BYZANCE ET LES PEUPLES ÉTRANGERS
était de peu d'importance : une trop grande partie du clergé s'était déjà relâchée de l'ascétisme, qui ne trouvait plus d'asile que chez les moines. Aussi l'Eglise militante ne fut-elle plus en état d'opposer une puissance fortement organisée à la prépondérance de l'impérialisme.
L'Eglise, l'armée et l'administration allaient dès lors former trois pouvoirs, qui, en dernière instance, avaient à obéir à une seule volonté ; et il se produisit de la sorte, entre l'Orient et l'Occident, une scission qui creusa un abîme plus profond que ne l'avait fait la division matérielle de l'Empire en deux tronçons.
Les successeurs de Théodose le Grand furent menacés par les peuples du Nord d'un danger plus grave, ou, tout au moins, plus immédiat que celui de la suprématie du clergé. A deux reprises l'empire d'Orient fut sur le point de tomber aussi aux mains des Barbares, comme il devait arriver un peu plus tard à l'empire d'Occident. A la fin du quatrième siècle, les Goths étaient déjà presque maîtres du gouvernement quand le peuple, qui haïssait, dans les Germains, plus encore les ariens que les barbares, parvint à expulser la partie de l'armée qui était déjà dans la ville. En même temps, un chef goth des troupes mercenaires au service de Byzance détruisit la flotte de ses compatriotes.
Depuis longtemps, en effet, Byzance avait pour politique de semer, par d'habiles négociations, la division entre les peuplades à demi sauvages qui
menaçaient les frontières, et de leur abandonner quelques bandes de territoire ; ils avaient ainsi intérêt à la sécurité générale, et servaient de rempart contre de nouvelles hordes de pillards. Et quand les armées de l'Etat semblaient insuffisantes, on ne dédaignait pas de leur payer tribut. D'ailleurs l'Occident, qui était plus faible et où les Goths remportaient des succès qui ne pouvaient porter de fruits que grâce à des efforts persistants, les attirait davantage et détournait le flot des peuplades qui, sans cela, se fussent portées sur Gonstantinople.
Mais, avant tout, on chercha à assurer le salut de l'empire par la prospérité, et la force stratégique de la capitale et on y réussit. Elle était devenue la ville la plus riche et la plus puissante de l'Empire romain ; sous plusieurs rapports, ses habitants furent en possession de facilités que beaucoup de capitales de l'Europe actuelle n'ont acquises qu'au dixneuvième siècle. Ainsi on rapporte que Cyrus de Panoplie, gouverneur de la ville au temps de Théodose II (408-450), veillait déjà à ce que, le soir, les boutiques et les rues fussent convenablement éclairées. La population était si dense que les murailles de Constantin le Grand, dont l'étendue avait stupéfié sa suite, étaient devenues trop étroites.
Les remparts de la cité qui s'élevèrent alors sous l'énergique direction d'Anthémius, l'homme de talent qui gouverna l'Etat pendant la minorité de Théodose II, pouvaient abriter une population d'un million d'âmes; en outre, ils étaient bâtis de manière à
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rendre la ville imprenable du côté du continent, le seul où le danger pouvait devenir sérieux avec les engins de guerre de l'époque. La partie la plus importante de ces fortifications grandioses subsiste encore ; car, jusque dans les derniers temps de l'empire, on remédiait soigneusement aux dégâts qu'y faisaient souvent les tremblements de terre. Les Turcs aussi ont longtemps maintenu les murailles en bon état, et en ont même augmenté en plusieurs points la valeur stratégique, jusqu'à ce que le perfectionnement de l'artillerie de siège et la faiblesse croissante de leur empire les aient décidés à ne plus les restaurer.
Si l'on tient à bien apprécier la civilisation hellénique, il convient de contempler ces solides masses de pierre avec le sentiment que l'on éprouve quand on regarde le coffre-fort qui a sauvé nos papiers de valeur d'un violent incendie et qui nous les rend roussis, recroquevillés, mutilés même, mais, en somme, intacts. L'ennemi qui venait du côté du continent arrivait d'abord devant un large fossé, dont le côté le plus proche de la ville était défendu par un parapet ; puis on rencontrait un espace où prenait place la première ligne des défenseurs ; ensuite se dressait une haute et épaisse muraille, suivie d'un terrain où les troupes se mouvaient librement ; enfin, on trouvait la muraille la plus élevée et la plus massive, qui avait plus de deux fois l'épaisseur et presque une fois et demie la hauteur de la muraille qui s'étendait en avant. L'ensemble formait une
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défense s'étageant en cinq divisions, barricade gigantesque, large d'environ soixante mètres et haute de plus de vingt, sans compter les cent quatre-vingtdouze tours qui dominaient les remparts. Les côtés Est et Sud de la ville, qui occupaient le bord de l'eau, étaient également protégés par des murs ; quant au port, la Corne d'or, l'accès en pouvait facilement être empêché par une lourde chaîne.
De gigantesques réservoirs d'eau, généralement bâtis sous terre et pourvus de voûtes soutenues par des centaines de colonnes, excluaient, pour les assiégés, toute chance d'être contraints parla soif à se rendre. L'architecture de ce monument souterrain de l'art byzantin de toutes les époques depuis le règne de Constantin, remplit le visiteur d'admiration et de frayeur quand, dans l'atmosphère humide, il aperçoit les rangées interminables de colonnes faiblement éclairées. Le peuple parle du palais souterrain, des mille et une colonnes, et son imagination remplit ces voûtes silencieuses de méchants esprits, qui ont fait disparaître mystérieusement plus d'un visiteur. Mais ces djinns n'effraient pas les archéologues de l'Occident, qui, de plus en plus, considèrent leur demeure comme le meilleur document qu'on ait pour l'étude de la topographie et de l'histoire monumentale de la nouvelle Rome.
Il est facile de comprendre pourquoi Attila, après avoir battu trois fois, en 441, les troupes impériales et mis à feu et à sang la Macédoine et la Thrace, arrêta sa marche triomphante quand il se trouva devant