LE PRATUM SPIRITUALE DE JEAN MOSCHOS
malpropre et malodorante ; il comprit que ce vilain oiseau était le symbole de la foi de cet homme ».
Qu'on se garde pourtant de croire que ces zélateurs orthodoxes fussent incapables de concevoir une religion mettant l'esprit au-dessus de la forme. Un ermite voit un jeune moine sortir d'une auberge; il le conjure de quitter la ville et de le suivre au désert. Le jeune homme lui répond : « Dieu ne nous demande qu'un cœur pur ». Et le vieillard de s'écrier: « J'ai vécu cinquante ans au désert sans acquérir la pureté du cœur; mais ce jouvenceau, qui ne craint pas les auberges, la possède ».
La vie de ces hommes n'est qu'un tissu de miracles qui s'enchaînent. Une étoile lumineuse éclaire la cellule d'un pieux abbé qui sacrifie le repos de ses nuits pour lire la Bible; pendant le jour, un autre peut courir dans le désert, grâce à un nuage qui intercepte les rayons d'un soleil de plomb. Les bêtes féroces obéissent aux moines : un lion réchauffe, durant les nuits froides, la cellule d'un ermite ; un autre fait office de chien de garde ou aide à porter l'eau.
Beaucoup de ces histoires semblent avoir une origine bouddhique. La traduction latine du livre de Jean Moschus a contribué à les répandre en Occident. Ainsi nous trouvons chez Maerlant, qui, à son tour, l'avait emprunté à Vincent de Beauvais, le récit de l'épisode du lion reconnaissant. Il ressemble bien peu, il est vrai, à l'anecdote d'Aulu-Gelle sur Androclès ; mais il correspond tout à fait à l'un des chapitres les
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plus détaillés de Jean Moschus et a, parait-îl, un parallèle dans un conte bouddhique de la Chine (1).
De toute la littérature byzantine, une seule branche est assez bien connue en dehors du cercle encore assez restreint des spécialistes: c'est l'historiographie. En général, méconnaissant leur caractère extrêmement original, on ne voit dans les historiens byzantins que des narrateurs d'événements qui, sans eux, nous fussent restés inconnus; ou bien des auteurs qui, parce qu'ils imitent à l'excès la forme des anciens, nous fournissent de précieux matériaux pour émender les textes, en nous servant, pour ainsi dire, de pierre de touche. Et pourtant, si l'on cherche à découvrir le lien intime des choses, il n'est pas de genre littéraire qui puisse mieux éclairer le développement de la civilisation byzantine.
Pendant les siècles qui suivirent la fondation de Constantinople, l'histoire profane est peu importante, et ce que nous en connaissons n'a rien qui soit spécialement byzantin. Des personnages tels qu'Eunape et ^osime sont des païens, qui, par leurs sentiments, appartiennent à la Rome d'avant Constantin. L'historien le plus considérable de cette époque, Ammien Marcellin, est bien un Grec de naissance et a habité Antioche ; mais il est devenu tout à fait romain et a écrit en latin. Il ne peut se défendre d'une certaine admiration pour le courage des martyrs chrétiens, mais n'en désapprouve pas moins le fana-
(1) Voir aussi Tawney, The Katha sarit Sagara, II p. 596.
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tisme religieux chez eux comme chez les païens. Les ouvrages oii la fusion de la pensée romaine avec la pensée grecque et chrétienne trahit l'apparition d'un peuple nouveau, sont consacrés à l'histoire de l'Eglise. Leurs auteurs font servir la vérité qui leur a été révélée à l'explication de ce qui, pour des gens moins favorisés, resterait entouré d'une certaine obscurité scientifique.
Au début du septième siècle, quand l'impérialisme romain règne sans frein sous Justinien mais qu'en même temps la langue et l'art des Grecs ont définitivement triomphé de la civilisation et des lettres latines, on voit entrer en scène des hommes qui continuent les traditions de l'antiquité, en la mettant toutefois au service du nouvel ordre de choses. Et alors apparaît une nouvelle série d'historiens, qui, en une succession presque ininterrompue, relatent l'histoire politique de l'empire jusqu'à la conquête jf a^-i de la ville par les Turcs et la chute de l'empire j ^ ^& romain d'Orient. Les individus qui forment cette ^' suite diffèrent entre eux naturellement ; mais il y a tant de points communs dans leur façon de concevoir leur tâche, qu'au premier coup d'œil, on est plus frappé de la continuité de la chaîne que de la diversité des chaînons.
Cette conformité est particulièrement frappante si, également ici , on commence par constater | l'existence des deux directions bien distinctes, que ! prennent toutes les manifestations de la vie intellec- \ tuelle des Byzantins, et qu'ensuite on compare entre
eux les membres des deux groupes ainsi formés. De ces deux directions, l'une est rigoureusement classique, l'autre est plus populaire. La première ne connaît que la langue qui lui a été transmise par la voie de la littérature ; elle a des noms antiques pour les idées modernes, et devient peu à peu, avec le temps, de plus en plus inaccessible à quiconque n'est pas un lettré ou un demi-lettré. L'autre prétend s'adresser au peuple tout entier, reste moins attachée aux vieilles formes, et laisse plus de latitude aux goûts et aux antipathies personnelles. Nous avons déjà rencontré ces deux courants dans la poésie. Ils ne se sont jamais entièrement confondus et là, est incontestablement, la principale cause de la médiocrité de la littérature byzantine. D'un côté raideur, vanité, manque de sincérité, désaccord avec soimême ; de l'autre, gaucherie, rudesse, pauvreté et médiocrité d'esprit. L'alternative est fâcheuse et chacun se décide d'après son tempérament, ou son éducation: tel préférera le verbiage sans vie d'un rapport officiel ; tel autre, un bavardage de commères. Dans les deux cas, il peut y avoir souvent quelque chose à apprendre ; rarement on trouve quelque jouissance littéraire.
La difi'érence dont nous venons de parler nous amène à distinguer dans la littérature historique les historiens et les chroniqueurs.
Les historiens ont conscience d'être les continuateurs d'une tradition imposante ; ils suivent d'aussi près que possible les écrivains de l'antiquité grecque.