‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 107 sur 122 · OPPOSITION CONTRE LE CLASSICISME · texte numérisé non relu

OPPOSITION CONTRE LE CLASSICISME

peine à trouver, pour écrire la langue de son temps, les mots qui, dans la conversation, lui viennent tout naturellement aux lèvres. Lui-même ne s'en doute guère ; mais il fait encore toutes sortes de concessions à l'école qu'il renie. D'autre part, ignorant toute tradition littéraire, il adopte des mots et des formes employés seulement dans un cercle très restreint. De là ce mélange bizarre d'expressions tout-à-fait hors d'usage et d'autres, qui, après avoir servi à quelques personnes, disparaissent comme elles ont apparu. Aussi le lecteur d'aujourd'hui cherche-t-il en vain à distinguer ces catégories l'une de l'autre ; il s'arrête à des mots dont le sens lui échappe en partie, à des formes auxquelles il ne peut se fier. Nul secours à attendre ici de cette science qui n'a laissé aucune particule de l'ancien grec sans lui consacrer une monographie : il se trouve sans guide, livré à ses propres ressources, au milieu de toute cette littérature très spéciale.

Et pourtant, après les longueurs insipides des cathéchistes byzantins, il est réconfortant d'entendre enfin le langage énergique du peuple. Ces extravagances, ces accouplements impossibles de mots, cette révolte triomphante contre toutes les règles d'une grammaire imposée, font, sur la langue vieillie, le même effet bienfaisant qu'une bouffée d'air frais pénétrant après la nuit dans une salle enfumée : l'engourdissement se dissipe et l'on peut attendre le soleil.

A quoi comparer l'allure capricieuse de cette

muse rien moins que classique sinon au franc parler un peu brutal des gamins des rues ? Dans ce vaste empire byzantin, Gonstantinople resta longtemps le seul milieu où pût se développer semblable poésie. Plus tard, elle apparaît aussi à Chypre et, surtout, dans la Crête. Pour donner une idée de cette nouvelle littérature, examinons d'abord quelques pièces de vers que l'on sent très proches encore des chansons satiriques du peuple.

Les poésies en langue vulgaire connues sous le nom de Prodrome ne sont pas l'œuvre d'une seule et même personne et il n'est guère vraisemblable que le Prodrome dont nous venons de nous occuper ait participé à leur composition. Il faut plutôt admettre qu'on raille dans ces poésies les savants miséreux et parasites qui, dans leur détresse, se tournaient vers l'empereur pour lui adresser des demandes réitérées de secours, en s'abaissant à la plus vile flatterie. Prodrome était l'un des plus persévérants quémandeurs de cette espèce, et c'est pour ce motif que les moqueurs mettaient leurs satires dans sa bouche. Quelques vers sont empruntés à ses œuvres presque sans modifications. Les plaintes interminables sur sa pauvreté et les mauvais traitements dont il est l'objet sont présentées de telle façon qu'elles n'éveillent généralement aucune compassion pour celui qui mendie ; loin de là, elles excitent notre hilarité ou notre mépris. Si prompt qu'il fût à oublier sa dignité pour provoquer chez son maître un de ces sourires qui lui vaudront de l'or, il n'est

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