LA RÉVOLTE DU PEUPLE
des classes inférieures du peuple ; on comprend que le cirque fût ainsi le seul endroit où l'on pût faire connaître au monarque absolu les griefs de la foule.
L'institution datait déjà de plusieurs siècles et on la retrouvait aussi dans d'autres grandes cités de l'empire, telles, par exemple, qu'Antioche. Sa puissance était si grande que les empereurs avaient l'habitude de favoriser l'une des principales factions ; excitant de la sorte la jalousie et semant entre elles la discorde, ils pouvaient maintenir le peuple tout entier courbé sous leur main puissante. Au début de son règne, Justinien avait accordé aux Bleus une foule de privilèges et peut-être même leur avait-il assuré l'impunité pour différents actes de violence. Mais le jour où il voulut mettre fin à cette situation et, en punissant les criminels des deux partis, montrer son impartialité ou plutôt sa souveraine indépendance à leur égard, il provoqua la coalition des deux groupes ; et on la lui notifia même officiellement.
Les Verts-Bleus, comme ils s'intitulaient, en voulaient surtout aux rv^présentants du pouvoir civil. Justinien, donnant satisfaction aux désirs du peuple, destitua trois ministres qu'on haïssait tout spécialement ; mais il était déjà trop tard. Les troubles commencèrent un dimanche au cirque et se propagèrent ; les jours suivants, des casernes, des palais et des églises furent pris d'assaut ; on mit le feu à un grand nombre d'édifices publics et on laissa les flammes en consumer d'autres sans intervenir ; tel fut, par exemple, le sort de Sainte Sophie. Une
première tentative de répression par l'emploi de la force armée échoua ; le dimanche suivant, les choses en étaient venues au point que le peuple, de nouveau réuni au cirque, hua Justinien qui voulait haranguer la foule et proclama empereur un neveu de son prédécesseur ; car, dans ces temps-là, nul ne songeait à rétablir la république.
Justinien, désespérant de maintenir son pouvoir, se décida à s'enfuir, de l'aveu du chef de l'administration et de celui de l'armée. C'est alors que sa couronne fut sauvée par Théodora, qui, après une jeunesse aventureuse, était, de danseuse de ballet, devenue impératrice. Elle s'écria que «celui qui a gouverné le monde peut bien accepter la mort mais non l'exil et que la pourpre impériale est le plus beau linceul ». Mais cette femme extraordinaire fît mieux qu'enflammer le courage de ses auditeurs, si accessibles à la rhétorique. En prodiguant des largesses, elle obtint la défection des Bleus et introduisit dans le cirque deux généraux à la tête des troupes restées fidèles. Le peuple ne pouvait plus guère se défendre et, le jour même, la sédition fut réprimée par un horrible massacre. On dit que 35.000 hommes y perdirent la vie.
Dès lors la force des factions était brisée. On mentionne bien encore à une époque plus récente une rébellion de moindre importance ; mais l'autorité ne fut plus jamais sérieusement menacée. Le rôle que les dèmes jouèrent dans les siècles suivajits nous fait l'effet d'une parodie de leur puissance de