LITTÉRATURE POPULAIRE EN ORIENT ET EN OCCIDENT
qu'on a cru plus importante quelle ne l'a été, l'influence de la littérature occidentale sur celle des Grecs. On trouve en grec médiéval quelques morceaux qu'on a considérés, non sans une certaine vraisemblance, comme des remaniements de branches, perdues pour nous, du grand roman du Renard. Il ne peut, sans aucun doute, être question ici de modèles antiques, comme pour les deux romans dont nous parlions tantôt, car l'ancienne littérature grecque n'a pas connu d'épopées d'animaux. La batrachomyomachie est une parodie du poème épique dans lequel on chante des hommes, et l'on ne donne pas aux combattants leurs caractères d'animaux. La littérature savante des Byzantins n'a, non plus, rien qui rappelle une épopée comme celle du Renard. Et lorsque apparaissent, au XIV« et au XV^ siècles des poésies populaires célébrant les malices du renard et la stupidité du loup, il serait tout naturel de croire qu'elles sont imitées d'un prototype franc ; mais les recherches les plus minutieuses ne nous en font pas découvrir le modèle immédiat, qui n'a, probablement, jamais existé.
Les morceaux que nous avons en vue ici racontent la confession du loup, du renard et de l'âne et la ruse de cet animal, décochant un coup au loup prêt à le dévorer, sous prétexte de lui faire lire une sentence intéressante gravée sur son sabot. Les deux épisodes ont été remaniés de façon à former un tout parfaitement agencé et l'auteur nous les narre avec beaucoup de vivacité, en y semant plus d'un trait
plaisant et humoristique. Dans l'un et l'autre récit, certains détails du texte grec sont visiblement antérieurs à la version occidentale que nous connaissons. Quant aux particularités communes aux poésies grecques et aux productions occidentales, elles peuvent aussi bien s'expliquer par les conditions de la vie byzantine que par des idées franques. Ajoutez à (îela que les données développées dans les poésies en question se retrouvent dans les fables d'Esope, ainsi que dans un petit conte qui circule encore de nos jours dans le peuple.
Mais ce serait tomber dans un autre extrême que d'admettre qu'il ne faut reconnaître aucune espèce d'influence occidentale dans ces contes d'animaux du grec médiéval. Car si d'autres histoires, écrites dans la même langue, mettent en scène des animaux, ce sont, pour la plupart, des compilations gauches et ennuyeuses, manquant totalement de charme. Aussi a-t-il dû connaître et admirer l'épopée du Renard, le poète qui s'avisa de réunir en un tout et dans une forme plus parfaite des contes connus depuis longtemps du peuple ; les récits des trouvères à la cour des barons francs jouèrent, en Orient, le même rôle que les fables des clercs dans les contrées romanes ou germaniques. Gomme ces poèmes se transmettaient de vive voix, on cherchait moins à en conserver tous les détails qu'à charmer grands et petits par la façon de les présenter. A contempler les richesses des étrangers, on prit conscience des trésors qu'on possédait soi-même.