SAINT JEAN CHRYSOSTÔME
même, il destituait des évoques qui se livraient à des prodigalités et menaient une vie immorale.
Il s'élevait surtout contre le luxe des femmes de toutes les conditions. Il leur reprochait leurs pendants d'oreilles d'or, car elles auraient dû comprendre qu'il vaut bien mieux nourrir des affamés et des lépreux, que d'avoir les lobes des oreilles percés, et de gaspiller en futilités ce qui pourrait procurer de la nourriture à des milliers de pauvres. Leurs cheveux bouclés (car cette mode semble avoir de tout temps extraordinairement scandalisé les esprits sévères), leurs sandales brodées d'or et surtout leur fard lui étaient odieux ; jusque dans l'église il lui fallait être témoin de leur luxe.
Personne n'était plus directement atteint par ces reproches que l'impératrice, qui était l'âme d'un cercle de femmes dont la conduite prêtait, à tort ou à raison, à beaucoup de critiques. L'exemple de la cour était naturellement suivi avec ardeur par les fonctionnaires et les riches particuliers. « La magnificence et la pompe orientales de Byzance » dont on j)arle tant, sont moins orientales qu'on ne le croit communément. Il suffit, pour le montrer, d'en rappeler l'origine. Les empereurs et les grands de Byzance n'ont fait que reprendre les traditions des riches Romains des premiers siècles de l'époque impériale et, quant aux souverains des infidèles, si avides de luxe, ils ont pris pour modèle le luxe de la cour romaine, qui commence sous Aurélien et qui, sous Dioclétien et sous Constantin le Grand,
est organisé d'après de véritables lois. Tel est, en effet, l'ordre chronologique dans lequel ces influences ont agi.
Les remarques de Chrysostôme sur le nombre de serviteurs des gens en vue n'eussent pas été déplacées dans la bouche d'un stoïcien de la vieille Rome : « Esclaves eux-mêmes sont ceux qui ont besoin pour vivre de tant de cuisiniers, de matelots, de bergers, de palefreniers et d'esclaves ; car rien ne rend l'homme moins libre que d'avoir beaucoup de besoins ». De telles pensées et de tels avertissements avaient déjà été exprimés par Julien, cet empereur païen si peu impérial ; maintenant, c'est un sujet puissant qui attaque la vie immorale de la cour.
Les allusions que le prédicateur faisait à l'impératrice devenaient de plus en plus claires ; aussi ne suffisait-il plus, pour y échapper, de faire autour d'elles le silence ou de feindre hypocritement qu'on partageait les vues pieuses du prêtre. Arcadius, poussé par sa femme, et soutenu par les représentants les plus en vue du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, n'eut pas de peine à trouver un prétexte pour envoyer Chrysostôme en exil ; ce prêtre, qui ne cessait de critiquer l'inégalité sociale si injuste, si peu conforme à l'idéal chrétien et qui y mettait tant d'insistance, devenait un danger pour l'état. On se fit aussi une arme de quelques commérages calomnieux blâmant la vie privée du patriarche, et son attitude dans l'affaire d'une secte de moines séditieux. Un
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concile convoqué par l'empereur déposa l'importun prélat.
On vit alors combien grande était sa popularité. Chrysostôme, qui vivait lui-même très simplement, était le héros de la petite bourgeoisie. La multii)lication des artisans libres avait peu à peu amené une diminution des esclaves, dont le nombre était excessif aux premiers siècles de l'empire. Si le christianisme avait triomphé grâce à eux, c'était, en revanche, en partie à ses nouveaux principes qu'ils devaient leur situation sociale. Dans ses sermons de pénitence, le patriarche avait maintes fois loué cette classe et l'avait mise au dessus des riches. Les ouvriers lui montrèrent leur reconnaissance. Une sédition éclata à Gonstantinople et les dispositions hostiles de la multitude forcèrent le successeur de Chrysostôme, qui était l'instrument du parti de la cour, à s'enfuir à Alexandrie, son ancienne résidence. Un tremblement de terre, survenant juste à point, ajouta, à la terreur qu'inspirait le peuple, la crainte de voir intervenir le ciel. Et c'est ainsi que Chrysostôme fut rétabli dans sa dignité.
Mais cet homme intègre avait trop de caractère, et trop peu de sagesse mondaine pour voir un compromis tacite dans l'autorisation qu'on lui donnait de reprendre ses fonctions. Il continua à faire ce qu'il considérait comme son devoir ; aussi, peu d'années après, le synode le condamna de nouveau. Cette fois, on le conduisit hors des limites de l'empire avec un grand déploiement de forces militaires, on
étouffa dès le début toute velléité d'opposition, et le peuple dut laisser emmener son maître en Asie ■Uotf Mineure, où il vécut encore trois ans en exil.
Rien n'y fît, ni l'intervention du pape, ni les sérieux avertissements de l'Empereur d'Occident, qui déclarait à son frère qu'en matière religieuse le pouvoir temporel avait à se conformer aux explications dogmatiques du clergé. Quand, un demi-siècle après la lutte avec Chrysostôme, le gouvernement entra en conflit avec le patriarche d'Alexandrie, il l'emporta encore ; mais, cette fois, la victoire eut pour lui de plus fâcheuses conséquences. En effet, le système de son adversaire, le monophysitisme, qui, au sujet de la nature divine de Jésus-Christ, ne tenait guère compte de ses attributs humains, continua à rallier une majorité de partisans en Syrie et en Egypte, bien qu'un concile l'eût condamné. Et dans ce milieu, où, de tout temps, la foi religieuse a constitué le lien le plus puissant, c'en était assez pour que le centre politique s'aliénât cette riche et puissante portion de l'empire.
La suprématie du pouvoir temporel sur l'Eglise s'est toujours maintenue en Orient. Il est vrai que, plus de trente ans après le bannissement de Chrysostôme, un autre empereur a fait pénitence devant les ossements d'un prêtre que ses parents avaient injustement traité; mais la puissance du prince n'eut point à souffrir de cette cérémonie. Si le patriarche restait le chef de l'Église et pouvait faire opposition chaque fois que la doctrine était menacée, son action