‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 112 sur 122 · LE ROMAN DE CALLIMAQUE ET GHRYSORRHOÉ · texte numérisé non relu

LE ROMAN DE CALLIMAQUE ET GHRYSORRHOÉ

Elle lui remet, pour le remercier de ses services, une pomme magique qui donne à son possesseur l'apparence de la mort quand il la porte sur lui, et le rappelle à la vie lorsqu'il eu sent l'odeur. Un roi, qui, un jour, avait vu de loin la jeune fille et avait mis tout en œuvre pour la conquérir, profite de l'évanouissement de Callimaque et enlève Chrysorrhoe. Mais la princesse ne cède pas à son désir de l'épouser ; elle languit de chagrin loin de Callimaque, le peuple s'imaginant que c'est le nom du géant, qu'on croit d'ailleurs être son père.

Sur ces entrefaites, les frères du héros se mettent à la recherche de leur compagnon de voyage, qu'ils avaient d'abord abandonné. Une inscription tracée sur la pomme leur dit comment on peut ranimer le prétendu mort. Immédiatement Callimaque se met en route pour retrouver sa bien-aimée. S'engageant au service du jardinier chargé d'apporter l'eau du bain de la malheureuse princesse, il parvient à l'approcher. La malade attend son rétablissement d'une cure d'isolement dans le parc ; la nuit surtout, elle ne peut supporter la présence d'aucun être humain. C'est alors que son mari, l'aide du jardinier, se glisse dans sa tente. Naturellement les eunuques qui sont à la tête du personnel de la cour, finissent par découvrir ces relations prohibées et les dénoncent au roi. On lui amène les amants devant son trône pour les juger. Chrysorrhoe prend la parole : « Si quelqu'un plante de sa propre main un cep de vigne, s'il le taille avec soin et l'étaie convena-

bloment ; si, le jour, il en écarte les oiseaux et que, même la nuit, il continue à le surveiller d'un œil ; si alors, au moment de la récolte, un intrus vient le chasser et même le menacer de mort, croyez-vous, ô Roi, que ce soit à juste titre ? Le gardien du cep de vigne n'a-t-il pas droit au fruit de son travail ? » Le roi en convient et décide même que l'usurpateur sera décapité. « Eh bien î de quoi donc est coupable cet aide jardinier? C'est le prince qui m'a délivrée, qui a tué le géant et qu'une vieille sorcière a frappé de mort apparente. C'est mon seigneur et maître. Ne doit-il pas recevoir la récompense de sa peine ? » Callimaque prouve alors qu'il est le fils d'un grand prince et tout finit bien, comme, d'ordinaire, finissent les contes.

Car c'est bien à un conte que ressemble le plus ce récit, et même à un conte vraiment grec. Bien des traits particuliers se retrouvent disséminés dans différentes historiettes que, maintenant encore, on répète en Grèce. C'est la glorification, qu'on retrouve chez tous les peuples, du courage et de l'intelligence opposés à la puissance et à la force brutale ; c'est le triomphe d'Ulysse sur le cyclope, conçu et narré dans un esprit purement grec. Les passages lyriques rappellent les chants populaires qui, de nos jours encore, sont sur toutes les lèvres et, dans plus d'un passage, on peut reconnaître des proverbes. Le monstre anthropophage , le Dragon, comme on l'appelle, n'est pas, pour l'anthropomorphisme des Grecs, un serpent ou un monstre

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rampant, mais bien un géant, dont la nature primitive «, se montre dans le pouvoir qu'on lui attribue sur le r torrent prenant sa source dans la montagne ; quand | il ne permet pas aux eaux de descendre, il peut i arrêter toute vie dans la vallée desséchée. De même *. que dans l'épopée de Digénis, on peut retrouver, pour notre conte, dans les croyances populaires et dans la poésie du peuple de notre époque, des matériaux que le poète inconnu du douzième siècle doit avoir utilisés pour son roman. Mais la connaissance la plus étendue du folklore ne suffirait pas pour découvrir tous ces éléments d'une façon un peu complète. Ce poète, qui ne se sent pas hellène comme Psellus, mais pour qui les géants hellènes appartiennent au passé, n'en a pas moins étudié la littérature de ses ancêlres.

Ce sont surtout les romans des sophistes qu'il semble s'être appliqué à lire. De là sa prédilection pour les fontaines artificielles, pour les images des dieux païens, pour les portes s'ouvrant mystérieusemeut ; et quand il parle du dieu de l'amour comme d'un maître puissant et qu'il dépeint la chasteté de son héroïne bravant la violence comme la séduction, c'est à l'imitation de ces modèles qu'il le fait. Toutefois cette lecture savante n'a exercé sur lui que peu d'influence.

Il utilise, pour orner son œuvre, le souvenir de toutes les splendeurs de ses livres ; mais il a beau mentionner Éros, à qui l'homme est soumis comme à son destin, sa conception de l'amour répond beau-

coup plus à la nature humaine, telle que, avec ses conséquences, la connaît la littérature populaire. Dans cette poésie, il n'est pas plus question de distinguer entre l'esprit et les sens que de se préoccuper de pruderie ou de luxure ; Chysorrhoé est un caractère élémentaire, à même de plaider raisonnablement quand le danger réclame le secours de l'intelligence; mais, quand elle agit, elle suit toujours l'impulsion du sentiment. Et en cela surtout se montre la supériorité de notre poète, qui a pourtant beaucoup lu, sur les savants de cabinet, dont les élucubrations sensuelles font, des romans des sophistes, une si dangereuse lecture. Chez ces romanciers plus anciens, cette chasteté que les héroïnes sauvent au milieu des situations les plus critiques n'est qu'un artifice d'écrivain ; on sent que la jeune fille ne peut succomber, parce que l'auteur ne veut pas encore terminer son récit et qu'il lui faut tenir en haleine le lecteur par cette lutte peu morale au fond, thème de la Pucelle de Voltaire. Le poète populaire dédaigne cet artifice et c'est tout simplement une femme aimante qu'il nous montre.

Rien ne prouve mieux l'influence salutaire exercée sur l'écrivain par son émancipation de la langue littéraire que la comparaison de son œuvre avec une imitation contemporaine, en grec scolastique, des romans des sophistes. Un certain Eumathius nous a laissé un roman en prose savante, qui, visiblement, a eu pour modèle Achille Tatius ; tous les défauts de l'œuvre ancienne se retrouvent ici

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fortement exagérés. Dès son entrée en scène, l'héroïne fait voir les talents d'une demi-vierge de l'espèce la moins attrayante. Tandis que Callimaque surpasse ses frères en bravoure et ne cesse d'avoir confiance en ses propres forces et en son propre jugement, les héros d'Eumathius sont des êtres plus gauches encore que les personnages principaux des anciens romans ; dormir, s'évanouir, fondre en larmes, voilà en quoi ils excellent; dès qu'il faut agir ou même seulement penser, ils ont un ami sous la main qui le fait pour eux.

L'influence de la civilisation occidentale, malgré son empreinte indéniable sur les derniers siècles de l'existence indépendante du peuple byzantin, se fait extrêmement peu remarquer dans les productions de la langue littéraire. Les écrits en langue populaire donnent, à ce point de vue aussi, une bien meilleure idée de la manière de penser et de sentir de cette époque. Gomme nous l'avons vu, ce n'est f pas l'Europe occidentale qui, par son exemple, a provoqué l'éclosion de cette littérature ; et, pourtant, elle n'acquiert de véritable importance qu'après la ^ croisade latine, quand des princes francs se fixèrent partout en Grèce. Le nouvel état de choses eut une double conséquence : la force de centralisation de la capitale fut brisée et les Grecs se familiarisèrent avec la poésie romanesque des Francs. La répulsion qu'inspiraient les Latins et leur religion n'empêcha point qu'on ne prît avidement connaissance de leur littérature populaire. A partir du XIIP siècle, on ne

peut citer presque aucun poème où ne se retrouve l'influence de l'Occident.

Il est moins facile de déterminer exactement cette influence ; la civilisation occidentale ne pénétra pas avec la même intensité dans les différentes régions du pays grec et, d'ailleurs, la durée de la domination franque ne fut point partout la même. Ajoutez que, pour la plupart des morceaux écrits en langue populaire, nous ne savons pas quand, ni où ils ont été composés. Quelques spécimens de versions se sont conservés jusqu'à nous. A Chypre, on a traduit des sonnets de Pétrarque dans le mètre de l'original, et la Théséide de Boccace a été mise en grec moderne ; mais ces deux ouvrages n'ont probablement été écrits qu'à la fin de la période byzantine. Plus anciens sont, en tout cas, quelques arrangements libres de romans français bientôt devenus internationaux, tels que Floret Blancheflor ou PieiTe de Provence et la belle Maguelonne. Mais les morceaux auxquels le chauvinisme de savants occidentaux cherche en vain un modèle sont beaucoup plus nombreux que des productions du genre de celles dont nous venons de parler et dont l'origine ne fait pas de doute ; ils prouvent que les poètes nouveaux ne cherchèrent pas à imiter l'Occident comme, avant eux, on avait essayé d'imiter l'antiquité. Le cas est beaucoup plus compliqué.

De tout temps, les Grecs ont joint à une grande curiosité pour les choses de l'étranger et à une facilité spéciale pour les comprendre, un esprit

rigoureusement conservateur, se refusant à faire des emprunts sans les modifier. De nos jours encore, un Grec qui s'établit en France ou en Allemagne est, en peu de temps, au fait des mystères de la langue et de la manière de vivre de ce milieu étranger et une observation superficielle permettrait de croire qu'il a renoncé à sa nationalité. Mais quand, après de longues années, il retourne dans sa patrie, on f voit bien qu'il est grec au milieu des Grecs. Sa conception de la vie, sa religion, sa langue, rien ne s'est notablement altéré.

Chez un peuple marqué de tels traits de caractère, l'imitation porte surtout sur des choses extérieures ; quant au fond, l'élément étranger est plutôt repris et adapté à l'élément indigène, qu'érigé en une règle à laquelle la nation se conforme. Dans les premiers temps, les circonstances étaient de nature à amener un profond changement dans la littérature grecque. Les garnisons établies partout entrèrent principalement en contactjivec les populations des campagnes, qui, surtout"àL une époque d'agitation politique, subissaient moins que celles des villes l'influence de la science scolastique. Les Francs n'apprirent pas le jgrec byzantin des livres, comme le petit nombre de leurs compatriotes occidentaux qui avaient fait connaissance avec la langue grecque, mais la vraie langue populaire ; et, après un certain temps, ils la connurent si bien que quelques uns d'entre eux purent employer dans leurs écrits cet idiome de leur nouvelle patrie. Ce fut surtout le cas pour ceux

qui épousèrent des femmes grecques et pour la plupart de leurs descendants. Il en résulta une langue abondant en mots français et bien près de donner naissance à une langue mixte comme l'anglais : il eût suffi pour cela que l'élément franc fût assez souvent renouvelé pour conserver sa force primitive. Mais il n'en fut rien, comme le prouve le grec de nos jours : il est resté pur dans ses formes et, jamais, il n'a subi un peu profondément d'influence étrangère. A mesure que le nombre et la puissance des barbares diminuaient — et il faut ici prendre particulièrement en considération le manque de femmes franques — le grec pur réapparut. Mais la jeune littérature, qui ne débuta point par das traductions, montra, par ce fait même, sa tendance profondément originale.

Ce grec médiéval typique y occupe si bien la première place, qu'il n'y a pas grande différence entre les poèmes qui traitent d'une façon romantique un thème de l'antiquité, tels la vie d'Achille ou les exploits d'Alexandre, et les morceaux dont le sujet est emprunté au moyen-âge.

Là même où l'on peut admettre avec quelque certitude que le poète est né d'un père franc et d'une mère grecque, cette descendance mélangée se trahit plus dans une expression déterminée que dans la façon dont son œuvre est traitée. Comme exemple de poème composé par un de ces Gasmulus, (on appelait ainsi les enfants issus de ces mariages entre Francs et Grecques), citons une description

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fort détaillée, mi partie épique et mi partie didac- ^ f^( tique, de la conquête de la presqu'île de la Morée "^^ par les Francs. Les Grecs y sont amoindris et les ^^"^ Francs, glorilSés ; les croisés n'obéissent qu'aux 0Im-^ mobiles les plus nobles, alors que l'empereur de fn. Contantinople est un hérétique parjure, indigne de ^-^*5 confiance et astucieux comme tous ceux de sa race. Et, pourtant, la pièce entière répondait si bien au goût des Grecs que, bien longtemps après qu'elle eût paru, un Grec se sentit poussé à supprimer ou à remanier les passages les plus choquants du poème et à l'offrir de nouveau à ses compatriotes dans une édition corrigée.

Il n'est pas sans intérêt de comparer avec ce poème et avec l'histoire de Gallimaque et Ghrysorrhoé, dont nous avons parlé plus haut, deux romans en vers qui, selon toute probabilité, ont paru un siècle plus tard. On peut voir alors que les usages, les situations et différents détails de la mise en scène, décrits dans le récit historique, se retrouvent dans les productions romanesques. Le premier de ces romans raconte tOtlU les aventures de Belthandros et de Ghrysantza. Ici 'wO-^ aussi, un prince, le plus jeune fils de l'empereur de^'M^i Rhoméens, part en quête d'aventures et, après des^ / prouesses de tout genre, arrive à un château-fort de la montagneuse Arménie. Ce château n'est cependant pas habité par un géant, car c'est la forteresse d'Eros. Le luxe éblouissant qui y règne, les pierres précieuses illuminant la salle, les fontaines merveilleuses et les délicieux bocages qui les entourent, font

penser aux descriptions surchargées des romans de sophistes.

C'est à la même source que sont dues les statues mises en mouvement par un ingénieux mécanisme, les inscriptions qui prédisent le destin du visiteur et les peintures murales (nées peut-être sous l'influence des Trionfi de l'Occident), proclamant la puissance du roi Eros et les châtiments réservés aux mortels réfractaires à ses lois.

Il n'y a pas ici, pour le héros, de monstre anthropophage à tuer. Le roi Eros lui enjoint de désigner la plus belle d'un groupe de quarante jeunes princesses. Belthandros se met à l'œuvre avec toute la circonspection et tout le sérieux qu'exige une pareille tâche. Il fait d'abord remarquer qu'il ne peut naturellement émettre de jugement que sur la beauté qui se dévoilera devant lui. Puis il passe en revue les quarante concurrentes. Il a, sur chacune d'elles, à faire une observation et, dans la plupart des cas, il l'émet avec une franchise qui lui attire des malédictions ; seule, la dernière est parfaitement belle.

Quand il est au bout de cette tâche épineuse, Belthandros se trouve seul ; Eros et les princesses ont disparu comme un songe. Le héros, sur l'indication de l'oracle qu'il a lu dans le château, se rend alors auprès du roi d'Antioche, devient son vassal et reconnaît en sa fille Ghrysantza la belle des belles du château d'Eros. Il gagne son amour et épouse en apparence la suivante, tandis qu'en réalité, c'est elle-même qu'il a pour femme. Quand, à la fin, il se

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prend à craindre que cette liaison défendue ne puisse plus rester cachée au roi, il fuit avec elle, accompagné seulement de trois fidèles écuyers et de son épouse officielle. Un torrent impétueux, qui menace leur vie à tous, le délivre de sa suite. Après avoir quelque peu erré, il trouve une embarcation envoyée par son père et il atteint bientôt la capitale. 11 est devenu, par la mort de son frère, l'héritier présomptif ; le patriarche l'unit alors à Ghrysantza par un légitime mariage.

L'élément fabuleux, comme on le voit, a passé à l'arrière-plan, car les descriptions que le poète emprunte à des auteurs grecs plus anciens et la connaissance qu'il a de la vie chevaleresque et de ses usages lui ont beaucoup enlevé de sa naïveté, à la différence du narrateur des expéditions de Callimaque et de sa servitude en qualité d'aidejardinier. Il y a, dans sa langue, des mots empruntés au roman, tandis que, dans le poème précédent, on n'en rencontre aucun. Mais rien ne nous rappelle ici le poète qui célébra la conquête de la Morée ; tous les mots hybrides qu'il employait, notre auteur ne semble pas les connaître. Son héros gémit sur sa destinée trop amère ; son héroïne pleure l'amant qu'elle croit mort et leurs paroles ne seraient pas déplacées dans les chants de la Grèce actuelle.

L'autre roman, qui décrit les amours de Lybistros et de Rhodamné, a un plan moins simple. Deux ^/K^ jouvenceaux, chassés de leur pays par l'amour, se ovv-^^ rencontrent au cours de leur aventureux vagabon-

dage. Ils se racontent leurs destinées. Lybistros, comme tantôt Belthandros, a dû se mettre au service d'Éros ; lui aussi, il a été à son château-fort et y a vu autant de belles choses et autant de menaces pour le cas où il désobéirait. Il nous faut subir l'énumération par trop minutieuse que le poète nous fait de toutes ces merveilles au sens caché et avec bien plus de détails que dans l'autre récit ; mais, pour Lybistros, tout se passe dans une suite de rêves. Et ces rêves et ces allégories font penser à un modèle français, le Roman de la Rose. Mais là encore certains détails permettent, seuls, de parler d'imitation. Le poème français tout entier est une grande vision et l'allégorie forme le centre de l'action ; la jeune fille à la possession de laquelle on aspire, y est représentée par une rose ; toute sorte de qualités figurées par des personnes retardent ou avancent le moment où on la cueillera. La Raison, par exemple, descend de sa tour pour instruire le jeune homme de ce qui lui est utile. Chez le poète grec, l'allégorie et le rêve ne sont que des accessoires, des embellissements; ils servent à motiver et à entourer de poésie le départ du héros à la recherche d'aventures. L'auteur a mis un zèle si minutieux à reproduire les détails des romans de sophistes que l'ensemble en a souffert.

Lybistros parvient à conquérir sa bien-aimée ; ses billets attachés à des flèches attendrissent le cœur de la belle, qui habite un château-fort bien défendu. C'est seulement après avoir rempli toutes les condi-

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lions imposées qu'il parvient à la légitime possession de sa fiancée, c'est-à-dire après avoir triomphé dans un tournoi, dont le prix est la main de la jeune fille. Mais son bonheur est de courte durée. L'un de ses rivaux recourt à une sorcière qui, cette fois, se sert non d'une pomme, mais d'un anneau magique pour faire tomber le jeune homme dans un sommeil léthargique ; pendant ce temps, on enlève sa bienaimée. La jeune femme persiste dans son refus d'épouser son ravisseur; elle ouvre une auberge pour les voyageurs, dans l'espoir d'apprendre un jour quelque nouvelle de Lybistros ; naturellement, cet espoir se réalise. Grâce aux conseils du chevalier qu'il a rencontré, Lybistros ayant, par un heureux hasard, retrouvé la sorcière, l'oblige à mettre à sa disposition son art diabolique ; et, montés sur des chevaux enchantés, les jeunes gens vont rejoindre Rhodamné par delà la mer.

Cet étranger secourable, qui s'appelle Klitobos, s'était enfui de sa patrie parce qu'il entretenait des relations coupables avec la femme d'un homme puissant. La fin du roman l'amène, lui aussi, à bon port. Le mari trompé meurt à propos et Klitobos, qui, sur ces entrefaites, est devenu veuf de la sœur de Rhodamné, revient à son ancienne amante, lui narre ce que nous venons d'exposer succinctement et, avec des discours passionnés, la supplie de devenir sa femme et de lui faire oublier ainsi tout ^ ce qu'il a souffert pour elle.

Ici nous sommes bien plus loin encore du conte

que dans le roman de Belthandros et Ghrysantza. Les points sur lesquels les œuvres concordent se découvrent aisément ; sauf que, dans le roman dont nous avons parlé en dernier lieu, tout est devenu beaucoup plus artificiel. On fait, dans mille détails, allusion à la vie chevaleresque ; mais les chevaliers mis en scène sont des Grecs, qui n'ont pris aux Occidentaux que l'armure et quelques usages, à peu près comme leurs descendants échangent aujourd'hui le costume national contre les vêtements des magasins viennois de confection ou bien boivent du cognac au lieu de l'eau-de-vie de mastix, chère à leurs pères. Les billets que Lybistros envoie à Rhodamné, comme les plaintes amoureuses de Belthandros et de Ghrysantza, rappellent la poésie populaire. Sans les cérémonies nuptiales du roman de Belthandros, la religion chrétienne n'apparaîtrait pas plus dans toutes ces œuvres que dans les romans de sophistes et le Roman de la Rose ; par contre, quelques figures mythologiques, les Néréides, Gharon, mentionnées incidemment, ont survécu dans la poésie populaire. Mais, parla langue surtout, il nous est facile de nous convaincre que l'influence romane n'a été ni durable ni profonde. Au contraire, l'élément étranger s'est bientôt conformé au caractère du peuple grec ; ceci est doublement intéressant à constater dans le roman de Lybistros, s'il a vraiment été écrit dans l'île de Ghypre, où la domination franque s'est si profondément enracinée.

L'histoire de l'épopée animale nous montre aussi

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