorie ils se confondent, dans la pratique ils se séparent ; et véritablement le seul motif qiie l'on a, dans la vie positive, de distinguer l'un de
Fautre, réside tout entier dans la question de savoir si, pour une règle de conduite donnée, la contrainte sera ou ne sera pas pire que la liberté. C'est parce qu'ils les ont vus distincts dans la pratique que des philosophes ont voulu, mais à tort, les distinguer également dans la théorie. Pour moi, je ne puis voir en cela qu'une erreur, et voilà pourquoi, à mon avis, le droit naturel renferme ce que l'on est convenu d'appeler la morale, et pourquoi aussi je puis, tout en émettant cette doctrine, être autant partisan que personne de la plus grande liberté individuelle possible.
J'arrive maintenant au second point, qui consiste, ou s'en souvient, à examiner jusqu'à quel point il est permis de dire que l'on ne peut à juste titre restreindre le droit naturel à l'humanité.
Il n'est pas douteux que ce ne soit là une opinion universellement répandue et contre laquelle on s'est rarement insurgé; cependant des lois comme la loi Grammont, et les institutions protectrices des animaux ont, de notre temps, protesté contre elle, quoique avec une extrême réserve et peut-être sans soupçonner qu'en agissant comme elles le faisaient, elles affirmaient implicitement le titre des animaux à réclamer une place au soleil sur le terrain du droit. Cet ostracisme qui frappe tout ce qui n'est pas homme, a, quand on y réfléchit, quelque chose d'excessif et de tyrannique. Par la raison du plus adroit, sinon par la raison du plus fort, l'homme est devenu le maître sur notre planète, et s'est aisément habitué à croire, parce que cela flattait ses instincts, que tout ce qui s'y trouve n'a été créé que pour lui. Idée bizarre, sans fondement suffisant, et qui témoigne d'un aveuglement extrême ou d'un orgueil monstrueux. Dès qu'il a cru que tout n'existait qu'à son profit et qu'il était la fin de toutes choses, il a été fatalement conduit à n'admettre de droit que pour lui seul. Comment, en eff*et, en eût-il pu reconnaître à tous ces êtres qui ne vivaient que pour la satisfaction de ses besoins, qui avaient été créés non pas pour qu'ils pussent disposer de lui, mais uniquement pour qu'il pût disposer d'eux? C'est ainsi que si j'ai la propriété d'un cheval, quoique celui-ci soit l'un des termesdu rapport juridiquequi existe entre moi etlui, je puis seul cependant être considéré comme ayant
un droit, parce que je suis le seul des deux termes du rapport qui a la disposition de l'autre, et qui en tire profit et jouissance.
Mais cette conception restreinte d un droit borné exclusivement aux hommes repose , comme je lavançais, sur un principe erroné, ou tout au moins non démontré. Ce vieux préjugé, né dans des temps d'ignorance, et qui réduit la création entière à n*être destinée qu'au service de l'homme, est aujourd'hui sérieusement menacé, et on eût pu prédire sa chute le jour où, abandonnant les naïvetés de l'astronomie primitive, la science ne conçut plus l'azur du ciel comme un plafond constellé, mais où elle comprit qu'il n'était que la couleur de l'espace infini, et que la terre n'était qu'un satellite mesquin et presque du dernier ordre, roulant ignoré dans une orbite étroite, et sur la surface duquel l'humanité apparaissait comme une misérable fourmilière. Impossible, après cela, de croire encore que des millions de mondes, d'étoiles, de soleils, de planètes, tous gigantesques en comparaison de la terre ; qu'un système astronomique où celle-ci n'apparaissait que comme un accessoire, n'auraient eu d'autres raisons de sortir du chaos que l'utilité d'êtres humains, qui ne virent le jour qu'au moment où des astres innombrables avaient déjà resplendi dans le firmament pendant une interminable période de siècles.
L'homme alors fut amoindri, et la distance s effaça entre lui et les autres êtres. Il dut regarder d'un œil moins dédaigneux ces compagnons de sa petitesse et de sa misère ; et chaque fois que ces pensées seront présentes à son esprit, il se révoltera moins à l'idée d'un droit qui leur serait commun avec lui.
Je ne veux pas prétendre d'une manière absolue que l'homme ne puisse demander à d'autres êtres la satisfaction de ses besoins. Je dis seulement que les autres êtres ont aussi des droits, en ce sens que l'on ne peut tout violer à leur égard sans enfreindre aucune loi. Ils sont liés aux hommes par des rapports de droit, mais l'homme peut être lié à eux par des rapports de même nature. Le droit, dans le langage ordinaire que l'on doit surtout se sentir enclin à m'opposer, s'entend incontestablement d'une chose qui revient à un être, pourvu que ce soit en vertu d'une loi et que l'on puisse y ajouter une contrainte obligatoire. Or tous ces éléments
ne se présentent-ils pas notamment en ce qui concerne les animaux? On me concédera sans peine qu'il est des choses qui leur reviennent, que la nature a pourvu à leurs besoins, et quil y a même, parmi tout ce qu elle produit, une multitude d'êtres qui n'ont d'utilité que pour eux. Il existe donc des rapports d'organisation dans lesquels les animaux apparaissent comme sujets de droit, c'est-à-dire comme des êtres pour lesquels d'autres êtres semblent créés. Et que l'on remarque que, si même il fallait admettre que tout a été créé pour l'homme, il n'en faudrait pas moins dire cependant que si certaines choses reviennent à d'autres êtres, ces êtres ont des droits sur ces choses, alors même qu'ils devraient servir un jour à la satisfaction des besoins de l'homme. Gomme, de plus, les rapports que je viens de signaler existent en vertu des lois de la nature qui sont les plus hautes, les plus vraies, les plus dignes d'être observées parmi toutes celles que l'on peut concevoir, cet autre élément, la loi, nécessaire pour qu'il y ait droit, ne fait pas non plus défaut. Enfin, comme le bien complet ne comprend pas seulement le bien de l'homme, mais le bien dans tous les ordres de la nature ; comme l'harmonie universelle embrasse tous les êtres et non pas seulement l'humanité ; comme il est opportun, pour que la perfection de l'ensemble soit atteinte partout, qu'aucune partie ne soit oubliée, la contrainte pourra être invoquée avec autant de raison pour les rapports que j'envisage maintenant que pour ceux où c'est l'homme qui remplit le rôle de sujet du droit. En résumé donc, tous les éléments du droit peuvent y être découverts, et c'est à tort, ainsi qu'on vient de le voir par un exemple choisi au milieu de beaucoup d'autres, que l'on voudrait me faire un reproche d'avoir donné au droit une signification plus large, ou, pour me servir d'un terme caractéristique, plus panthéiste qu'on ne le fait ordinairement. Si la langue paraît refuser ce sens au mot « droit, » c'est qu'elle ne fait que suivre une pensée erronée; aussi longtemps que l'on conçoit mal la nature d'une chose, et que, par une vue incomplète de ce qu'elle est, on ne tient pas compte de l'un ou de l'autre de ses éléments, il se peut qu'on lui dénie le nom qu'elle mérite et qu'on lui en attribue un qui ne lui
78 DEUXItaiE PARTIE.
convient pas. Il est donc toujours dangereux d^invoquer le nom que porte un être comme argument pour établir sa nature. U n y a, en effet, aucun lien nécessaire entre eux. Au moyen âge, diton, certains moines qui s^accommodaient difficilement des rigueurs du jeûne, appelaient poisson le gibier et en mangeaient le vendrai. Ne tombons pas dans ce ridicule. Le devoir du grammairien comme du juriste est d^étendre le nom de droit à tout état de choses où les éléments du droit apparaissent, alors même qu*on ne le lui aurait jamais donné auparavant; car le lui refuser serait commettre une faute de langue aussi bien qu'un déni de justice.
Je crois en avoir dit assez sur la matière de ce premier chapitre. Le résultat des recherches que j y ai faites est assez satisfaisant pour le penseur, car eUes ont démontré l'existence certaine du droit naturel dans la réalité. C'est là une connaissance qui compense le regret que Ton éprouve de ne pouvoir constater cette existence que dans un temps et un espace limités. Je vais aborder le second chapitre, où j'aui*ai à discuter un point, sinon plus important dans son objet, au moins plus compliqué dans son développement, plus difficile dans son examen, et moins consolant dans sa solution.
<^-->e.xre)6>^a^-'^