INFLUENCE SUR LES SAVANTS OCCIDENTAUX
heureuses d'améliorer les textes, ces philologues contemporains des Paléologues ont émis des conjectures que plusieurs générations de savants ont regardées comme la leçon originale : on ne s'en est avisé qu'au XIX® siècle.
Il est vrai qu'ils ne distinguent pas assez exactement la leçon du manuscrit des corrections de l'éditeur ou d'autres savants ; leur appareil critique, jugé avec nos exigences actuelles, laisse beaucoup à désirer ; mais, dans le nombre de ces savants, il en est qui peuvent soutenir la comparaison avec les modernes.
Si la philologie des derniers siècles de l'empire romain de l'Orient nous paraît si importante, c'est qu'elle a exercé une grande influence sur les humanistes de l'Occident. Grâce à elle, l'Hellénisme a pénétré en Occident et est devenu l'un des facteurs de la Renaissance et des phénomènes politiques et religieux de ce grand mouvement. Pendant le moyen-âge, l'Occident n'a jamais perdu la connaissance du grec ; mais on étudiait cette langue presque exclusivement dans l'intérêt des relations commerciales avec l'Orient, ou comme moyen d'apprendre à connaître les idées de ses adversaires dans les différends politiques et religieux. L'étude de l'antique langue de l'Eglise dans les monastères n'a exercé aucune action sur la civilisation des laïcs. Ce n'est que dans la seconde moitié du XIV® siècle que l'exemple de Boccace et de Pétrarque fît étudier le grec, même en dehors du cercle des savants de
. profession ; de là son importance pour la formation f du goût artistique des contemporains, bien plus ! grande, par exemple, que celle de l'hébreu de nos ^ jours.
Mais, même à l'époque où tout le monde s'intéressait au grec, c'était encore un privilège difficile à conquérir que d'apprendre quelque chose de plus que les premiers principes de cette langue.
Boccace avait obtenu que son maître, un Grec de l'Italie méridionale, Léonzio Pilato, fût nommé professeur à l'Université de Florence. Mais l'inconstance du personnage lui fit abandonner sa chaire trois ans après et les Italiens avides d'apprendre qui voulurent continuer leurs études, durent se rendre à Constantinople. C'est ce que firent plusieurs jeunes gens de grande famille ; mais le voyage était long, dangereux, coûteux et le séjour de la capitale, à cette époque, rien moins qu'agréable. Ces élus ne formaient donc qu'une fraction minime de ceux qui se sentaient la vocation d'étudier l'Hellade. Quand les malheurs de leur patrie forcèrent les savants grecs à s'exiler, alors seulement l'Hellénisme fit, pour la seconde fois, une entrée triomphale en Italie. Déjà cinquante ans avant la chute de Constantinople, de nombreux savants se rendaient en Italie, attirés surtout par ce que leurs élèves ou admirateurs italiens leur racontaient sur l'honneur et la considération dont jouissait la science à Rome et dans les opulentes républiques de l'Italie. La plupart de ces savants n'étaient point des gens
d'un mérite extraordinaire; mais ils pouvaient donner ce qu'on attendait d'eux. En lisant leurs biographies ou en étudiant leurs écrits, on est frappé des traits spéciaux communs à eux tous et on ne constate chez aucun d'eux une individualité puissante. C'étaient Jl encore des hommes du moyen-âge, différant en cela | des humanistes avec leur caractère personnel aux j traits fortement marqués. Il est facile de le voir : la ' généi'ation qui s'élève va dépasser ces maîtres ; pendant quelque temps encore ils connaîtront mieux qu'elle l'ancienne littérature; mais les élèves ne devaient pas tarder à dépasser leurs professeurs, car ils avaient plus de talent, plus de dispositions pour les études scientifiques, plus d'aptitude à sentir les beautés littéraires. Les Grecs ne manquaient pas de promptitude d'esprit. Ils parvinrent, en peu de temps, à si bien s'assimiler la langue latine qu'ils surent l'employer avec éloquence, tout en restant fidèles aux rhéteurs nationaux qui leur servaient de modèles; Érasme, peu prodigue d'éloges, admirait les connaissances de Théodore de Gaza en latin.
Mais l'esprit des Byzantins n'avait pas de fraîcheur il et ils ne sentaient pas le besoin de se frayer des voies nouvelles. Aussi ont- ils surtout produit des ^ grammaires pour l'usage de tous les jours, des traductions d'auteurs grecs et, en plus, quelques écrits rhétoriques ou poétiques. Presque tous, ils cumulaient, avec leur professorat, le métier de marchands de manuscrits et de calligraphes ; car on peut compter ceux qui ont réussi à se procurer une
position suffisamment rétribuée. Le rôle humiliant du Grec affamé, que l'on connaît par Juvénal, tel était le lot de la plupart d'entre eux, et le nombre de ces malheureux eût été plus grand encore s'ils n'avaient trouvé à Rome un compatriote hautement estimé et d'une inépuisable générosité. Cet homme, qui a montré par son exemple à quoi, dans ces temps si désastreux pour la Grèce, pouvaient parvenir les meilleurs représentants de la science byzantine, c'est le cardinal Bessarion. Il n'est que juste de donner quelques détails sur ce grand homme.
Bessarion avait appris à Gonstantinople, puis dans un couvent du Péloponèse, tout ce qu'on pouvait apprendre, à son époque, de littérature ancienne et de sciences. Son érudition l'avait mis à même de franchir rapidement les degrés de la hiérarchie de l'Églisefet d'occuper une place importante parmi les représentants du clergé orthodoxe lors du concile de Florence (1439, voir p. 269), où l'Église catholique reconquit officiellement son unité. Il était du nombre de ceux qui, d'abord à contre-cœur, puis bientôt sans hésitation, plaidèrent pour l'union avec Rome. Il, est probable que son patriotisme, moins fanatique que celui de la plupart des prélats grecs, l'avait décidé à céder aux vœux de la papauté. Il fallait que la Grèce fût sauvée, car la patrie actuelle et l'antique Hellade, c'était tout un pour lui comme pour Psellus. Son défaut n'était certainement pas cette légèreté qui achète une ville pour une messe mais, sans doute, s'il n'avait pas clairement compris
que, seule, l'union des Eglises pouvait sauver sa patrie, les arguments des évèques romains ne l'auraient guère touché et il n'aurait pas oublié les vingt-cinq griefs de l'Eglise grecque contre l'Eglise latine.
De retour en Grèce, il comprit bien vite que sa place n'était plus là ; car, à Gonstantinople, on ne toléra le clergé qui avait signé le traité avec Rome (sans aucune sincérité d'ailleurs) , que parce qu'il renia à son retour tout ce qu'il avait juré à l'étranger. Bessarion accepta les conséquences de sa conversion ; il quitta le pays dont il avait abandonné la foi, et où, par suite, il avait, comme on l'entendait en Orient, perdu le droit de cité. A Rome l'attendait une brillante carrière. Le pauvre évêque grec devint cardinal. Doté des revenus de nombreuses paroisses, il se trouva en état, par sa fortune, de vivre comme ses collègues : suivant leur exemple, il menait un train princier, comptait ses serviteurs par centaines, et pouvait consacrer des trésors à ses palais luxueux et à ses précieuses collections.
Bessarion monta de plus en plus haut et, plus d'une fois, fut sur le point d'être élu pape ; mais la prospérité ne gâta point son caractère. Il ne renia jamais son origine. De même qu'il avait été Latin chez les Grecs, chez les Latins, il resta Grec. Il se montra fidèle à sa nationalité, même pour des choses purement extérieures : c'est ainsi qu'il portait la longue barbe grecque, alors que les autres cardinaux se rasaient complètement. Toute sa vie fut consacrée à l'Hellénisme. Il s'était donné un
triple idéal ; mais il éprouva que la réalisation de deux de ses idées, l'unité de l'Eglise et la délivrance de son pays, n'était qu'une illusion, une noble folie, à laquelle il eut bien de la peine à renoncer. Il continua à défendre l'union de l'Eglise contre ses compatriotes, même quand il dut abandonner tout espoir de la voir réaliser. Pour affranchir sa patrie, il prêcha en Occident une croisade contre les Turcs,, soit comme légat des papes, soit de son propre chef. C'était cependant une entreprise au succès de laquelle pouvait seul croire un patriote bien décidé à se faire illusion sur la faiblesse de l'Église et les dissensions des princes chrétiens.
Il en fut autrement pour son dernier idéal, le plus noble d'ailleurs, l'extension de l'empire intellectuel de l'HelIade : il put travailler avec la satisfaction de voir ses efforts couronnés de succès.
Les trésors que d'autres cardinaux consacraient à s'entourer de luxe et d'éclat, il les employait à soutenir des compatriotes savants et à rassembler des manuscrits. Son palais du Quirinal fut mieux encore qu'un asile ouvert à de pauvres savants obligés de vivre de leur plume ; ils y entrèrent en contact avec les meilleurs citoyens de Rome et purent y acquérir la conviction que, maintenant aussi bien qu'aux temps de Sylla, tous les griefs qu'on avait contre les descendants devaient être oubliés pour l'amour des ancêtres.
Dans cette académie privée, Platon surtout était en honneur. Déjà les premiers humanistes, Pétrarque
en tête, l'avaient mis au-dessus d'Aristote, le philosophe de l'Eglise; mais ils n'en avaient lu que les fragments traduits par Cicéron dans plusieurs de ses écrits, notamment la République, Leur culte devait leur en faire désirer une connaissance plus profonde et plus directe ; or les amis de Bessarion et surtout leur hôte lui-même, Bessarion, pouvaient combler cette lacune. Chez lui, nous voyons que l'étude entreprise par Psellus a trouvé des continuateurs ; son maître, Pléthon, était, en ligne directe, un héritier intellectuel du philosophe byzantin, qui ne pouvait admettre qu'on voulût exclure Platon de la doctrine de l'Eglise. Chez Bessarion, nous voyons cette parenté intellectuelle s'affirmer encore davantage. Son philhellénisme et son culte pour Platon sont complètement d'accord avec les idées favorites de Psellus. Un de ses compatriotes avait rudement attaqué Platon et dans un écrit qui, d'après son titre, ne devait être qu'un parallèle entre Aristote et Platon, l'avait accusé d'ignorance, d'impiété et d'immoralité ; le cardinal le réfuta dans l'ouvrage le plus développé qu'il ait écrit. Cette étude très étendue donna le parallèle que l'adversaire n'avait fait que promettre. Bessarion défend Platon contre les accusations du blasphémateur, comme il l'appelle, sans attaquer son grand disciple. Le contenu de sa docte démonstration, dans laquelle il fait preuve d'une connaissance étonnante des lettres grecques et latines, nous engage à comparer ses idées avec celles que Psellus professe sur Platon.
L'un et l'autre, ils admirent, chez le prosateur attique et le philosophe, des qualités que nous n'apprécions pas en lui. Pour eux, c'est un maître habile à manier toutes les armes de la rhétorique, non un dialecticien que son génie et la tournure de son esprit mettent à même de revêtir ses démonstrations d'une forme personnelle ; c'est un professeur qui, aussi bien qu'Aristote, expliquait l'art suivant sa théorie, sans" se servir, dans cet enseignement, de longues explications ; des exemples bien choisis lui suffisent. Cette façon scolastique de présenter les choses leur fait aussi envisager l'attitude de Platon à l'égard des orateurs de son temps autrement que ne peut l'admettre la science moderne. Mais l'accord de Psellus et de Bessarion se montre surtout dans la tendance qu'ils ont en commun de recommander la lecture de Platon comme profitable pour la connaissance des vérités du christianisme. Tous deux, ils attribuent aux plus grands philosophes classiques un certain pressentiment de la révélation qui doit se produire. Ce n'est pas à dire que Platon ait été chrétien et Bessarion se donne même la peine de réfuter l'opinion contraire en ce qui concerne Aristote. Platon n'a pas connu la Sainte Trinité, mais il l'a pressentie : à remarquer certaines affirmations du quatrième livre des Lois, du Philêbe, du Timée, qui s'accordent presque littéralement avec des passages de la Bible. Nul écrivain païen n'a approché de plus près la connaissance de la vérité chrétienne. « Aristote ne voulait pas s'occuper de choses qui ne se peuvent