‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 12 sur 122 · LE MOT « HELLÈNE » CHANGE DE SIGNIFICATION · texte numérisé non relu

LE MOT « HELLÈNE » CHANGE DE SIGNIFICATION

B^ Chose étrange et qui montre bien la force de cet empire d'Orient qu'on prétend en décadence: ce nom est resté en usage chez le peuple, de tout temps et jusqu'à nos jours. Il est vrai que lors de l'affranchissement de la Grèce, dans la première moitié du dix-neuvième siècle, on a donné à la jeune nation le nom d'Hellènes et que, de nos jours, on ne peut plus prétendre que ce nom existe seulement dans les livres ; mais l'emploi ne s'en est généralisé que depuis peu et l'on rencontre encore dans beaucoup Cf^ d'expressions la vieille dénomination de Roméens /&?/ appliquée à ce peuple.

On dit d'un homme bien et dûment grec que c'est un vrai Romjôs ; une petite feuille hebdomadaire, rédigée en vers, s'intitule le Romjôs ; et, de même que les Allemands arrivent à parler de leur ^-v Deutschtian^ les Grecs font étalage de leur Ro77iJo- fe»,^ smi. On pourrait citer d'autres faits encore. Ce n'est qu'à des époques de renaissance littéraire f et, plus récemment, après la guerre de l'indépen- • dance, que le nom d'Hellènes se rencontre dans uu A autre sens que celui de païens. On lit assez souvent chez les écrivains du sixième siècle que tel Sarrasin était hellène, c'est-à-dire non chrétien. Pour le peuple, le mot d'hellénisme se perdit à mesure que la nouvelle religion gagna du terrain; à s'en rapporter aux noms, le peuple aurait changé de

t nationalité ; mais nous verrons que ce n'était qu'une apparence et que la réalité s'est maintenue à travers les siècles.

Dès la seconde moitié du quatrième siècle de notre ère, le christianisme n'eut plus à craindre sérieusement la puissance du paganisme. L'Église fut bien plus menacée par ses luttes intestines que par les attaques du dehors. Dans la capitale, Tarianisme trouva un puissant appui chez Constance, successeur de Constantin, qui protégea énergiquement cette hérésie.

A une époque comme la nôtre, où ce sont les intérêts économiques qui passionnent en premier lieu les esprits, on a peine à se représenter avec quelle ardeur toutes les classes de la population d'une grande ville s'acharnaient à discuter la question de savoir si, dans la Sainte Trinité, le Fils avait la même essence que le Père ou s'il lui était seulement semblable. Or cette controverse théologique, dont nous avons peine à saisir l'intérêt, faisait oublier tout le reste. Lés Grecs de ce temps, semble-t-il, étaient mieux organisés pour comprendre ces idées, si obscures pour nous ; en tout cas, ils les discutaient aussi bien dans les marchés que dans le cabinet d'étude des savants. « Quand on demande à quelqu'un de changer de l'argent, il vous régale d'une dissertation sur la différence qu'il y a entre le Père et le Fils ; voulez-vous savoir le prix du pain, le vendeur vous répond que le Père est plus que le Fils et lorsque vous vous informez si le bain est prêt, on vous annonce que le Fils est né de rien ». Et cette esquisse de la fureur théologique qui régnait à Constantinople, ce foyer de l'arianisme, n'est pas

TRIOMPHE DE l'ÉGLISE SOUS THÉODOSE LE GRAND. 25

«empruntée à un railleur, qui se permettrait de se moquer des pensées profondes de ses contemporains ; ce sont les paroles mêmes d'un père de l'Eglise, Grégoire de Nysse, frère de Basile le Grand, et, comme lui, l'un des pères de l'Eglise.

Le rétablissement de l'unité de l'Eglise, qui eut pour résultat la consolidation du pouvoir de l'État, fut l'œuvre de Théodose le Grand (378-395) ; c'est lui aussi qui sauva l'empire d'un danger, l'invasion des Goths qui menaçait son unité. Moins de vingt ^^^ fU^J après la mort de Julien, il lance un édit contre les j^y . hérétiques, c'est-à-dire contre tous ceux qui ne s'en , tiennent pas au symbole établi par le concile de ^'^Y ' Nicée. Cet acte leur représente que la justice de Dieu, les atteindra et les menace de peines immédiates dans cette vie : leurs lieux de réunion ne pourront pas continuer à porter le nom d'églises et ils s'attireront les sévères traitements que sa Majesté Impériale, éclairée par la Sagesse divine, jugera nécessaire de leur infliger. Dans la capitale de l'empire, l'évêque arien se vit dans l'alternative de se convertir ou de s'exiler; dans les provinces, on prit des mesures analogues et, finalement, un concile tenu à Gonstantinople en 381 confirma la doctrine de Nicée.

On se trouvait donc de nouveau en possession de la vérité complète et on lança avec passion de rigoureux édits contre les gens qui, notamment au sujet de la Trinité, se permettaient d'avoir une opinion dissidente. Certaines erreurs étaient frappées (le la peine de mort ; mais la loi s'appliquait rare-

ment dans toute sa rigueur et le but de l'empereur était d'inspirer, par des paroles sévères, la crainte du péché bien plus que de le punir. Théodose, en effet, pouvait bien se laisser entraîner par son caractère emporté, et il a commis ainsi des actes de violence qu'il eut à expier par une pénitence sincère ; mais ce n'était nullement un prince cruel. Le traitement barbare qu'il fit subir aux habitants révoltés de Thessalonique n'est donc qu'un nï^lheureux épisode, qu'il nous suffira d'avoir rappelé.

Il va de soi que l'empereur qui rétablit l'unité \ intérieure de l'Eglise commença par enlever au paga- " nisme ce qui lui restait de pouvoir extérieur. L'Eglise l avait maintenant assez de puissance pour « forcer à entrer (1) ». On interdit rigoureusement les sacrifices qu'on avait tolérés jusqu'alors en feignant d'y voir des festins laïques ; beaucoup de temples furent dévastés ou, tout au moins, soustraits à leur destination. Les nouveaux chrétiens étaient innombrables, ] car il n'y avait pas beaucoup de païens qui, comme les chrétiens aux temps de la persécution, eussent soufî'ert tout au monde plutôt que d'abjurer leur foi ; leurs convictions religieuses n'étaient pas, la plupart du temps, assez fortes pour faire d'eux des martyrs et la crainte d'avoir à subir un châtiment éternel à la suite d'une infidélité commise ici-bas ne les tourmentait guère.

(l)Gompelleintrare !

CONFLIT ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT. 27

C'est ainsi que se produisit alors la conversion d'une foule de gens, qui trouvaient que leur repos valait bien une messe, et le vestibule de l'Eglise s'emplit d'un nombre inquiétant de catéchumènes. D'ailleurs la ressemblance de plus d'un détail dul culte chrétien avec les idées de leur religion antérieure leur facilitait l'apostasie : telle, par exemple, la mariolâtrie, qui était de plus en plus en honneur. Les païens qui ne s'étaient pas convertis se moquaient de cette Gybêle moderne ou de cette moderne Isis. Ils ne pouvaient prendre leur parti de voirie nouveau culte réclamer pour lui seul le pouvoir. Rome, en accueillant toutes les religions, avait mérité l'empire lu monde et il y aurait maintenant une croyance [ui détrônerait toutes les autres ! C'est dans le même sens qu'agissaient ceux des nouveaux chrétiens qui ne l'étaient qu'à la surface : ils conservèrent ^différentes pratiques extérieures et s'attirèrent ainsi le reproche de laisser subsister dans leur église fmaints vestiges du paganisme.

L'Église officielle grandissant en puissance et gagnant de l'étendue, un conflit entre ses chefs et îeux de l'Etat devait aisément se produire. En Occilent, le déplacement de la résidence impériale eut )our conséquence, que l'Évêque de Rome s'empara le plus en plus du pouvoir qui avait appartenu aux )rinces temporels. La question embarrassante de savoir à qui, dans la ville de Jules César, appartiendrait le premier rang, fut pratiquement résolue par ►le séjour des empereurs à Milan ou à Ra venue.

En Orient, la solution de la question fut ajournée un certain temps, parce que les premiers empereurs résidaient fort peu dans leur capitale, étant occupés comme généraux en chef, tantôt d'un côté et tantôt de l'autre. Mais quand, après la mort de Théodose en 395, l'empire se divisa en deux, le chef de la partie orientale, Arcadius, ne quitta plus Constantinoplc qu'exceptionnellement ; or, d'autre part, le patriarcat de la capitale était devenu plus puissant que n'importe quelle autre autorité spirituelle de l'Orient. Le conflit ne pouvait donc plus tarder beaucoup à se produire. En face d' Arcadius se dressait le vénérable Jean Chrysostôme : docteur de la vérité révélée, il savait qu'en cette qualité, il avait le devoir de maintenir sans acception de personnes les stricts principes de la morale chrétienne.

Jean ne tenait pas à être un prince de l'Eglise qui, entouré de splendeur et armé de la puissance temporelle, fît courber devant lui rois et empereurs ; son opposition se fondait sur des principes et provenait de sa piété et de son ascétisme. Orateur vraiment populaire à cause du réalisme de son éloquence, il élevait la voix contre le luxe et l'immoralité de son entourage. Il fulminait du haut de la chaire contre les clercs qui enfreignaient leur devoir et contre les sœurs qui savaient porter leurs grossiers vêtements avec tant de coquetterie que les courtisanes, voyant en elles des concurrentes, employaient le costume religieux comme appât. De

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