‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 105 sur 122 · LA MARGIANA A VENISE ; LES HUMANISTES · texte numérisé non relu

LA MARGIANA A VENISE ; LES HUMANISTES

les Néo-Platoniciens, tels que Jamblique, objet des polémiques de Psellus. Il n'injurie même pas l'adversaire qu'il a flétri du nom de blasphémateur de Platon ; il se borne à le convaincre de son tort par la force de ses raisons. Plus trace chez Bessarion de ces allégories et de ces allusions mystérieuses, par lesquelles Psellus voulait concilier la liberté grecque avec les révélations de la Bible. Il hésite à voir une profession de monothéisme dans le fait qu'Aristote cite les mots si connus d'Homère : « une souveraineté à plusieurs têtes ne vaut rien ; qu'un seul soit le chef». Il a moins d'ingéniosité que Psellus, mais aussi il en fait un usage moins abusif ; malgré son admiration pour les figures de rhétorique, il ne les emploie que rarement. Sa modération nous explique pourquoi il a toujours réussi comme savant, et pourquoi aussi il a eu si peu d'influence quand il a voulu agir sur le sentiment religieux de ses contemporains.

C'est déjà de son vivant que Bessarion a légué, à la République de Venise, la rare collection de manuscrits grecs, que ses grandes connaissances, bien plus que ses importantes ressources pécuniaires, lui avaient permis de réunir ; il n'y mettait qu'une condition, c'est qu'elle fût ouverte « aux Vénitiens et à tous ceux qui voulaient cultiver les lettres ». En donnant ainsi les 900 volumes dont se composait sa bibliothèque, il devint le fondateur de la fameuse Marciana, pour laquelle, plus de soixante ans après, Sansovino construisit le magnifique monument qu'on

admire de nos jours encore à la Piazetta ; on sait d'ailleurs qu'il a reçu une autre destination. On pourrait dire que ce legs symbolise toute l'activité de Bessarion. Le fruit de toutes ses recherches ne devait se conserver ni dans la ville des Papes, ni dans la cité purement italienne de Florence ; il fallait que ce fût dans la ville qui formait le chaînon entre la Latinité et THellade, où vivaient des milliers de Grecs et où tout parlait encore de la grandeur de leurs ancêtres. Ces trésors intellectuels n'avaient pas été rassemblés pour la gloire de quelques-uns ni pour l'avantage d'une petite communauté ; aussi revint-il sur la résolution qu'il avait prise d'abord de léguer ses livres à un couvent de Venise. De même que, pendant sa vie, il avait vu le salut de ses concitoyens dans leur union avec la jeune Europe occidentale, de même il voulait que l'œuvre qui devait lui survivre profitât à l'Orient et à l'Occident. La plus grande partie de l'activité de Bessarion, notamment la composition de son livre sur Platon, se place après la prise de Constantinople par les Turcs. Ses écrits sont, pour plus de la moitié, rédigés en latin et semblent, par suite, et pour d'autres raisons encore, ne pas rentrer dans le cadre de ce livre. Mais il mérite une place ici, parce qu'il n'a jamais cessé d'avoir conscience d'être Grec et qu'on voit chez lui la semence déposée par Psellus se développer et fleurir. Quand il vint s'établir en Italie, son esprit était complètement développé ; déjà alors il montrait, par ses paroles comme par ses actes, que

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le don le plus précieux que rhumanisme byzantin ferait à la civilisation de l'Occident serait, non pas cette imitation mort-née d'un Démétrius Gydonius, mais une étude des écrits de Platon assez profonde pour produire des résultats durables. L'enthousiasme avec lequel on accueillit son travail sur Platon fut considérable et, à nos yeux, peut-être excessif. Mais cet enthousiasme ne se montra nulle part plus fécond que dans les écrits de Marsile Ficin ; grâce à sa célèbre traduction du philosophe grec, grâce aux efforts qu'il fît pour affermir la doctrine chrétienne par l'étude de Platon et des néo-platoniciens, il exerça une influence puissante sur les convictions religieuses de ses contemporains.

L*étude de Platon a donc élé le résultat de l'influence que l'humanisme, inauguré par Psellus, exerça sur la science ; examinons maintenant quel effet il a eu pour le développement de la littérature proprement dite. Nous pouvons considérer les écrits des historiens comme formant transition. Il faudra nous borner à quelques mots car nous avons déjà dit (p. 102) ce que l'œuvre des historiens vaut au point de vue de son contenu et, d'autre part, le grand nombre des auteurs nous oblige à nous en tenir à ceux d'entre eux qui les représentent le mieux . Les qualités communes aux historiens qui, jusqu'à | la chute de l'empire, ont raconté les malheurs de ] Byzance sont remarquables ; ils mettent beaucoup J de zèle à rechercher des détails que la tradition j orale ou écrite a conservés ; ils sont sincères, même '

quand ils ont à parler de leur parti ; enfin, l'imitation des grands modèles a développé chez eux l'art de la composition. Mais leur science d'humanistes leur est devenue fatale au point de vue du style. Anne Comnène (née en 1083) en est un exemple.

En sa qualité de « princesse née et élevée dans la pourpre », comme elle se plaît à le rappeler plus d'une fois à ses lecteurs, elle avait reçu une éducation savante. Elle connaissait en détail les anciens prosateurs et poètes grecs ; elle-même nous dit qu'elle avait appris chez eux «le fonds et le tréfonds de la langue » et qu'en outre « elle avait donné de la solidité à son esprit en s'appliquant à l'étude des sciences». Elle s'intéressait à tout ce qui touche l'éducation et l'enseignement ; elle nous explique en détail la méthode qu'on suivait dans une école fondée par son père et nous fait savoir ce qu'elle a à y reprendre. Elle n'a cependant aucune disposition à être une femme savante ; elle reste toujours la princesse qui se sent plutôt appelée à agir qu'à philosopher ou à étudier. Son ambition la poussa après la mort de son père Alexis à tenter une conspiration pour mettre son mari sur le trône à la place de son frère, qui était l'héritier légitime. La tentative échoua, grâce à l'énergie de celui-ci et à la loyauté de son mari ; elle lui reprocha d'avoir renoncé au droit de régner, que la nature [a accordé au sexe masculin ; les termes dont elle se sert prouvent combien peu, au fond, les scrupules de la pudeur la gênent.

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Si elle avait mis autant de réalisme à raconter la vie de son père dans le poème épique en prose, l'Alexiade, qu'elle lui a consacré, nous aurions un récit nerveux, plein d'impressions rudes et animé par la passion. Mais dans l'Alexiade, telle que nous la possédons, son orgueil déçu ne perce que de temps à autre ; la princesse, après avoir en vain essayé de saisir la couronne impériale et cherché alors à se consoler en s'enfermant dans un monastère, est devenue une femme émancipée, qui ne parvient pas à s'élever au-dessus de la savante éducation de la cour, et rien de plus.

La meilleure façon de qualifier sa manière de s'exprimer serait de l'appeler prétentieuse. Quand elle doit énumérer des noms de lieu slaves, elle croit nécessaire de s'excuser. « Qu'on ne nous blâme pas d'employer ces mots barbares, qui pourraient déshonorer le style historique, car Homère lui-même n'a pas cru en dessous de sa dignité d'appeler les Béotiens par leur nom et, dans l'intérêt de l'exactitude historique, de parler de quelques îles barbares ». Elle remplace par des périphrases les mots de mourir, de succomber ; quand elle rapporte la ruse ^ . de guerre d'un héros qui, pour se faire passer V^^^ Ya^ mort, se couche dans un cercueil et y met aussi un /-^**^ coq en état de décomposition, elle s'étonne « qu'il ait pu supporter un tel siège de ses nerfs olfactifs ».

Suivant la tradition de Psellus, elle introduit, comme Platon, dans la trame de sa prose, des citations d'Homère; mais elle est bien loin de comprendre

rironie de son modèle. Quand Platon nous montre un sophiste acculé et excité se préparant à se défendre, il annonce l'attaque par une ligne belliqueuse de l'Iliade ; mais Anne emploie des citations de ce genre lorsqu'elle va raconter sérieusement un combat sanglant. Et combien l'Alexiade, qui forme plusieurs gros volumes, fondrait-elle à vue d'œil, si l'on ramenait à la juste mesure tout ce qu'avec de nouveaux mots, elle dit deux fois !

D'autres défauts encore déparent l'œuvre : son manque de goût et sa vanité enfantine. Anne raconte avec complaisance comment sa mère, dans la dernière période de sa grossesse, alors que son père était en campagne, fit le signe de la croix sur son sein en sentant les avant-coureurs de sa délivrance, et dit à son enfant d'attendre le retour de son père. Là-dessus, la mère de l'impératrice s'était fâchée: « Et, disait-elle, s'il reste encore un mois absent? Comment pourrez-vous supporter de telles souffrances? » Mais, malgré tout, l'ordre de l'impératrice s'exécuta et, « déjà dans le sein de ma mère, j'ai clairement montré à ceux qui m'ont donné la vie mes fidèles dispositions ».

Malgré toutes ces bizarres inventions, on sent, après avoir lu l'histoire d'Anne Gomnène, que, quoique victime de la rhétorique, elle n'en est pas moins une femme d'une physionomie sinon attrayante tout au moins intéressante, si les circonstances lui avaient été plus favorables. A travers ses comparaisons savantes, nous voyons percer son

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amour et son admiration pour son père, qui l'ont poussée à écrire cette œuvre, la seule qu'elle ait composée. La sagacité de son esprit se montre quand elle caractérise les croisés. Elle voit très clairement que les esprits simples désiraient vraiment délivrer des infidèles le tombeau de leur sauveur ; mais elle doit bien admettre que les autres, plus rusés, avaient jeté leur dévolu sur Gonstantinople. Deux siècles avant la croisade latine, les Grecs pouvaient constater nettement combien d'ivraie se mêlait au bon grain. Il faut aussi tirer bors de pair l'esquisse qu'elle donne du caractère des Francs, et de la sauvage vaillance qui les pousse « à chevaucber à travers tout, fussent-ce les murs de Babylone, mais qui, à la longue, les fait succomber sans défense à une résistance réfléchie et à des attaques vives et mobiles ». Elle éprouvait pour la supériorité de la civilisation byzantine plus d'admiration que sa culture savante ne lui en inspirait ; elle voyait dans les chevaliers des barbares dangereux et, chez son père, elle n'appréciait pas seulement le courage guerrier, mais aussi cette fine raison qui distinguait le Grec de l'Occidental, habitué à tout attendre de la force brutale. Et, à cause de l'ensemble de ces talents, elle croit qu'Alexis mérite le nom de « treizième apôtre » aussi bien que Constantin le Grand.

Cette ambitieuse fille de rois est une figure tragique et c'est seulement le faux goût de son temps qui, malgré elle, introduit dans ses écrits cet élé-

fl

ment comique, qui pourrait nous amener à la juger injustement.

Presque tous les historiens de cette dernière période présentent les mêmes défauts. Ils se servent d'une langue artificielle — qui les empêche de trouver des expressions originales ; d'autre part, faisant les mêmes lectures, ils s'habituent à un mauvais goût qui étouffe chez eux toute individualité. Ils diffèrent toutefois plus entre eux qu'une chrestomathie tirée de leurs œuvres ne le ferait croire. Il en est ainsi, tout d'abord, quand il s'agit de la façon dont ils interprètent les événements. La différence se montre surtout chez les écrivains les plus récents, qui traitent tous des deux derniers siècles de l'existence de Byzance. Continuant leur récit jusqu'aux premières années qui suivent la prise de la ville, ils doivent tenir compte de cet événement international, qui était venu démentir si brutalement leur foi en l'éternité de la"^Nouvelle Rome. Uun d jntre euj^,^Ghalcond^e, le plus grand par sa façon scientifique de comprendre les choses, voUJbien que^ pour expliquer les grands événements de son tenrpSj, il lie suffit pas de s'enjenir^ à l'iiellénisme et que le facteur j)rincipal est, dorénavant, la puissance naissante des Turcs. Malgré cela, il n'adore pas le soleil levant. Il j-econnaît la grandeur^d£jaj;léJ[ajte et l'impuissance de son peuple sans que sa foi en l'avenir soit ébranlée : un jour un roi hellène régnera de nouveau sur les Hellènes et, alors, la gloire de la langue grecque, si grande encore, s'élèvera de plus

LES HISTORIENS POSTÉRIEURS. H2h

en plus haut. Persuadé que la connaissance du grec se répandra toujours davantage sur la terre, il puise dans sa conviction le droit de composer son histoire dans cette langue.

Mais, par malheur, c'est encore la langue honorée comme une entité immuahle et vivant en dehors de l'humanité qui est, pour les Grecs, le point de départ de leur patriotisme. N'aimant que leurs antiquités, ils n'ont pas su produire une littérature vivante et brillante, et, s'il faut leur savoir gré d'avoir créé 'et conservé un musée où d'autres peuples ont puisé la science, on peut regretter que ce soin exclusif les ait empêchés de nous donner des œuvres personnelles.

Quant au parti qui avait cherché dans l'union avec l'Occident le salut au milieu des dangers menaçant la patrie, il parut encore une fois sur la scène. Dukas^n'a pas pour la Grèce cet amour ^^4 d/arçhéologue qui. distingue Chalcondvle ; il accuse (le toutes les calamités ces B}ja^Un^ obstjnésjiJii, prenjini pour mot d'ordre ces fameuses paroles : «jTutôt turc que papal »,^ont jeté dans la balance leur christianisme avec leur liberté. Il ne sait pas, il est vrai, s'affranchir tout à fait de la rhétorique et des formes archaïques ; mais il met déjà plus de simplicité dans le choix de ses expressions. Ces ' •^'^^ mots italiens ou turcs, que les philologues anciens •^^'^ ou modernes méprisaient avec une affectation /«*^ devenue peu à peu une conviction, il s'en sert pour '^«n-tfï désigner les choses par les noms qu'elles avaient m^

tM , reçus. Il semblait devoir être le précurseur d'une / renaissance qui eût échappé au grand défaut du puissant mouvement italien, sa tendance anti-démocratique ; mais, loin d'avoir été suivi par des savants \ qui auraient accompli les promesses qu'il faisait, ' il est resté isolé et fait jusqu'à ce jour exception dans l'historiographie moderne des Grecs.

Quand l'emploi des formes de langage disparues a pour conséquence d'exiger une pratique de longues années pour rendre les idées les plus simples, la littérature est condamnée à rester aux*mains d'une catégorie restreinte de véritables savants ou de demi-savants. Aussi les lettres byzantines n'ont-elles à citer presque exclusivement que des noms de personnages de marque ou de savants. Ces derniers ne cessèrent d'augmenter en nombre pendant la période des Comnènes, alors que la situation économique Cc^nJ àçi l'état s'empirait chaque jour malgré des succès ;.^i^^^ apparents en politique. Et ainsi s'est produit un 4^' prolétariat de savants, qui se plaignent amèrement du peu de fruit de leurs efforts ; ils ont beau peiner

avec leur littérature ; ils ne parviennent pas à s'assurer, en échange, une existence matérielle capable de satisfaire à peu près les besoins qu'amènent avec eux l'éducation et l'étude. Ils trouvent le sort du laboureur plus heureux que celui du philosophe ; les boulangers et les bouchers enrichis regardent de haut ces lettrés, à qui toute leur science ne peut assurer le pain quotidien.

Et ce qu'il y a de plus humiliant, c'est que l'homme

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de science doit rechercher la faveur d'un Grésus qui lui procure un petit emploi lucratif. Il ne sert pas à ,-7) grand chose, comme le montre le cas de Prodrome, ^>im^ le plus illustre de ces meurt-de-faim, d'avoir pour Mécène un homme instruit et poli. Si l'on n'a pas à craindre d'affronts du maître, il faut les accepter de sa valetaille. « Nous devons, dit-il, sacrifier une bonne partie de notre existence à ces formes raides, qui, pour notre malheur, ont pénétré dans les palais; il faut que la chaussure aille bien et que la robe ait la longueur voulue, si nous ne voulons pas que notre distraction nous expose aux grossièretés des valets grandis dans le palais. Et le temps qui nous reste, nous devons l'employer à instruire des profanes! N'est-ce pas une indignité qu'on prenne pour expliquer l'Écriture Sainte des gens qui mènent pareille vie, et que des bouches aussi méprisées doivent enseigner ce qu'il y a de plus sublime ? »

Dans ces derniers mots, l'auteur parle de luimême avec peu d'estime; ailleurs, quand il rend hommage aux services rendus par ses bienfaiteurs, ou mendie quelque nouvelle faveur, il va plus loin encore et se prend pour but de sa propre ironie. Prodrome devait une petite place de professeur « à l'un des Seigneurs et Pères de l'Orphelinat, amis des arts ». Il le remercie en assurant qu'il lui faudrait chanter ses mérites s'il était mal traité par lui ; comment donc pourra-t-il maintenant manifester ses sentiments ? Vient alors un flot de citations pour montrer qu'Homère seul pourrait s'acquitter de cette

tâche d'une manière satisfaisante. Dans une autre occasion, il raconte à son protecteur qu'il a assisté à une fête organisée en son honneur, et qu'il y a rencontré un si grand nombre d'admirateurs que sa toilette en a été tout-à-fait gâtée. Il était entré parfumé et coiffé, revêtu d'une tunique raide et l3rillante ; mais, dans la presse, il s'est trouvé sous des flambeaux qui laissaient tomber des gouttes de cire et tous ses habits ont été souillés. Ce compliment sur la popularité de son ami renferme visiblement une invitation à réparer le dommage que la fête lui a causé.

Il va de soi que la poésie n'a rien à espérer d'auteurs de cette valeur, n'écrivant que pour gagner leur pain ; ils n'ont aucune élévation de sentiment et quand ils se risquent à quelque récit romanesque, comme Prodrome l'a osé, donnant ainsi l'exemple à quelques imitateurs, ils sont mortellement ennuyeux. h Leur genre de prédilection, c'est la poésie didactique Il au plus mauvais sens du mot. Tzètzês, par exemple, aligne des milliers de vers et les remplit de remarques sur Homère, sur une foule d'autres anciens poètes grecs, ou même sur ses propres lettres. Quand il dispose de livres, il nous communique parfois des extraits dont le contenu a quelque valeur; mais quand la faim le force à se contenter de recourir à sa mémoire, il montre, avec la même prétention que Psellus, la bizarre confusion dont nous avons emprunté quelques spécimens à Malalas. Mais rien ne lui résiste ; sur ses notes même il fait de nouvelles

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notes, et rien n'échappe à sa verve malencontreuse.

Quand un écrivain se sert d'une langue qui n'est pas la sienne, il n'a quelque chance de réussir que s'il se borne à raisonner, car il lui est impossible de traduire ses sentiments. Il est plus aisé de faire des jeux de mots dans une langue étrangère que d y trouver des expressions personnelles pour rendre des sentiments de grande joie et de grande douleur. C'est pour ce motif que les Byzantins, quand ils imitaient les anciens, ont été le plus heureux en écrivant des satires ou en rimant des épigramraes. Lucien est le seul modèle qu'ils aient égalé et, quelquefois même, surpassé. Ce genre, en effet, ne pouvait manquer de s'épanouir à Byzance, ville cosmopolite entre toutes, où l'esprit d'observation et le sens du ridicule trouvaient largement de quoi s'exercer.

Nous avons trop souvent parlé, précédemment, du manque de goût des épigones byzantins pour qu'il ne soit nécessaire et équitable de s'arrêter à ces manifestations plus louables de leur talent. Prodrome nous en donne quelques bons spécimens. fL^

Amaranthus, qui est le personnage principal de /^^ Tune de ses esquisses, raconte à quelques fidèles de^ ^ la philosophie ce qu'il a remarqué chez leur hono- ^

rable collègue Stratoclès, vieillard qui a su si bien expliquer que le mariage est une entrave indestructible, liant une seconde fois l'âme déjà enchaînée au corps. Combien il se disait heureux de se sentir affranchi de cette torture ! Et quand il justifia son.

opinion par le témoignage de l'histoire, en citant Hélène et Phèdre et Glytemnestre et Antée, il parvint à si bien convaincre son auditoire de la perversité des femmes, qu'il se prit à douter de sa propre mère et de ses sœurs. « 0 Glotho, s'écriait souvent le vieillard, pourquoi ne tranchez- vous pas le fil de mes jours et ne me conduisez-vous pas à Eaque et à Pluton ? Pourquoi me laissez-vous vivre ici-bas, pour peser inutilement sur la terre ? »

Or hier Amaranthus était dans sa mansarde qui donne sur la rue, occupé à lire Platon, quand il vit le notaire entrer chez Stratoclès. L'homme avait cette expression affligée qu'il réserve pour les cas où on l'appelle auprès de mourants et Amaranthus, croyant qu'il en était ainsi, se dit : « Voilà donc que Glotho exauce le vœu de mon respectable voisin ! » Il court à la maison de Stratoclès et demande à l'un de ses esclaves ce qui se passe. L'autre de lui répondre : « A vous je puis bien le confier ; mon maître célèbre aujourd'hui des noces ». « Vraiment ! G'est donc son fils qui se marie ». Mais l'esclave, nei pouvant s'empêcher de rire: « Inutile que j'essaie de vous dire ce que vous ne croirez peut-être pas en; le voyant de vos propres yeux. Allez plutôt voir ».' Et Amaranthus d'entrer. Là trône Stratoclès, vêtu en fiancé. On a taillé de près sa longue barbe et frisé ses cheveux ; on a fardé ses joues avec soin ; un peu de noir a donné à son regard un éclat plusprofond. Ses beaux vêtements et ses ornements; dorés le rendent encore plus laid que d'ordinaire.

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« Soyez cordialement bienvenu, cher collègue », criet-il à Amaranthus, au lieu de l'appeler, comme toujours, « mon bon garçon ».

Le notaire dresse le contrat de mariage et, chaque fois qu'il est question du « jeune fiancé », Stratoclès sourit avec bonheur; il baiserait même volontiers la main du notaire ! Entre alors la fiancée, une charmante jeune fille, enfant d'un pauvre jardinier, pour qui il vaudrait mieux travailler dans le jardin de son père, souff'rir la misère au milieu des fleurs et chanter pourtant avec les rossignols que de vivre dans cette fange dorée. Mais tout subit la puissance de l'or, même ce libre don de la nature, la beauté des femmes.

On se rend en procession au temple d'Isis ; le fiancé porte sur la tête une élégante couronne de fleurs, qui fait ressortir sa calvitie dans tout son éclat ; la fiancée est pâle et sombre comme si elle se rendait à des funérailles. On eût dit une répétition du mariage de Yulcain avec Yénus; Mars, se dit-on, et Anchise ne se feront pas attendre longtemps !

Alors commence un brillant festin. Quand on s'est mis à boire des vins de choix, l'amoureux fiancé embrasse bien trois fois la jeune fille avant de porter la coupe à ses lèvres ; mais il ne peut entièrement renoncer à ses manières d'autrefois. Dans un discours solennel, il prouve, au moyen de citations d'Empédocle, que ceux-là sont fous qui tiennent le mariage pour un malheur : ils ne songent pas qu'ils

mineraient ainsi l'Etat. Grâce au mariage, la race humaine, qui est mortelle, s'assure l'immortalité. Amaranthus se risque à rappeler ce qu'enseignait le philosophe quand il portait encore sa longue barbe ; il demande si le mariage n'empêche pas d'acquérir des connaissances philosophiques, s'il convient d'introduire chez soi des Hélènes et des Glytemnestres, si Hésiode ne nous dit pas que Jupiter, quand il forma la femme, a créé pour les hommes une calamité dans laquelle ils se complaisent, s'attachant ainsi à leur propre malheur. Stratoclès réfute tous ces raisonnements d'un mot, et écoute avec extase un poète, qui tire du pli de sa robe une épithalame. Un autre convive, qui récite un vers d'Anacréon « pour mener la fiancée au lit en dansant », éveille en lui une telle ardeur que, sans attendre que le soleil soit vraiment couché, il emmène sa jeune femme sans dire adieu à personne.

Cette petite esquisse n'est pas déplaisante ; elle a certainement le mérite, très rare à Byzance, de ne pas nous dire tout dans le moindre détail, mais d'admettre que le lecteur comprendra à demi-mot. Nous ne pouvons reconnaître dans ce morceau des allusions à des personnes déterminées, mais il s'en produisait naturellement dans les écrits de cette espèce. C'est surtout le cas pour les nombreuses imitations des morceaux de Lucien dont la scène est aux enfers ; mais puisqu'il n'est donné de les goûter qu'aux rares savants qui connaissent en détail la cour byzantine, nous ferons mieux de consacrer notre attention à

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des œuvres d'une portée plus générale. Il est un autre dialogue de Prodrome qui nous permet de jeter un coup d'œil sur le monde des philologues (p byzantins. C'est la suite du dialogue de Lucien connu ^J^^" sous le nom de « Vente aux enchères des philo- ^1^*-^ sophes». Lucien fait adjuger par Jupiter et Mercure, ^\^^ au plus offrant, Pj^thagore et six autres philosophes, z»/^ ' Prodrome nous retrace le deuxième jour de la vente ; mais ce n'est pas la mise à l'encan de « gens ordinaires » que Lucien avait annoncée et il met en scène d'autres figures bien connues de l'ancienne littérature grecque.

Tout d'abord on nous présente Homère. Il répond à toutes les questions au moyen de vers épiques, tirés pour la plupart de l'Iliade ou de l'Odyssée ; et cette parodie, faite avec beaucoup d'esprit, produit incontestablement un effet fort comique. Ce qu'il y a de plus drôle, c'est l'interrogatoire d'Homère sur des points qui forment encore, quoique autrement formulés, la question homérique. « Quel est votre lieu de naissance ? » « Sept villes se disputent l'honneur de m'avoir donné le jour ». « A quelle région appartenez-vous au point de vue du dialecte?» « A toutes les régions possibles ; j'emploie chacun des cinq dialectes, selon l'occurrence». « Que faut-il penser des inconséquences de voire métrique? Je ne comprends pas les termes techniques de votre grammaire ». « Ni moi non plus ». « Et comment un aveugle peut-il parler de l'aurore aux doigts de rose et de tant d'autres couleurs?» «Jadis j'ai vu la

lumière du soleil ». Finalement le chanteur est vendu très cher à cause de ses multiples talents, que prouvent de nombreux vers.

Hippocrate, que l'on expose ensuite en vente, parle le dialecte ionien, non seulement quand il fait des citations de ses propres ouvrages, mais aussi quand Prodrome lui met dans la bouche ses propres remarques mordantes sur la médecine. Il termine ses allusions par une observation. « Si la nature guérit les malades, dites que c'est votre ouvrage et laissez-le croire aux gens. Mais si votre inexpérience a envoyé beaucoup d'âmes dans l'enfer, ne vous découragez pas, car les morts ne feront pas le diagnostic de notre ignorance ».

Aristophane et Euripide, à la vente, ne produiront pas grand chose. L'un d'eux emploie des expressions si vulgaires qu'on lui impose bien vite silence; c'est qu'il n'était pas dans les bonnes grâces des savants , donnant , comme autrefois Photius , la préférence à Ménandre, parce qu'il est moins rude. Quant à Euripide, avec ses vues pessimistes et ses exclamations sans cesse répétées, ses « Malheur ! » et ses « Hélas ! », on ne peut le vendre qu'à ceux qui demanderaient des élégies sur la mort de leurs filles. Il est intéressant de constater qu'ensuite paraît, comme jurisconsulte, un Romain, Pomponius, qui se sert de mots latins pour répondre, et qui emploie ensuite un interprète pour énumérer les avantages de l'étude du droit, dans le même esprit qu'Hippocrate parlant de la médecine ; cette étude procure

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