‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 108 sur 122 · POÈMES SATIRIQUES ATTRIBUÉS A PRODROME · texte numérisé non relu

POÈMES SATIRIQUES ATTRIBUÉS A PRODROME

pas de bouffon méritant moins notre intérêt. Les petits tableaux que nous fait, de sa pitoyable existence, ce Pseudo-Prodrome, tantôt comme père de famille se tuant à la tâche, tantôt comme souffredouleur dans un couvent, sont vivants et bien observés. On peut en rire de meilleur cœur que des petites descriptions d'Hérondas.

Quoi qu'il en soit, nous considérerons les pauvres hères qui exhalent leurs plaintes dans ces différentes poésies comme une seule et même personne, à laquelle nous laisserons le nom de Prodrome. Quelques difficultés que l'on doive résoudre pour reconstituer, avec ces différents fragments, la biographie d'un homme, il faut reconnaître que toutes ces poésies sont conçues d'une façon homogène et qu'on peut y retrouver un type unique.

« Mon père eût mieux fait de me laisser devenir passementier ou cordonnier que savant, gémit Prodrome ; alors, ouvrant mon armoire, j'apercevrais du pain et du vin, du thon bouilli et du poisson frit ; mais, maintenant, j'ai beau inspecter toutes les planches, je ne vois que du papier. J^^ay)Our voisin un cordonnier, ou, pour mieux dire, un misérable petit savetier : mais quelle bonne vie a cet homme ! Lejmatin, des tripes et du fromage ; à midi, de la soupe et du poisson, accompagnés d'une bonne rasade. Moi, je puis regarder et me ronger d'enviei. Il est assis là à dévorer et moi, je cours de long en large, en scandant les pieds de mes vers. Il boit dans le plus grand verre qu'il puisse trouver et je cherche

des ïambes, des spondées, des pyrrhiques ou d'autres pieds, quel que soit leur nom. Il dit sa prière et se met à grignoter ; et moi, combien de vers de première qualité me faut-il écrire avant que mon estomac soit apaisé ! Et il en est de même de tous les gens de métiers. Mon autre voisin est un fabricant de tamis, dont je ne suis séparé que par une cloison. Souvent je vois flamber son âtre et je flaire un délicieux parfum de viande, ou bien je m'aperçois qu'il est en train de faire frire du poisson. Quant à moi, je puis griller du pain et si je demande la moindre chose, on rit de moi et on me dit : « Engraissez-vous avec vos bouquins ! » Ajoutez à tout cela que je souffre d'un mal terrible ; ce n'est pas une maladie secrète, ni un trouble cardiaque, ni une hydropisie ; c'est bien pis : je suis affligé d'une méchante femme, pleine de mauvais tours. Mais, Sire, qu'on ne se doute pas que je vous ai parlé d'elle ; car, devant elle, je la crains comme la mort. Elle ne cesse de me dire des injures : je ne lui donne pas de robes, je ne sors jamais avec elle, je ne me soucie pas de nos enfants ; elle est de beaucoup meilleure famille que moi et elle n'aurait jamais dû m'épouser ; et maintenant, dit-elle, elle peut peiner, tandis que je ne vis que pour manger, tout comme une bête. Qui ne sait nager ne doit pas aller à l'eau ; aussi aurais-je dû tout simplement me contenter de ma propre misère ou bien prendre une femme de mon genre, quelque servante d'auberge, estropiée et pleine de tares, sans un sou dans son sac.

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