ÉTUDE DE LA PHILOLOGIE A BYZANGE
forçait les enfants à la copier et à l'apprendre par cœur. Le traduction, sans être en langue vulgaire, avait cependant une forme s'en rapprochant beaucoup ; si l'œuvre n'était pas faite pour exciter à penser, on apprenait tout au moins à penser plus raisonnablement ; de plus, ce système n'avait pas l'inconvénient de faire étudier aux enfants leurs propres fautes, ce qui arrive quand on emploie ce qu'on appelle les grammaires raisonnées. Grâce à la lecture des textes entreprise aussitôt que possible, grâce à la persévérance qu'on mettait à poursuivre cette étude à l'infini, les esprits vifs finissaient par acquérir une grande habileté à imiter, au moins en gros, les modèles étudiés ; l'œil des élèves s'habituait aussi à reconnaître l'identité des sons même rendus par des représentations aussi diverses qu'arbitraires.
Après l'orthographe, c'était au tour de l'étude des formes. Les savants, ainsi que les pédagogues ne s'occupaient point de ce qu'il y a de plus caractéristique dans une langue , c'est-à-dire de la construction de la proposition et du rythme. ^ rythme de la prose des classiques était déterminé par la quantité dessvHabesj quant aux prgsateui^s de Byzance qui se servent des formes antiques, ils i ntroduisent aussi dans leurs phrases une cadence particulière, réglée par l'intensité de l'acc^nt. On n>vait donc plus le sensje la partie la plus intime de l'art des anciens auteurs et des écrivains comme
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Démosthène ou Thucydide ; s'ils avaient pu revivre
pour juger leurs successeurs, ils auraient éprouvé la même impression qu'un Français entendant lire sa langue par un Ang^lais. On ne tenait compteje la quantité des voyelles qul^nLpoé^ie, parce que la forme même dont les auteurs voulaient se servir suffisait à leur rappeler qu'ils ne parlaient plus l'ancienne langue. La métricrue, devenue dorénavant une subdivision de l'orthographe, pétait soumise à dgs règles arbitraires et ne se réglait plus sur .les exigences de l'oreille. On a vu plus haut (p. 80) combien on poussa loin cette technique. Mais plus les rimeurs devenaient habiles à faire des compositions artificielles, plus ils cherchaient à se surpasser, jusqu'à tomber dans le ridicule. Jadis déjà on avait montré du goût pour des poésies dont les vers, tantôt longs et tantôt courts, se suivaient de façon à présenter la forme d'un vase, si l'on avait soin, en les copiant, de bien observer la disposition voulue ; sous les Gomnènes, on prit plaisir à vaincre de plus grandes difficultés encore. On écrivit des poésies dont chaque ligne comprenait les vingt-quatre lettres de l'alphabet ou des vers exprimant le même sens, qu'on les lût en commençant par un bout ou par l'autre. Des poètes entreprenants inventèrent des poésies en échelons, le mot final de chaque vers revenant en tête du vers suivant, etc.
Le principal mérite des philologues byzantins, on ne pourrait le nier, c'était un zèle que rien ne faisait reculer et qui leur permettait d'acquérir une science merveilleusement étendue. Si l'on veut bien ne pas
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examiner leur valeur réelle et qu'on se borne à les comparer avec leurs contemporains occidentaux, ils méritent d'être jugés plus favorablement. Si l'art de la critique peut s'apprendre en suivant une bonne méthode, ils savaient certainement mieux travailler, grâce à leur étude de l'antiquité, que les moines de l'Occident. Ces moines, en effet, vivant dans un milieu où le droit du plus fort avait plus d'importance que la science, se livraient isolément à leurs labeurs ; mais déjà quelques hommes extraordinaires de l'Occident pouvaient faire prévoir que cette suprématie de l'Orient n'aurait pas de durée ; pendant que l'empire byzantin vivait sur son ancienne gloire, les germes d'une civilisation plus noble commençaient à se développer dans l'Europe occidentale.
La science des philologues byzantins s'est principalement bornée, pendant les siècles antérieurs aux Gomnênes, à conserver avec intelligence les restes de l'antiquité. Beaucoup d'écrits se sont perdus au temps des empereurs iconoclastes ; mais nous devons à des hommes tels que Photius et ses amis de posséder, malgré tout, beaucoup d'œuvres des principaux écrivains. On regardait les manuscrits comme des objets de haute valeur; on les estimait en proportion des qualités et de la correction de l'écriture ; on les copiait avec soin. A l'époque des Gomnênes, ils devinrent, plus que jamais, l'objet du zèle des commentateurs ; avec toutes leurs explications maladroites, ils nous ont cependant donné, grâce surtout à leur connaissance d'écrits maintenant
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perdus, bien des éclaircissements pour la bonne intelligence définitive des auteurs. Eustathe, qui a ainsi traité Homère, est l'un des meilleurs exemples de ce que valaient les savants de cette période. Plusieurs d'entre eux utilisèrent les matériaux que leur fournissaient leurs lectures assidues et leurs notes soigneusement conservées, pour compiler différents lexiques de valeur fort inégale. L'un des meilleurs, qui date d'ailleurs d'un temps un peu plus ancien, le lexique de Suidas, n'explique pas seulement les mots ; il donne aussi beaucoup de définitions de choses, beaucoup de citations d'écrivains; aussi ceux qui étudient l'ancienne littérature grecque rencontrent souvent chez lui des faits qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
Les philologues du temps des Paléologues présentent un autre caractère. La renaissance commencée sous Psellus a aussi exercé de l'influence sur la manière de traiter les auteurs. On veut se rapprocher du texte primitif plus que ne le permet la seule étude des manuscrits, on risque des conjectures avec plus de hardiesse qu'auparavant, on ne craint pas de changer ce qui est inexplicable, on corrige la tradition et on la débarrasse de mainte erreur, bien entendu non sans en commettre de nouvelles. Mais il y aurait ingratitude à en faire aux Byzantins un reproche trop sérieux. Il est plus équitable de voir en eux des confrères, faillibles comme les critiques modernes, mais parfois très ingénieux ; même dans leurs tentatives les moins