‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 40 sur 122 · HISTORIENS ET CHRONIQUEURS · texte numérisé non relu

HISTORIENS ET CHRONIQUEURS

Tout d'abord pour la forme. Les uns prennent pour modèles Hérodote ou Thucydide, d*autres Xénophon ou Polybe, mais toujours avec une grande servi- ' lité. /

L'étude constante que les historiens byzantins ont M-) /< faite de leurs modèles grecs, leur a cependant en- "~~ seigné quelque chose de plus que l'art de reproduire les vieilles formes. Ils lui doivent la méthode cons- v] ciencieuse qu'ils emploient dans leurs études. Il en est beaucoup parmi eux qui ont une grande valeur scientifique. Ce qui distingue la plupart d'entre eux, c'est la variété de leurs recherches, la conscience qu'ils mettent à peser, et à soupeser les témoignages, • l'emploi qu'ils savent faire de ce qu'on leur a communiqué de vive voix. En outre, l'étude qu'ils ont faite des écrivains appartenant à des époques différentes, leur a appris à comprendre des idées autres que celles dans lesquelles ils ont été élevés : talent inutile puisqu'ils ont si souvent à parler de peuples étrangers. Ils prennent pour objet de leurs ï récits les événements contemporains et, le plus ' souvent, ils sont à même de donner toutes sortes de détails caractéristiques, parce qu'ils ont rempli j des fonctions importantes à la cour ou dans la | magistrature. Dans les derniers temps, plus d'un 1 d'entre eux a même revêtu la dignité impériale.

Les chroniqueurs se donnent un tout autre but./^M'in Comme ils le font remarquer dédaigneusement, ils '^~" ne se proposent pas de satisfaire la vanité humaine en retraçant, pour un petit nombre, le récit embelli d'évé-

nements que chacun est déjà à même de connaître ; ce qu'ils veulent, c'est raconter tout ce qu'emhrasse l'histoire de l'humanité et, par suite, ils commencent à la création du monde. Leur langue se modèle bien moins sur celle des anciens, et quelques-uns même écrivent la langue parlée. Mais, naturellement, la critique manque dans un travail de ce genre. Les historiens continuent régulièrement l'œuvre de leurs prédécesseurs, et nous donnent une histoire officielle ; les chroniqueurs, par contre, se copient l'un l'autre, sans émettre de jugement sur les divergences et ne communiquent des récits différents que s'ils ont pris pour base de leurs livres des chroniques locales différentes.

S'il se trouve parmi les historiens des hommes qui ont occupé de hautes positions, et qui ont pris part aux événements qu'ils décrivent, les chroniqueurs, par contre, sont presque tous des moines, qui n'ont vu que peu de chose de la vie. Mais, pour l'étude de la civilisation byzantine, rien n'est précieux comme ces résumés populaires de l'histoire universelle, ne fût-ce que parce qu'ils ont été connus à l'étranger bien plus que les ouvrages détaillés des historiens profanes.

Procope (VP siècle) ouvre la série des historiens byzantins et c'est le plus intéressant de tous. La génération qui le suivit ne tarda pas à prendre pour modèle cet imitateur des anciens. Provincial de naissance, comme beaucoup d'autres auteurs byzantins, il chercha et trouva dans la capitale l'occasion de se

distinguer ; en sa qualité de secrétaire du général d.e Justinien, Bélisaire, il fut à même d'être dans le secret des événements, pendant la période des grands . changements politiques de son temps. 11 a décrit les Jr^^ guerres avec les Perses, les Vandales et les Gotbs ^ r^ en utilisant ses souvenirs et ses notes personnelles ; ''";"'' il^montre dans ses récits une grande aptitude à ." comprendre les situations politiques et à les étudier consciencieusement et scientifiquement : il fait pour ainsi dire voir à ses lecteurs les pays et les gens dont il parle. Nous trouvons dans son œuvre même la preuve qu'il nous rapporte les faits avec un respect minutieux de la vérité. En eifet, outre son ouvrage historique proprement dit, il a composé ce qu'il appelle « l'histoire secrète » de son temps, dans < r laquelle, comme il nous l'annonce dans sa préface, il dit ce que, pour des raisons politiques, il convenait ' de passer sous silence dans son grand ouvrage.

On ne peut pas prétendre que ces secrets soient . bien intéressants ; ce sont les révélations d*un courtisan sur la vie privée de son seigneur et maître. ^ La femme de Bélisaire serait une épouse infidèle, dont le mari aveuglé serait seul à ne pas connaître les dérèglements ; l'empereur est un démon à figure humaine, faisant souffrir quiconque est soumis à son autorité. Ses soldats sont tout aussi à plaindre que le peuple, qui doit payer de lourds impôts, jusqu'alors inconnus. Le dilettantisme théologique de l'empereur nuit aux intérêts religieux de l'empire. Les guerres d'Afrique et d'Italie sont aussi fatales au vainqueur

qu'au vaincu. Procope va même jusqu'à mentionner les griefs de certaines professions, ceux des avocats et des médecins, par exemple. Quant à l'impératrice, c'est un suppôt de l'enfer et ce n'est pas sans rougir que, bien des siècles plus tard, l'éditeur de Procope a publié le récit de la vie qu'elle a menée avant son mariage.

Le ton de cette histoire secrète a beau contraster avec celui du grand ouvrage historique — au point qu'on a même douté que Procope fût l'auteur des deux — la dissemblance réside presque entièrement dans l'exposition et non dans les faits. Quant aux guerres, il est beaucoup de choses passées sous silence, qu'on ne peut lire qu'entre les lignes, tandis I que le pamphlet les développe en détail;. mais il [ arrive bien rarement que, pour les faits, les deux h ouvrages soient en contradiction. On peut considérer comme établi que Procope a travaillé simultanément aux deux livres et s'est servi de l'histoire secrète comme d'une soupape de sûreté, quand il sentait devenir trop fort le mécontentement qui ne pouvait pas se faire jour dans le récit officiel. Peut-être, trouvant qu'il n'était pas encore assez / prudent dans ses jugements sur le gouvernement de I Justin ien, lui adressa-t-on une de ces invitations qu'un courtisan ne peut décliner et lui demanda-t-on d'exposer un peu plus clairement au peuple les bienfaits du système impérial. Nous aurions ainsi > l'explication de l'apparition d'un troisième ouvrage, ' son livre sur les monuments de Justinien. Il y

énumère les villes que l'empereur a restaurées ou fortifiées pour les protéger contre les invasions barbares, les églises qu'il a édifiées, les bains publics et les bibliothèques qu'il a fondés et, tout cela, dans le style d'un panégyriste qui n'a aucune réserve à faire. Dans ce livre, comme dans les deux autres, il semble que les faits soient rapportés exactement ; de sorte qu'on peut conclure que Procope est resté fidèle à la profession de foi qu'il exprime au com- r> mencement de son grand ouvrage historique « AXa . ,^ ^ rhétorique si^ed la vigueur de l'expression, la poésie // j^ a la faculté d'embellir; à l'histoire convient la ^,^ ^ vérité et c'est pourquoi l'auteur ne doit pas taire les fautes, même de ses amis».

Hérodote et Thucydide sont les grands hommes qu'imite Procope. C'est à eux qu'il a emprunté cet exorde, dans lequel il expose ses intentions, le sujet qu'il traitera, la manière dont il l'envisage et le but qu'il poursuit ; comme eux, il insérera des discours de tout genre, et il leur devra aussi tout son style et presque tout son vocabulaire. Dans une œuvre qui prétend à une valeur littéraire, l'imitation peut, dans une certaine mesure, se concilier avec le jugement et le goût ; sous ce rapport, Procope a réussi autant qu'il est possible. Il est toujours clair, et, au fond, indépendant. On le voit par ses idées religieuses, qui sont celles d'un homme de son temps ; pourtant, c'est précisément à ce sujet qu'on lui a reproché, comme une faute, de sacrifier son opinion aux exigences de la forme antique.

Procope était chrétien. De nombreux passages de toutes ses œuvres en témoignent ; il y parle de Jésus comme fils de Dieu et Dieu lui-même. S'il lui arrive parfois de traiter de choses touchant au christianisme comme si elles lui étaient aussi étrangères qu'aux païens, c'est un pur artifice de savant, qui ne fait rien à l'affaire, et qu'il est facile de percer à jour. C'est ainsi qu'il parle « de ceux des chrétiens qui se sont le plus retirés du monde et qu'on a coutume d'appeler moines s>. Son christianisme, toutefois, n'était jas militant comme celui des historiens ecclésiastiques qui l'ont précédé. De son temps, le christianisme et l'empire triomphaient, ce qui lui permettait de professer une paisible impartialité à l'égard des païens et des barbares.

Mais dès qu'il est question de puissances ■ qui

menacent l'Eglise, le chrétien byzantin reparaît.

Pour lui, les ariens ne sont pas des chrétiens et

c'est Dieu lui-même qui fait échouer leurs tentatives

d-e convertir les orthodoxes à leur hérésie. Dans la

Guerre des Vandales^ il raconte que leur roi

te.r^'5 Honoricus fit couper la langue jusqu'à la racine

^'/. aux chrétiens qui refusaient de se faire ariens,

,^^ « Ces gens, ajoute-t-il, vivaient encore de mon

^^^ temps à Byzance et parlaient sans difficulté, n'éprou-

\,LU' vant pas le moindre inconvénient du châtiment

-^ qu'on leur avait infligé ; seuls deux d'entre eux,

qui avaient fréquenté des femmes de mauvaise

vie, ne purent plus dès lors proférer un son ».

Que nous voilà loin de la haute conception qu'un

Thucydide se faisait de rordonnance du monde!

Procope, au cours de sa vie si agitée, avait été fl^ fortement frappé de l'impuissance des hommes : en fi u dépit de leur courage et de leur vertu, ils ne peuvent ^îi,^^ atteindre ce qu'ils désirent, si souvent à bon droit, ^^frc Et ses études l'avaient déjà préparé à cette constata- ^^ tion : « Celui que la fortune accompagne, atteint son o'^ but, même s'il commet des folies ». Ou encore : « Lorsque la fortune veut élever quelqu'un, elle fait ce qui lui plaît, au bon moment; il n'est pas de volonté qui puisse résister à sa puissance ; elle ne s'arrête pas à la valeur intime de l'individu ; peu lui importe ce qui est juste ou ce qui ne l'est pas ; peu lui importent les plus violentes malédictions de l'humanité : elle ne voit que son but s>.

La lecture des anciens ne pouvait que l'affermir dans ces idées, car ils ont souvent proclamé qu'en toutes choses la Fortune est souveraine. Mais, à la fin, Procope se dégage pourtant de ses modèles. Il n'a pas seulement l'habitude d'ajouter aux expressions de doute dont j'ai donné quelques exemples, ces mots : qu'il en soit comme Dieu le veut ; mais, en plusieurs occasions, il dit très clairement qu'il j[^y considère cette puissante Fortune comme un moyen t^^-^ dont Dieu se sert dans ses voies impénétrables. ygo^

« J'ignore ce que veut la Divinité quand elle élève des hommes ou des pays et qu'ensuite, elle les abaisse et les anéantit sans que nous puissions comprendre la cause de leur chute ; mais il serait impie de prétendre que tout n'arrive pas chaque fois pour un

motif raisonnable. La divinité, qui voit de loin ce qui sera, déterimne jXHnment elle veut . que les choses se déroulent; jnais, quand les événements se produisent ainsi, les hommes j'ont conscience d/aucune faute ni d'aucune bonne action frayant les voies à la Fortune, qui amène^tout ce c[ui avait été résolu auparavant ».

On n'oserait prétendre que ce sentiment de la dépendance humaine ne soit pas chrétien. Il en est de même d'une autre opinion que Procope a exprimée deux fois, dans la guerre des Goths et dans l'Histoire secrète et que l'on peut regarder comme la quintessence de ce qu'il croit en cette matière. « Les affaires des^hoinmes, dit-il, ne sont pas régies d'ajQrès Jeur bon plaisir, mais de Dieu vient ce qui décide ; les hommes j)arleiit alorj de has^i!^ j. .parce qu'ils ignorent les causes. Car quand un événement se produit autrement qu'on ne s'y attendait, on a l'habitude de l'attribuer au hasard. Mais, sur ce point, chacun pensera comme il le voudra ». Toutefois l'opinion que Procope professe au sujet des hérétiques nous a montré jusqu'où va chez lui cette liberté de pensée qui semble s'affirmer dans les dernières paroles que nous venons de citer. I II y a parfois contradiction entre ce détermi nisme qui admet un Dieu et les efforts de Procope pour expliquer rationnellement les événements. Ce fait ne pourrait nous étonner que si l'auteur avait été l'homme d'un système précis, un doctrinaire et non un historien d'après les idées de Polybe, qui

veut que les événements soient décrits par ceux qui y ont pris une part active. 11 ne faut donc pas trouver étrange, que le même écrivain qui assure que la victoire est due non au courage, à l'intelligence, à la prudence mais à la fortune, attribue ailleurs le triomphe des Romains sur les Goths au fait qu'ils avaient de l'infanterie montée ; et il ne faut pas non plus trop s'étonner qu'au début de son ouvrage il étudie avec soin l'organisation des archers de son temps, et l'oppose à celle de l'antiquité.

Si Procope avait été un homme vraiment religieux, on trouverait exprimé chez lui, outre le sentiment de l'humaine impuissance, le besoin de la grâce divine, comme c'est le cas pour Romanos. Mais, en fin de compte, Uji'est qu'un fonctionnaire au service des empereurs, et ce n'est pas la passion de la justice q^ui l'anime : aussi ne s'afflige-t-il pas beaucoup quand il constate l'iniquité qui préside à la répartition du bonheur et du malheur.

Procope s'adresse à des lecteurs quijie^cqmprennent plus le latin, bien que son public se compose naturellement des gens les plus cultivés et revêtus des plus hautes fonctions. Il est fier de l'antique civilisation des Hellènes et, comme un homme qui se sent au-dessus des injures des faibles, il sait raconter sans se fâcher que les Goths, chaque fois qu'ils opposent les Romains d'Occident aux conquérants orientaux, traitent ces derniers avec mépris de « Graekoi », peuple de comédiens et d'écumeurs de mer, qu'il est aisé de vaincre à cause de sa lâcheté.

Il traduit et explique tous les mots latins qu'il doit employer, et ne fait exception que pour ceux qu'un usage journalier a grécisés. Et ici il faut, sans aucun doute, tenir compte, du besoin de feindre que les auditeurs aussi connaissaient encore la langue de Thucydide et d'Hérodote, comme si elle n'avait pas subi de modification.

Cette fiction archaïque nous gêne assez quand nous voulons nous faire une idée des opinions deProcope. Lorsque, par exemple, il nous donne un récit naïf au sujet d'une perle merveilleuse, et qu'il ajoute que son anecdote ne paraîtra peut-être pas incroyable à plus d'un lecteur, nous ignorons si nous avons affaire ici à sa propre simplicité ou s'il imite la manière d'Hérodote. Ou, encore, après l'apparition d'une comète, il rapporte que les savants n'ont pas été d'accord sur la signification de ce phénomène et il ajoute qu'en racontant ce qui s'est passé ensuite, il permettra à chacun de comprendre l'événement grâce aux circonstances qui ont suivi ; n'est-ce pas tout simplement ici une réédition d'un passage de l'Anahase où Xénophou, à propos d'un oracle, fait précisément le même raisonnement ? Des doutes de ce genre sont toujours justifiés quand il s'agit de Byzantins ; il faut l3eaucoup de tact, il faut comparer les passages entre eux et avec l'ensemble pour se garder, en lisant leurs œuvres, du danger de voir à chaque page l'imitation d'un auteur classique.

Comme il n'est que juste de juger un groupe d'écrivains par leurs meilleurs représentants, je me

Page 1