DIFFÉRENCES SELON LES ÉPOQUES ET LES LIEUX
la république religieuse, qui maintenait son caractère grec. De plus, ces exotiques, d'origine slave pour la plupart, n'avaient pas une civilisation indépendante de celle des Byzantins ou capable de l'influencer; un couvent d'Italiens ne parvenait à vivre que peu de temps dans ce centre orthodoxe. C'est ainsi que l'Athos devint le rempart de la vie nationale, tandis que, partout ailleurs, l'influence occidentale faisait valoir ses droits. Nous avons déjà vu (p. 275) que, dans les controverses théologiques, les moines se montraient ennemis intransigeants de la science occidentale ; dans les arts, aussi, ils résistaient à toute influence franque. C'est surtout pendant le XIV^ siècle que la communauté des monastères du mont sacré fut florissante. Déjà riche, grâce aux privilèges accordés par des empereurs et des princes slaves, elle vit ses couvents, qui étaient au nombre de trente, en arriver à former de petits états, comptant parfois mille habitants ; le nombre des chapelles et des églises ne cessant d'augmenter, il fallut l'activité d'une multitude de mains exercées pour décorer, selon les besoins du culte, les vastes surfaces murales.
On écrivit aussi et on enlumina sur le mont Athos d'innombrables manuscrits. Le contenu en est, la plupart du temps, de mince importance pour la science ; mais les miniatures nous fournissent une occasion, qu'on n'a, pour ainsi dire, pas encore utilisée, d'étudier la riche variété de conception de cet art très individuel .
L'impression imposante que l'art des couvents de l'Athos fait sur tous les visiteurs est due au parfait accord du milieu avec la manifestation du sentiment artistique des moines. Gomme, dans ces monastères, la conception de la vie est restée presque la même jusqu'à nos jours, il ne faut pas trop regretter qu'on ait conservé si peu de chose de la période antérieure au XIV^ et au XV® siècle ; ce n'est que depuis cinquante ans que, grâce à l'accroissement constant de l'influence russe et aux idées modernes qui pénètrent partout, on peut saisir quelque changement ; mais, quoi que ces circonstances puissent nous amener à penser pour l'avenir, il nous est permis aujourd'hui encore de considérer le mont Athos comme une réalisation de la vie byzantine qui, mieux que n'importe quel musée, nous donne une idée de l'art national du moyen âge grec.
Tout autre est le tableau qui se présente à nos yeux si, à une lieue et demie de Sparte, nous visitons Mistra, qui est un autre centre d'art médiéval et qui constitue encore une ruine remarquable. Au treizième siècle, Villehardouin construisit là, sur un contrefort du Taygète, une ville forte ; elle ne tarda pas à devenir la capitale des maîtres qui régnèrent l'un après l'autre sur le Péloponèse. Mais les Francs n'en furent les seigneurs et maîtres que pendant treize ans à peine. Mistra retomba alors au pouvoir des Grecs. Sous les Turcs, de même, ce fut une ville de grande importance, qui se vit peu à peu délaissée au XVIIP siècle.
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Bien que les Francs n'y aient régné que peu de temps, tout montre cependant la grande influence que leur civilisation y a exercée. Les maisons particulières, ou du moins les restes qu'on peut reconnaître sous les ruines, n'ont plus rien d'antique ; il est vrai que, dans la capitale de l'empire aussi, l'architecture privée avait, déjà au XIIP siècle, beaucoup emprunté à l'Occident. Mais les monuments publics nous parlent également d'autres maîtres que de maîtres grecs. Le chemin escarpé qui mène à la forteresse proprement dite sur le sommet, nous fait longer un palais ou ce qui, jadis, a mérité ce nom ; il doit avoir eu un caractère gothique, à en juger d'après les fragments qui gisent épars tout autour. Nous sommes plus frappés encore, quand, parvenus à la moitié de ce sentier ardu, nous apercevons une église, dont le clocher fait un singulier effet à côté de la coupole byzantine ; ici, la construction et l'ornementation de la tour, ainsi que maint détail de l'église même, sont une imitation directe de l'art occidental. L'intérieur est encore chatoyant, grâce à sa riche décoration ; mais, dans ce milieu et dans cette période de prospérité beaucoup moins grande, il ne faut pas s'attendre à rencontrer de précieuses mosaïques, comme celles qui s'exécutaient jadis à Gonstantinople. La peinture de ces églises, telle qu'un savant français, Millet, nous l'a fait connaître en la dégageant de la couche de badigeon qui la recouvrait, est de nature à déconcerter tout esprit dogmatique. Nous y voyons.
représentée sur les murailles, une architecture fantastique, imitée, semble-t-il, de l'art de Pompéi. Des festons s'enroulent autour de colonnes bizarres ; voilà donc qu'au milieu du XIV® siècle, nous retrouvons l'art décoratif des Grecs ! Ces murailles, où l'influence occidentale apparaît aussi dans quelques détails, ne nous mettent pas sous les yeux la manifestation spontanée d'une époque. Mais elles montrent le talent des peintres à créer des motifs décoratifs à l'aide de modèles antiques, conservés dans les rouleaux enluminés des couvents.
Assis sous la loggia d'un de ces monuments hybrides et cependant empreints d'une certaine beauté, ou bien s'établissant sur les murs de la citadelle, le visiteur voit se dresser devant lui le Taygète ; de l'autre côté, il découvre la ville francobyzantine qui domine la vallée de l'Euro tas. Dans les rues désertes et envahies par l'herbe, erre un berger avec son troupeau ; près des églises, quelques vieilles, qui vivent là comme dans un couvent. A part certaines lignes architecturales, rien ne rappelle le peuple romantique des Francs et leur langue y est aussi inconnue qu'au Mont Athos, où, jamais, l'influence romane n'a pénétré.
En étudiant d'autres centres de civilisation grecque, nous pourrions faire ressortir plus nettement encore la variété des couleurs du tableau. Dans cette lointaine Trébizonde, située sur la côte méridionale de la mer Noire, il y a eu, comme on le sait, un empire grec qui fleurit après la croisade latine ; à
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côté de détails originaux témoignant de Findépendance des écoles locales, l'architecture y présente des particularités que l'on retrouve également dans les églises de Mistra. Cette circonstance rend plus difficile encore le problème de la part de l'influence occidentale dans la transformation de l'architecture. Jadis on voyait dans le prolongement du vaisseau de l'église un indice certain d'imitation de l'architecture occidentale; mais il devient maintenant de plus en plus clair que si le plan fondamental de l'église byzantine a changé, c'est grâce à une évolution beaucoup plus compliquée. La coupole ne forme plus avec l'édifice un tout indivisible, mais devient un ornement et il semble bien que l'influence étrangère n'a pas amené mais seulement favorisé cette variation du principe fondamental de toute l'architecture byzantine.
Une étude plus approfondie de la question ne confirmerait peut-être pas cette hypothèse; néanmoins, nous en avons d'autres preuves, aucune domination étrangère ne transforma jamais l'esprit grec dans son essence. Ayons donc foi dans le témoignage de la langue, qui garde le reflet des époques qu'elle a traversées, comme ne peuvent le faire les monuments de pierre. L'île de Chypre surtout nous prouve clairement cette vérité.
Les Français y ont régné pendant trois siècles. A Hf^ ' la fin du treizième, cent ans après que Richard Cœur de Lion eût vendu l'île de Chypre à Guy de Lusignan, le royaume de Jérusalem tomba aux ^^
mains des Musulmans. La noblesse française qui s'était fixée en Terre Sainte se réfugia à la Cour de Chypre ; aussitôt les comptoirs commerciaux des républiques italiennes, délaissant les ports de la Palestine, vinrent s'établir dans l'île ; celle-ci redevint ce qu'elle avait été bien des siècles avant notre ère, le centre du commerce entre l'Asie et l'Europe. Les commerçants et les gens de la haute société gagnaient, dépensaient ou gaspillaient des trésors ; la civilisation de l'Occident se propagea dans toute l'île, qu'on put, ajuste titre, qualifier de colonie française. L'architecture en porte les traces les plus évidentes. On y trouve p^Etnrtt des cathédrales gothiques transformées en mosquées. Et ici, un style composite n'est pas, comme à Mistra, l'expression d'une assimilation très incomplète; mais l'imitation de l'Occident est si absolue qu'on peut désigner les modèles qui ont inspiré les architectes français ; lacathédrale de Nicosie, dans l'île de Ghyjpre, est une copie de Notre-Dame de Paris j à Famagouste, on couronnait les rois de l'île dans une église ayant pour modèle la cathédrale de Rheims. On peut étudier à Chypre, dans leurs imitations, des édifices détruits ou dégradés en France par les violences de la guerre. Les ruines de l'île ont rendu de très grands services pour la reconstitution d'une période importante de l'architecture française. Et, tout à côté, on rencontre les vestiges de l'art des Vénitiens, qui régnèrent à Chypre après les Lusignan. Ce qu'on trouve de purement byzantin au