LA LANGUE LATINE PERD DU TERRAIN
figurent sur les murs de la ville, élevés à la même époque d'une façon si grandiose : deux simples hexamètres grecs et trois pompeux hexamètres latins annoncent encore aujourd'hui que, sous le règne de Théodose, on a fortifié les murailles de façon à faire de la ville une citadelle. Après, on ne cite plus d'inscription latine sur les murs ; nous savons même que le gouverneur de la ville, ce Gyrus dont nous avons parlé plus haut (p. 35), rédigeait ses proclamations en grec et que cette innovation lui valut le sobriquet de « notre Démosthène ».
Un siècle plus tard, sous Justinien, le latin n'était déjà plus d'un usage général comme langue du droit; la grande collection de lois publiée par l'empereur, le Corpus juris, était encore, il est vrai, rédigée dans la langue de Rome ; mais les suppléments, c'est-à- \ dire les Novelles, étaient, pour la plupart, écrits en j grec; car, comme le dit le premier chapitre de la i septième novelle, « la langue grecque est celle qui domine ; nous ne nous sommes donc pas servis de la langue de nos pères (le latin), pour que la loi soit facile à comprendre et que chacun puisse la connaître ». L'oubli dans lequel le latin tombe peu à peu se montre tout aussi clairement dans ce fait qu'on traduisit plusieurs fois en grec des codes latins ; ces versions datent du sixième siècle. Il convient également de rappeler ici que, sous Anastase (491-518), la valeur ne s'indiqua plus sur les monnaies en caractères latins. Quant à la légende, dont l'impor-
tance pratique était moindre, elle ne fut rédigée en grec que cent ans plus tard.
On peut donc admettre que, dès la seconde moitié du quatrième siècle, la disparition du latin ne pouvait plus être qu'une question de temps, et que le grec n'avait plus à craindre de concurrence.
Peut-être le lecteur pensera-t-il que le danger n'a jamais été bien grand et l'on fera sans doute remarquer à ce sujet qu'un idiome officiel imposé n'est pas en état d'exercer une grande influence sur la langue d'un peuple. Son passé suffît, en effet, comme le montre la littérature, à lui prouver qu'il ne se trompe pas quand il a conscience de former la majorité. Nous reconnaissons que les paroles de Libanius ou de Chrysostôme, auxquelles on pourrait d'ailleurs ajouter bien des passages d'auteurs profanes et sacrés, ne sont pas des documents décisifs pour la classe inférieure de la population, et ne démontrent pas qu'elle soit entrée en contact avec le latin. Mais ce contact doit s'être produit, quoique nous n'en trouvions pour ainsi dire pas de preuves chez les anciens auteurs: pour démontrer clairement l'expansion du latin, nous avons un témoin bien plus irrécusable que n'importe quel écrivain : c'est le grec de nos jours.
Que l'on y trouve des termes se rapportant au droit, comme louer ou douane ; ou des expressions militaires telles que garde, armes ou trompette, cela ne prouve certes pas grand chose. Mais il fallait bien que le peuple tout entier fût familiarisé avec le