LA LANGUE LATINE PERD DU TERRAIN
une semblable forteresse. Il se contenta d'une forte contribution de guerre.
L'Orient a donc résisté heureusement et aux barbares et à un puissant clergé ; ce double succès lui donne l'avantage sur l'empire d'Occident en décadence ; avec le temps, cette différence entre la nouvelle et l'ancienne Rome ne fait que s'accentuer. La langue aussi montre clairement qu'un empire grec a remplacé l'empire romain. Nous avons vu que Julien échoua dans sa tentative de ressusciter l'hellénisme, la civilisation païenne : la lutte contre le christianisme triomphant était impossible. Mais le grec, qui n'était pas hostile à la nouvelle religion, devait peu à peu devenir plus fort que la langue du gouvernement. Après la mort de Julien, son ami Libanius déplorait que le latin fût plus en honneur que le grec ; cette langue frayait les voies aux honneurs et à la fortune, alors qu'on ne pouvait cultiver le grec que pour lui-môme ; aussi craint-il que l'on ne cesse tout-à-fait d'étudier les écrivains helléniques. Son élève Jean Ghrysostôme atteste que celui qui sait le latin devient un homme considérable à la cour et est maître d'en distribuer les faveurs. Le latin avait ce privilège, non pas seulement parce que c'était la langue de la cour, comme on pourrait le croire en lisant la remarque que le dépit arrache à Jean, mais surtout parce que c'était la i langue du droit. La vaste administration de l'empire ' exigeait une foule de fonctionnaires et, pour ce motif, beaucoup d'étudiants grecs venaient à l'univer-
site afin d'y apprendre le droit. Ils devaient donc connaître le latin à fond. Aussi put-on, jusqu'au commencement du cinquième siècle, exiger que tous les magistrats employassent le latin dans l'exercice de leurs fonctions, et maintenir la règle romaine qui n'admet comme valables que les testaments rédigés en latin.
Mais, sous le règne de Tiiéodose II, on voit déjà maint indice qui annonce une réaction. Sous cet empereur, on codifia les lois et règlements promulgués par Constantin et ses successeurs. La langue de cette collection était naturellement le latin ; il le fallait bien, ne fût-ce que parce qu'elle était promulguée au nom des deux empereurs, celui d'Orient et celui d'Occident; mais le contenu montre qu'il s'est déjà produit bien des changements. Il y a beaucoup de mots grecs dans le texte, et on ne maintient plus les dispositions qui prescrivent Fusage exclusif du latin comme langue du droit.
Une autre institution importante, dont la création date de la même époque, présente des phénomènes du même genre. Pour le latin, on nomma dix professeurs de philologie et trois d'éloquence ; pour le grec, outre dix philologues, cinq rhéteurs ; puis il y avait un professeur de philosophie et deux pour le droit : ces derniers, sans aucun dou'.e, se servaient du latin. Il ne s'agit donc plus de la domination exclusive du latin ; on peut dire que le gouvernement reconnaît et emploie deux langues. Même remarque quand nous lisons les inscriptions qui