LITTÉRATURE POPULAIRE EN ORIENT ET EN OCCIDENT
Il ne serait pas difficile de retrouver, dans plus d'un poème, la même influence de la littérature occidentale sur le talent poétique des Grecs. Dans les œuvres décrivant la vie de l'au-delà, nous verrions le mélange, parfois la combinaison des idées grecques et des idées romanes. Dans la poésie lyrique, surtout quand elle chante l'amour, l'indépendance de l'esprit grec se marquerait plus nettement encore. Mais il n'est pas nécessaire, pensons-nous, de pousser plus loin la démonstration ; au reste, les poésies lyriques ne se prêtent guère à être traduites. Puis, d'autres pièces, dont l'élude détaillée serait très intéressante, sortent tout à fait du cadre de ce livre. Ainsi, une littérature assez importante s'épanouit en Crète après la prise de Constantinople. La Grèce lui doit une épopée qui, de l'avis d'un connaisseur enthousiaste, rappelle les poèmes homériques. Cette opinion semblerait exagérée si cette poésie n'était devenue la propriété intellectuelle de tout le peuple grec. Mais, hélas, les Turcs ont fait disparaître ici également tout ce qui restait d'une civilisation incompatible avec la leur.
Au cours de la domination turque dans le Levant, les rapports entre l'Europe orientale et l'Europe occidentale ont pris un tout autre caractère. Il n'est plus question de contact littéraire. Peut-être même s'étonnera-t-on de voir esquisser un aperçu de la littérature populaire grecque des siècles précédents dans ce livre. Mais l'étude de la littérature populaire se justifie complètement, tout aussi bien que celle
des services que les humanistes grecs ont rendus i à leurs disciples de l'Italie. Les relations intimes | que les Francs et les Grecs entretinrent après les croisades ont dû influer sur l'une et l'autre littérature ; car ce ne fut pas un contact de savants, puisque les barons se mirent à parler la langue de leurs nouveaux sujets. Il est un point sur lequel les romanistes ne sont pas d'accord : c'est la question de savoir comment ont pénétré, dans une foule de romans en vieux français, des éléments qui, visible-; ment, sont d'origine grecque. Nous n'avons pas à reprendre ici cette conti*overse. Mais nous pouvons souligner un fait que tous les gens compétents admettent, à savoir que ce n'est point par la voie des livres que la connaissance des mœurs byzantines; s'est transportée en Occident. D'autre part, s'il nousest impossible d'indiquer les modèles de beaucoup de ; récits grécisants, ce n'est pas une raison pour nier; toute influence byzantine sur la littérature franque*^ Pour l'exposition, les Français n'avaient sans doute rien à apprendre des Grecs, mais leur imaginatioi s'enrichit de nouveaux motifs. Chez les peuples slaves, au contraire, on traduisit beaucoup de poésie grecques médiévales ; c'est qu'ici l'art hellénique| au sens le plus large du mot, n'avait à lutter conti aucune manifestation nationale. Aussi, ce qui n( réussit pas aux Francs en pays grec, ce que les Gre( eux-mêmes ne purent pas tenter en Occident, eut dans cette occurrence, un succès complet : tout les manifestations de la vie intellectuelle subirei
L*ASGÉTISME DANS l'aRT BYZANTIN. 365
rinfluence d'une civilisation complètement étrangère.
Nous avons déjà dit plus haut (p. 240) un mot de l'ascétisme dans l'art byzantin. Après le IV® siècle, la tendance à la raideur augmente. L'idéalisation des objets matériels répond de moins en moins à cet art monacal, quand il tente d'exprimer les sentiments remplissant l'âme des croyants. Mais c'est en vain qu'on s'écarte de la nature pour rendre ces sentiments plus sublimes. L'impuissance des artistes nous fait méconnaître leurs aspirations, parce que des maîtres antiques ou modernes nous ont appris qu'on peut, même par des moyens réalistes, donner forme et figure à ce qui est inexprimable. A cette époque, un mépris absolu pour l'anatomie se rencontre, par ci par là, dans les miniatures ; on se préoccupe encore du visage, mais le lourd vêtement ne couvre plus des êtres ayant des os et des muscles : il rie contient plus que la chair méprisable de l'humanité pécheresse. Peu à peu l'art en arrive à pouvoir s'enseigner comme un métier ; afin d'obtenir l'effet cherché, les maîtres préconisent certaines petites pratiques, dont l'expérience garantit le succès ; une morne orthodoxie s'abat sur les arts.
Cependant on s'abuserait fort si, se fondant sur ce que nous venons de constater, on s'attendait à trouver des signes de décadence dans toutes les miniatures des derniers siècles de l'empire. Car les Byzantins étaient essentiellement conservateurs, ce qui permet de les étudier par groupes ; et quand la société se
transformait et que leur art entrait dans une nouvelle phase, l'antique tradition subsistait malgré tout ; aussi y avait-il toujours dans les couvents des artistes dont les seuls maîtres restaient les modèles connus.
Pendant cette période d'appauvrissement intellectuel dans tous les domaines, il faut tenir compte de mainte différence de temps et de lieu. Il semble qu'au XIV® siècle, quand les Paléologues eurent refait de Constantinople le siège d'un gouvernement grec, il se soit produit une période de réveil. De cette période, il nous reste des manuscrits où se retrouve de la vie et du mouvement dans l'expression extatique des figures. Mais c'est surtout la décentralisation de l'empire qui a permis à des arts locaux et, par suite, très différents, de se développer. Ces variations méritent d'arrêter un instant notre attention.
Tandis que Constantinople luttait avec les Occi- ^ dentaux, triomphant aussi longtemps que la diplo- ^ matie pouvait suffire, succombant lorsque leur *^^^ supériorité et leur violence deviennent trop grandes, Iv»^« 5 les habitants des couvents du Mont Athos échap- - JtU paient aux attaques dont étaient victimes leurs ^ coreligionnaires partis pour la croisade. Il est vrai /^ qu'au XIIP et au XIV® siècle quelques monastères furent exposés au pillage et au brigandage ; mais ^ ' ce n'étaient là qu'orages passagers. Sans doute il venait beaucoup de pieux étrangers dans la presqu'île ; mais on les incorporait sur le champ dans