LA THÉOLOGIE DE JULIEN
haine calculée pour le christianisme ou à une disposition de philosophe à laisser aussi la parole à l'opinion adverse, combattit autant que possible Tunité de l'église chrétienne, en rappelant des héré- [| tiques de l'exil, et en favorisant la formation ou, tout ,au moins, le maintien de nouvelles sectes.
Il voulut porter un coup plus rude encore au îulte ennemi en décidant que les rhéteurs, qui étaient les professeurs d'université de ce temps là, )i dont la nomination était soumise à la ratification le l'empereur, ne pouvaient être pris parmi les chrétiens. C'était une mesure tyrannique, qu'il défendait )ar un sophisme : pour lui, ceux qui ne croyaient >as aux dieux étaient incapables d'expliquer les juvres d'écrivains, qui avaient honoré ces dieux
►mme la plus haute manifestation du beau et du )ien. Il ne se rendait pas compte que le christialisme était devenu peu à peu un solide édifice, fondé mr la révélation divine d'un livre sacré, soutenu par me tradition toujours plus ferme et confirmée mcore par des conciles ; qu'il ne pouvait donc être 'emplacé par un système qui, on ne le sentait que trop bien, avait été élaboré dans le cabinet d'étude les savants.
Car, ce que Julien opposait au christianisme logmatique, ce n'était pas la liberté de pensée du
iganisme primitif, mais une sorte de théologie empruntée surtout aux conceptions des néo-plat o- ^niciens. Il y avait longtemps que le culte naïf qui s'adressait aux dieux antiques de la Grèce avait fait
place à un occultisme d'origine orientale et de caractère aristocratique ; les villageois (pagani) de l'Occident et la classe ouvrière qui s'élevait dans les grandes villes de l'Orient ne parvenaient pas à y obtenir le grade d'initiés.
Avec tout son arbitraire, cette théologie impériale avait encore, pour la lutte, le désavantage de prêter en plus d'un point à confusion avec la doctrine chrétienne. Qu'on se rappelle son dieu solaire, Mithras-Hélios, né de la divinité et semblable à elle en tout point ; sa Rhéa, à la fois vierge et mère des dieux ; son Asklépios, qui, grâce à la vertu vivifiante d'Hélios, a pris la forme humaine et s'est montré sur la terre pour guérir les maux de l'âme et du corps. Cette manière de se représenter ces dieux, et la place qu'on assignait à d'autres encore, doivent avoir amené parfois les contemporains à se demander de quel droit l'empereur théologien taxait les chrétiens d'impiété ou de superstition.
Il devait d'ailleurs paraître étrange aux simples païens de la vieille école, d'entendre leur empereur exhorter les prêtres à toutes sortes d ) vertus, qui, jadis, n'étaient pas fort en honneur, comme de mener un 3 vie chaste et ascétique, de se garder de la littérature, qui souille l'imagination, de fonder des institutions de bienfaisance pour les étrangers, de fuir les théâtres et les festins, de maintenir la dignité sacerdotale vis-à-vis des magistrats. Les lettres dans lesquelles Julien parle de la sorte aux prêtres, nous donnent une très haute idée de son caractère, mais
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lies nous montrent aussi fort clairement, que celui
li les a écrites n'était pas fait pour prendre la
|rection des tendances impérialistes de son temps
de son peuple. Aussi rien d'étonnant si la réaction
lauguréc par Julien perdit toute force, quand il
lourut après un règne de seize mois seulement.
Les premiers successeurs de l'empereur apostat
'eurent pas de peiné à ramener l'empire dans la
>ie tracée par Constantin. Non qu'ils fussent into-
îrants : il n'était nullement question de persécuter
is païens. Les partisans do l'ancienne foi étaient
icore si nombreux, surtout parmi les gens éclairés,
le les hommes politiques crurent sage de ne pas
reiller de violentes passions, et d'abandonner plutôt
lui-même le paganisme individualiste. Ajoutons,
cela surtout en Orient, que les chrétiens ins- (
*uits, en général, n'entendaient pas rompre avec |
sagesse païenne ; il suffisait de ne pas y chercher
~autre chose que des œuvres d'hommes richement
doués, que nul n'avait surpassés au point de vue
littéraire, et dont plusieurs devaient, à la grâce de
Dieu, un faible pressentiment de la vérité que devait
révéler le christianisme.
C'est pour ce motif que nous avons qualifié de sophisme l'opinion de Julien, quand il considérait les chrétiens comme incapables d'enseigner Homère et Platon. D'autant plus qu'il ne demandait pas aux professeurs païens de croire absolument à l'exactitude littérale des opinions des anciens ; il les laissait libres d'interpréter d'après leurs principes
philosophiques les croyances des vieux auteurs, qui, par elles-mêmes, n'avaient généralement rien de dogmatique. Aux universités du quatrième siècle, à Athènes et à Antioche, des hommes comme Grégoire de Nazianze, Basile et Grégoire de Nysse suivaient les cours de rhéteurs païens ; le premier de ces Pères de l'Eglise retrace avec beaucoup de malveillance les souvenirs qu'il a gardés de son condisciple Julien, en qui, nous dit-il, il voyait déjà poindre l'ennemi des chrétiens ; mais il ne blâme nullement la littérature grecque.
Aussi bien que les païens, les princes de l'Eglise trouvaient dans cette littérature des modèles à imiter: les poésies de Grégoire, où les emprunts à Hésiode ne manquent pas, sont écrites dans une langue archaïque sur un rythme antique, au détriment d'ailleurs de la fraîcheur de l'expression et de la vérité artistique; on ne peut signaler che^ lui qu'une exception, et c'est la seule à son époque. Son ami Basile le Grand, ce père de l'Église, cet ascète qui, plus que personne, a fait progresser et a réglé la vie monastique en Grèce, conseille de toutes ses forces à la jeunesse la lecture des auteurs païens ; il la considère comme une préparation nécessaire pour bien comprendre la sagesse plus profonde, selon lui, de l'Ecriture Sainte ; Moïse et Daniel aussi ont puisé dans la philosophie des Egyptiens et des Chaldéens avant d'être jugés dignes de contempler une lumière plus pure. Il va de soi qu'on ne doit pas écouter les païens quand ils font des récits immoraux
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et bien moins encore lorsqu'ils disent qu'il y a plus d'un dieu ou qu'ils attribuent même ouvertement à leurs divinités des actions inconvenantes, telles que la tromperie, l'adultère ou des amours sans pudeur. Par contre, on trouve chez eux mainte chose i)onne à entendre, même pour un jeune chrétien. Vient alors une suite de belles citations morales, qui montre combien les classiques lui étaient familiers, Platon surtout, à en juger par ses images et son style.
Même quand ils imitent les anciens, ces auteurs \ chrétiens ont, sur les plus savants de leurs contem- j porains païens l'avantage d'une simplicité relative, ' dont il n'étaient d'ailleurs pas très fiers, mais qui facilite beaucoup leur lecture. Elle s'imposait, s'ils ne voulaient se borner à s'adresser au public des lettrés, considéré, de leur temps, comme l'élite. Ce Libanius, que Julien avait en si haute estime et qui devait être plus tard son panégyriste, se donne le luxe de toute sorte d'expressions précieuses ; il contourne son grec atticisant avec tant d'art que même le lecteur quelque peu habitué à la prose grecque a peine à subir son éloquence. S'il fait attention au style, il éprouve un véritable soulagement en lisant une allocution morale de Basile, bien que, chez lui aussi, l'art du rhéteur se montre encore fortement. Grégoire de Nazianze lui-même est relativement aisé à suivre malgré son langage pompeux et enflammé, car il évite l'emploi de longues périodes et énonce avec passion ses courtes
sentences. Julien aussi, chez qui perce l'empereur, est notablement moins recherché que Libanius.
Cependant, malgré la valeur que les premiers des chrétiens continuaient à reconnaître à l'ancienne civilisation grecque, l'abîme se creuse de plus en plus entre l'Eglise triomphante et l'hellénisme. C'est que le nom d'Hellènes avait pris un tout autre sens. Dans l'antiquité déjà, ce nom servait bien moins Y^^rà désigner un peuple déterminé que les gens civilisés. Isocrate, au quatrième siècle avant notre ère, l'emploie surtout comme l'antithèse de barbares et il dit même dans son panégyrique d'Athènes qu'on doit à cette cité «d'avoir fait donner le nom d'Hellènes plutôt à ceux qui participent à sa civilisation qu'à des hommes d'une même race ». Or, cette civilisation hellénique et le paganisme, c'était tout un et on en vint ainsi, dès les premiers siècles de notre ère, à dire Hellènes pour Païens. Des apologistes s'en prenaient aux Hellènes dans leurs démonstrations ; pourtant la religion chrétienne, par son origine et en vertu de son essence, était bien plus grecque que romaine, et, dans les premiers temps, même en Occident, la littérature apologétique s'écrivait en grec. Julien correspond avec ses prêtres pour rétablir VHellènisme : est-il besoin de dire qu'il ne songeait nullement à rendre indépendants ses sujets grecs? Par ce mot, il entendait tout simplement la civilisation païenne, et les Grecs se disaient Roînains et recevaient ce nom quand il était question de leur nationalité.