THÉODORA
De nos jours il arrive rarement qu'un personnage politique ait compétence pour se former un jugement personnel en fait de théologie ou, tout au moins, qu'il connaisse assez les détails des questions controversées pour que sa manière d'agir dépende de sa conviction. Aussi n'est-on que trop porté à admettre que les grands de la terre considèrent la forme que prend la religion de leur temps comme chose accessoire et qu'ils se règlent d'après les intérêts de la haute politique.
A Byzance, au contraire, il n'en était pas ainsi ; nous savons positivement que Justinien, en son particulier aussi, s'intéressait vivement aux questions religieuses. Sa femme Théodora avait embrassé le parti du monophysitisme. La calomnie, s'attachant à sa personne, a raconté d'elle les choses les plus incroyables ; si ce qu'on a dit avait quelque fondement, sa place aurait été plutôt dans un asile pour les sadiques que sur le trône. Mais ce que nous l^ouvons affirmer d'elle avec certitude, c'est que, en dépit de son origine bourgeoise, elle avait une énergie vraiment impériale et que, pour conserver le pouvoir suprême, elle était prête à tout risquer. Elle exerçait sur son mari une grande influence, qui se fit encore sentir après sa mort ; à la fin de sa vie, l'empereur embrassa la doctrine qui enseignait que le corps de Jésus-Christ n'avait pas été sujet à la décomposition ; c'était là, la conséquence extrême du peu d'importance que le monophysitisme attachait à la nature humaine du Christ. L'édit par lequel Justinien présentait cette
doctrine à ses sujets comme la seule vraie aurait sans aucun doute provoqué de grandes agitations dans les esprits, si la mort du vieil empereur, en 565, n'était venue suspendre l'application de ses décrets.
Les conquérants croient généralement qu'ils sont chargés des intérêts les plus graves de l'humanité, qu'ils confondent avec leur soif de domination et de richesse. Les iniquités, commises de nos jours dans l'intérêt de la civilisation, se produisaient sous Justinien au profit de la propagation du christia^ nisme. On convertit des peuples qui vivaient au Nord et au Sud des frontières de l'empire, et ils entrèrent ainsi dans la sphère d'influence de la religion et du commerce de Byzance. Evidemment, on n'oubliait pas non plus la mission intérieure. Dans les campagnes, surtout en Asie mineure, les païens étaient encore très nombreux en beaucoup d'endroits; en Grèce, par contre, se trouvaient beaucoup de partisans éclairés d'un polythéisme compris d'une façon philosophique.
On ne se borna pas à envoyer des prêtres et Ton combattit la vieille foi par des mesures législatives. On ferma aux païens et aux hérétiques l'accès des emplois civils ou militaires : qui n'était pas bon chrétien, ne pouvait être ni bon soldat ni bon fonctionnaire. Il y eut, il est vrai, au moins une exception; car Tribonien était païen, comme un contemporain nous l'apprend. Mais ce grand jurisconsulte était l'àme de la commission chargée d'arranger et de l'assembler les lois ; et l'empereur tenait trop à
réaliser ses plans pour ne pas accorder une certaine liberté de pensée aux gens dont il ne pouvait se passer pour le moment, et qui d'ailleurs ne causaient pas de scandale. Au commencement de son règne^ on abandonna définitivement les écoles que les philosophes païens tenaient à Athènes ; Justinien ordonna-t-il de les fermer ou cessèrent-elles d'exister faute d'élèves ? On l'ignore. Quant aux derniers maîtres, ils cherchèrent asile, dit-on, à la cour de Perse.
Mais s'il restait encore beaucoup de païens, leur ' influence était insignifiante. Dans la partie inhospi- I talière du Sud du Péloponèse, la Maïna, le christianisme ne s'établit solidement qu'au neuvième siècle, j
Il est presque impossible de s'expliquer comment l'empire d'Orient put produire les trésors indispensables à l'entretien d'une administration réglée comme celle de Justinien ; d'autre part, l'armée et le paiement des rançons aux barbares menaçants demandaient des sommes énormes ; à l'intérieur, grâce à la fureur de bâtir qui animait l'empereur, les édifices se multipliaient. Aussi les contributions pesaient-elles si lourdement qu'elles devenaient intolérables. La base de tout le système, était un fort impôt foncier, dont les terres appartenant à l'Eglise étaient partiellement affranchies. Presque tout cet impôt, avec l'additionnel qui le complétait, retombait sur les petits propriétaires fonciers, car les grands trouvaient, la plupart du temps, le moyen d'échapper à une partie de leurs obligations. Ceux
qui n'avaient pas de biens fonds étaient frappés d'une capitation, dont, toutefois, la population pauvre des grandes villes était exempte. Le produit de patentes, de monopoles, de droits de port ou de douane qui s'y ajoutait, permit, au moins pendant un certain temps, qu'on se livrât à un gaspillage de millions vraiment criminel.
Nous avons, pour une époque où la grandeur commerciale de Gonstantinople s'était considérablement développée, c'est-à-dire pour le onzième, siècle, des chiffres qui nous mettent, jusqu'à un certain point, en état de connaître tout ce que comportait le budget de Byzance. La capitale seule donnait à cette époque plus de 500 millions de francs ; l'empire entier, près de trois milliards. Les Byzantins étaient les maîtres incontestés de la Méditerranée et des ports du littoral qui constituaient les stations terminales des grandes routes commerciales de l'Asie vers l'Europe ; leur domination s'étendait en outre sur l'Egypte, la Syrie et les principales villes de la Mer Noire. Ils perdirent au septième siècle leurs provinces orientales, que les Arabes leur enlevèrent; mais ils conservèrent leur souveraineté dans les eaux de la Méditerranée aussi longtemps que les républiques maritimes de l'Italie ne vinrent pas leur faire une redoutable concurrence.
Pendant la période qui nous occupe, la Rome de l'Orient a été la seule héritière de tout le commerce levantin de l'ancien empire romain. Byzance avait également avec le Nord et le Nord-Ouest des relations
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d'aifaire>, qui, toii'efois à cette époque, n'avaient pas encore atteint leur apogée.
La ville gigantesque qui s'était élevée peu à peu sur la Corne d'or et qui n'avait probablement pas moins d'un million d'habitants (on n'a malheureusement pas de données sûres sur ce point), cette ville, disonsnous, était devenue l'entrepôt des épices, des perles et des parfums de l'Inde, de la soie de la Chine et des pierres précieuses de la Perse.
Le Sud et l'Orient fournissaient toutes les marchandises de luxe. Le Nord pourvoyait surtout aux nécessités de la vie, en envoyant la viande de boucherie, le miel et le poisson salé, qui, comme déjà dans l'antiquité, constituait l'alimentation préférée des gens de modeste condition. C'est surtout de l'Egypte que venait le blé ; TÉtat le distribuait aux pauvres de la capitale et favorisait ainsi, comme jadis à Rome, la formation d'un prolétariat nombreux.
Le commerce avec les pays lointains passait par différents intermédiaires. La soie, qu'on tirait en énormes quantités de la Chine, transitait par la Perse ; aux villes frontières résidaient des fonctionnaires byzantins, qui achetaient toute la provision des caravanes, déduction faite de ce qui était réservé pour la Perse. L'Etat en gardait une partie et faisait fabriquer, dans des établissements officiels de Constantinople, les vêtements précieux dont on avait besoin pour la Cour et l'Eglise, ou qu'on employait utilement comme cadeaux destinés à flatter la vanité de quelque prince barbare. Le reste était mis à la
disposition de Tindustrie privée. Ces mesures, que nous trouverions tyranniques, témoignaient cependant de prudence ; elles empêchaient que la concurrence ne fît monter les prix à la frontière ; car les caravanes, n'ayant affaire qu'à un seul acheteur, étaient bien forcées de ne pas trop élever leurs prétentions.
Les guerres que l'on faisait si souvent avec la Perse entravaient beaucoup ce commerce ; aussi voulut-on essayer d'échapper à ce passage onéreux. Les Éthiopiens, qui avaient la même religion que les Byzantins et qui vivaient trop loin d'eux pour devenir leurs ennemis par quelque conflit d'intérêts, avaient un commerce important dans l'Inde ; ils apportaient leurs marchandises du Sud, notamment par la voie de Ceylan, que fréquentaient les navires chinois, jusqu'à la ville grecque de Glysma, au point le plus septentrional de la mer Rouge. C'est par cette voie qu'on essaya alors d'acheminer la soie chinoise. Mais la tentative échoua ; des vaisseaux persans, appartenant en grande partie à des armateurs juifs, devancèrent les marchands éthiopiens. L'industrie de la soie à Gonstantinople était donc menacée d'un échec lamentable, quand Justinien réussit, en dépit de la vigilance des Chinois, à leur subtiliser des œufs de vers à soie et des semences de mûriers.
En peu d'années cette industrie parvint à dépasser le commerce extérieur et l'on vit se développer, en Asie Mineure et surtout en Syrie, une florissante production de la soie. On a toujours considéré à bon
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droit rintroduction de cette branche de l'industrie comme l'une des actions les plus méritoires de Justinien ; mais il faut bien constater qu'ici aussi la tyrannie qui caractérise toute son administration fit beaucoup de tort : son système de monopôle força un grand nombre de tisseurs de soie à chercher asile en Orient et en Occident, où, dans une nouvelle patrie, ils trouvèrent une plus grande liberté de travail.
A Constantinople, en effet, l'industrie était soumise à toute sorte de restrictions. Les différents métiers formaient officiellement des corporations, qui étaient astreintes à des règles fixes en ce qui concerne le salaire, la vente, la division du travail et l'admission de nouveaux membres. Toutes les gildes étaient } soumises à l'autorité supérieure du préfet de la ville, car le protectionnisme, qui était la base de ; toute la politique commerciale, rendait nécessaire ^ une surveillance sévère de la part des pouvoirs ] publics.
Tous les pays du Nord ou de l'Ouest dont le commerce était important recevaient leurs épices de Constantinople, qui utilisait la voie de la Perse ou de la Mer Rouge. On recherchait surtout le poivre, qui servait souvent de monnaie dans les échanges avec des nations à demi civilisées. En outre, la pharmacopée de Byzance, qui comprenait de très nombreux articles, et plus tard, celle de l'Occident, avaient besoin de plus d'épices que les ordonnances de la médecine moderne.
Les joyaux et les tissus précieux formaient des articles importants du commerce et de l'industrie, à cause des besoins du culte. Pendant de longs siècles,. Byzance est restée le centre du commerce relatif à l'art ecclésiastique ; car, avec l'expansion du christianisme, croissait aussi la demande d'objets d'église de prix. Nous avons plus de renseignements sur les causes politiques des guerres que sur leurs .causes économiques ; mais, en raisonnant par analogie avec ce qui se passe sous nos yeux, il nous est "permis
f de conjecturer, que plus d'une croisade pour la conversion des païens a été organisée et soutenue par les marchands et les fabricants riches de Cons-
i tantinople, à la recherche de débouchés pour les
' vêtements sacerdotaux, les crucifix, les coffrets à reliques, qui se fabriquaient en énorme quantité sous Les colonnades de la ville. Ce n'est pas sans de bonnes raisons qu'un savant compétent affirme qu'au temps de Justinien, l'art de l'orfèvrerie a constitué la branche la plus importante de l'industrie de Constantinople.
Sans l'enthousiasme qu'inspirait la foi, ces objets n'auraient pas reçu le caractère qu'ils avaient et les missionnaires ne les auraient pas imposés au péril de leur vie ; mais cela ne doit pas nous faire perdre de vue que ceux qui voulaient s'enrichir ont dû employer à leur avantage les convictions religieuses des artistes et des apôtres : et, ainsi, le sang que versaient les martyrs servait à la création de
\ nouveaux marchés. Cette, thèse trompeuse que le
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commerce suit le drapeau, a été inventée dans les comptoirs des marchands ; la rue en a fait un principe patriotique, l'Eglise, un mot d'ordre pour l'expansion de la religion et de la civilisation. Elle a dû être Lien puissante à Byzance aussi ; sinon, le pouvoir de Justinien n'aurait pu recevoir son caractère absolu et sa politique eût perdu son appui.
Le commerçant grec de l'antiquité était d'ordinaire à la fois armateur, entrepreneur de transport et ûiarin. Les dangers qu'il devait affronter dans ses voyages augmentaient son énergie et les chances qu'il courait à une époque où il n'y avait ni banques bien organisées ni change bien réglé, l'habituaient à risquer beaucoup pour beaucoup gagner. Ses qualités faisaient alors de lui le plus puissant commerçant de l'Europe et de l'Asie occidentale. Les juifs seuls étaient en état d'entrer en concurrence avec lui ; aussi jouissaient-ils de la protection des princes étrangers qui voulaient affranchir leur pays de l'influence commerciale des Grecs. Nous verrons comment tout cela changea plus tard et comment le commerce de Byzance périclita.
A celte époque déjà, Constantinople recevait une foule d'étrangers, dont on redoutait le séjour trop prolongé. Ce contingent était grossi par de nombreux esclaves, pour la plupart originaires des côtes Nord-Est de la mer du Nord et par les Germains qui formaient la garde personnelle de l'empereur. La ville a dû présenter déjà alors cette apparence exotique qui frappe de nos jours ceux qui visitent
Gonstantinople ; Procope, contemporain de Justinien, comme on le sait, rapporte que, de son temps, il y avait 70.000 barbares fixés dans la capitale. L'administration de cette ville et de cet empire f immense était parfaitement réglée. L'esprit pratique ; des Romains avait donné cette organisation à Byzance et les Orientaux ont su maintenir cet héritage, même quand l'empire se fut complètement hellénisé. Bien que les titres des grands dignitaires se soient modifiés au cours du temps, la division des services en dix branches principales s'est maintenue ; c'étaient autant de ministères, dans le genre des nôtres, sauf que leurs titulaires n'étaient pas responsables vis-àvis du peuple. Les fonctionaires employés dans ces départements formaient légion ; l'histoire nous prouve que leur grand nombre n'empêchait pas la bonne marche des affaires, car, même aux temps de révolution et d'apparente anarchie, l'économie de l'état ne se désorganisait pas.
L'extension que Justinien avait essayé de donner à sa puissance en mettant on jeu toutes les forces de ses sujets et que, finalement, il était parvenu à réaliser, avait naturellement rendu l'équilibre de l'empire bien instable. Il n'a pas vu la réaction, pas plus que Louis XIV, avec lequel on l'a comparé, n'a connu les suites de ses gaspillages. Mais les successeurs du roi soleil de l'Orient ont eu à expier la politique tyrannique de leur prédécesseur bien plus vite que ceux du roi soleil occidental ; moins de cinquante ans après la mort de Justinien, l'empire