‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 36 sur 122 · MANQUE DE GOUT · texte numérisé non relu

MANQUE DE GOUT

origine, c'est de mettre de subtils raisonnements (i là où l'on attendrait de la passion. Prenons, par exemple, la façon ingénieuse qu'emploie la femme de Putiphar pour persuader le chaste Joseph. Lorsqu'elle a échoué en recourant, selon le conseil du diable, à une coiffure gracieuse, des habits somptueux et d'abondants parfums et qu'elle n'a pu le séduire, elle lui dit : « Vous êtes mon esclave et devez me servir. Eh bien ! devenez le maître de votre maîtresse. Je ne m'abaisse pas en allant à vous, car il n'y a pas de diflérence entre le maître et le serviteur ; ne m'a-t-on pas enseigné que nous avons tous le même père, Adam, et la même mère, Eve ; étant tous de la même nature, nous sommes égaux en rang. Ne croyez donc pas que vous ferez quelque chose d'illicite».

Dans tout Grec se cache un rhéteur, et on le voit ici à l'œuvre. C'était ainsi que, poussé par la manie si peu esthétique de raisonner, Sophocle écrivait ces vers d'Antigone, qu'on a souvent déclarés apocryphes, et où l'héroïne expose qu'il est plus- facile de remplacer un époux qu'un frère.

Quoi qu'il en soit, le mauvais goût de Romanes nous blesse quand, dans des sujets qui sont sacrés à ses yeux comme le mystère de l'immaculée conception, il ne sait pas mettre un frein à son amour des subtilités. Dans certaines hymnes latines aussi, des moines traitent ces matières abstruses avec plus de détails que n'en demande le plaisir d'un lecteur moderne, et avec une façon de comprendre

la chasteté qui nous étonne ; mais il n'y a pas un seul chant des collections connues qui contienne des passages aussi choquants que l'hymne de Noël de Romanos, qu'on vante tant : après un brillant début viennent des descriptions dont le réalisme dégénère bientôt en insupportable platitude.

Le grand mérite des auteurs d'hymnes tels que Romanos, c'est de s'être efforcés d'exprimer des sentiments personnels dans une forme personnelle. Quand on se rappelle combien le passé, depuis Alexandre le Grand, a pesé en Grèce sur tout ce qui rompait avec la tradition, ce souvenir seul suffirait pour faire j uger avec bienveillance quiconque a cherché sa propre voie. Il faut donc saluer dans ces hymnes byzantines une belle aurore, pleine de promesses et il importe peu que ces promesses ne se soient pas réalisées, que le soleil dont l'apparition était ainsi annoncée n'ait pas su percer les nuages. On eût pu espérer que la lumière allait devenir plus éclatante encore ; mais en vain, cardans, ce domaine aussi, les brouillards du classicisme s'épaississent au cours de la période suivante ; non seulement on n'a pas vu apparaître le grand poète qu'on pouvait attendre après Romanos, mais on oublia même ce. modeste précurseur pour honorer davantage des artistes qui n'avaient ni son talent ni, surtout, ses excellents principes esthétiques.

L'art des mélodes est un art de moines. Pénétrés d'admiration pour leur religion, et soucieux avant tout du salut de leurs âmes, ils ne se préoccupent

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