THÉOPHYLACTE SIMOGATTA, SON STYLE
suis occupé un peu plus longuement de Procope, qui, pour la forme et le fond, est le type le plus parfait de la combinaison originale que pouvait produire, dans les idées d'un auteur, la fusion du christianisme avec l'empire universel gréco-romain. Il convient de passer sous silence les historiens qui lui succèdent et le continuent ; tels sont Agathias, auteur d'épigrammes qui, même dans ses récits historiques, ne parvient pas à oublier les termes poétiques et Ménandre, qui, à son tour, se modèle sur Agathias. Par contre, nous allons examiner d'un peu plus près l'historien qui clôture notre période, parce qu'il représente un type qui a trouvé des admirateurs à Byzance» Il s'agit de Théophylacte, dont le style prolixe et recherché nous plaira moins / que celui de Procope; car si ce dernier imite ^>Xt/7> Thucydide, il l'a au moins étudié de très près. ^{l£yù
Théophylacte Simocatta, d'origine égyptienne, vivait dans la première moitié du VIP siècle ; il a écrit . sur les règnes de l'empereur Tibère et de l'empereur ^ /^ Maurice, dont il a été le contemporain. Son récit, bien qu'un peu partial en faveur des empereurs, semble digne de confiance ; la passion qui mène à la falsification de l'histoire lui était certainement étrangère. Car ce qui lui importe, c'est moins le sujet qu'il traite que l'élégance dont il croit posséder le secret. Théophylacte n'imite ni Hérodote, ni j Thucydide, ni Xénophon ; il a son style personnel \ et ce style, il faut bien l'avouer, est détestable. Pour • lui, l'éloquence c'est l'art de n'appeler jamais les
choses par leur nom. Il se sert ainsi parfois d'expres-
. , sions empruntées à d'autres écrivains. Il dit, comme
n*^ v^ibeaucoup de Byzantins, mfants de médecins au lieu
t iï<^ ^^ médecins ; probablement parce que dans Hérodote
^ (l- on lit « les enfants des Lydiens », au lieu des Lydiens ;
^'^^^i celui qui fait une guerre, il le nomme le père de
iyi^'l la guerre, parce que Platon a parlé dans le même
tW^I^ sens du « père d'un discours ».
. ^ *> ' y({ ]y[ais Théophylacte croit surtout atteindre son
)^ ^^ji.. idéal en employant des expressions maniérées de son
^- f invention, et en faisant des variations sur une pensée
^ sans importance. Veut-il, par exemple, annoncer
que l'empereur Tibère mourut le lendemain et qu'on
déplora sa perte par un deuil public ? De ce simple
événement, il fait une paraphrase dont je donne ici
à peine la moitié : « Le lendemain Tibère, bien qu'il
fût empereur, obéit à la loi commune de la nature ;
il quitta ces régions et laissa comme tente de son âme
cette lourde chemise terrestre. Il s'éleva nombre de
plaintes dans la ville, car, pour beaucoup d'yeux,
commença le déluge et les glandes lacrymales furent
violemment ouvertes par la douleur qui faisait la
ronde dans la plupart des cœurs. La joie de la parure
fut déchirée et on la remplaça par l'abattement des
habillements. La nouvelle attira tout le monde à ce
triste spectacle.... ».
Voici rintroduction qui précède le récit des événements dont la Perse était le théâtre : « Comme le temps renouvelle, falsifie, modifie toute chose, la modèle tantôt d'une manière et tantôt d'une autre et
THÉOPHYLAGTE SIMOGATTA, SON STYLE. 115
fausse tout par le cours d'un embrouillement qui est toujours en mouvement, qu'il domine tout ce qui est stable par le cours des choses, qu'il est toujours mécontent et malade à cause de ce qui est solide ; comme il ne peut s'arrêter dans sa course errante et que, à raison du mouvement irrégulier d'action et de réaction, il n'a nulle fixité, il se produisit à cette époque pour l'empire des Perses des coups du sort renfermant un développement de récits qui ne manque pas de charme ».
Ce Byzantin n'aurait rien à envier aux excès les plus ridicules des gongoristes français ou anglais ; mais, chez lui, on ne trouvera pas trace de leur esprit et de leur originalité au meilleur sens du mot.
On peut s'arrêter ici pour se demander où Théophylacte et les esprits de sa famille allaient chercher les fleurs de rhétorique dont ils ornaient leurs pauvres écrits. Il est probable qu'ils n'avaient pas une connaissance bien étendue de la littérature classique; la preuve, c'est que leurs citations sont toujours les mêmes. Un Procope a certainement lu plusieurs fois Hérodote et Thucydide en entier ; pour Théophylacte, qui pille surtout Homère et Platon, on doit songer plutôt à quelque chrestomathie en vogue dans les écoles. Il est probable qu'on enseignait à la jeunesse certains morceaux des auteurs classiques ; plus tard, dans la vie, on faisait étalage de ces souvenirs du temps de collège. Dans ses autres ouvrages (lettres, questions d'histoire naturelle) il montre tout aussi peu de goût: on trouve,
par exemple, deux fois une réédition de l'esquisse des rives de l'Ilissus que Platon a tracée au début de son dialogue de Phèdre ; du reste, on rencontre souvent le platane aux larges branches qui y est mentionné, dans la littérature des temps postérieurs. Le principal, ou pour mieux dire, le seul chroniqueur de cette période est Jean Malalas. Il est un excellent exemple de cette catégorie d'écrivains, dont il a tous les caractères les plus frappants. Sa chronographie, complètement étrangère à tout ce que nous pourrions appeler l'exactitude scientifique, fait exception, même à Bjzance. Le grand public, en effet, peu cultivé, était incapable de lire des œuvres historiques de style archaïque, et prenait plaisir à écouter les faits divers des anciens temps ; aussi s'explique-t-on le succès qu'ont eu ces radotages 1^ insensés. Au dixième siècle encore il a paru une I traduction slave et une version géorgieime de ce I livre ; et les chroniqueurs byzantins ultérieurs ont, à 1 leur tour, utilisé son incohérente sagesse.
Car tout est incohérent chez Malalas ; il est surtout au courant de choses dont on ne peut rien savoir et se tait quand il s'agit de ce qui est généralement connu. Il embrouille, en les mêlant, l'histoire d'Israël, la mythologie grecque et l'histoire de l'Egypte. On ne peut retrouver les sources de toutes ces insanités, car elles ne figurent pas dans les livres qu'il cite chaque fois. Son ouvrage montre qu'il a rompu avec la tradition historique, telle que l'avaient conservée ses prédécesseurs.
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Chez lui, l'antiquité apparaît comme une période aussi peu connue que l'est, pour notre grand public, l'histoire de la Chine.
Les lecteurs de Malalas, autres que les savants, croyaient évidemment avoir rompu complètement avec le paganisme ; c'est ce que pensaient du moins ceux d'entre eux qui avaient quelque idée de ce que cette religion avait été pour leurs ancêtres. On ne considérait même plus les divinités de l'Olympe comme des démons, des puissances hostiles avec lesquelles on avait encore à compter; un évhémérisme enfantin en fait des rois et explique, d'une façon rationaliste, tous leurs prodiges et le culte qu'on leur avait jadis consacré.
Quelques citations le montreront clairement. « Dans le temps dont nous venons de parler (l'auteur vient de raconter l'histoire d'Œdipe) naquit, dans la tribu de Japhet, Seruch qui, le premier, a inauguré le dogme hellénique (c'est-à-dire païen) en introduisant l'idolâtrie comme nous l'apprend Eusèbe. En l'honneur de guerriers et de chefs du temps passé, ou d'hommes qui s'étaient, dans leur vie, illustrés par quelque exploit, ou par quelque action vertueuse dignes d'être racontés; en l'honneur surtout de ceux qui, grâce à quelque puissance, avaient accompli des choses mystérieuses, on a dressé des statues, comme s'il s'agissait d'aïeux. On leur rendait à tous des honneurs divins, puisqu'ils avaient contribué à faire honorer la divinité. On leur offrait des sacrifices, parce qu'ils avaient créé des choses utiles grâce à leur art, à
leur science de constructeurs, à leur sagesse. On en faisait des dieux, comme nous les décrit le très savant Réginus en citant leurs noms divinisés. Mais les générations suivantes méconnurent les intentions qu'avaient eues leurs aïeux, en célébrant leur mémoire en qualité d'ancêtres et de bienfaiteurs, et se mirent à les honorer comme des dieux du ciel, et non comme des mortels animés des passions de mortels ». De même, ailleurs, on nous parle des actes du gouvernement de Zeus, de Mercure, de Yulcain, d'Apollon et leurs épithètes bien connues fournissent alors l'occasion de récits qui nous en expliquent l'origine.
« On divinisait Bacchus, parce que, avec la vigne, il a trouvé un aliment pour les hommes; il a, en outre, rédigé quelques écrits sur la vigne et Tagriculture ; et ce même Bacchus est devenu aussi très compétent dans les sciences occultes et quelques-unes de ses actions ont eu l'air de miracles ». — « Paris était un homme savant et très instruit; il a écrit un panégyrique de Vénus Aphrodite, où il soutenait que ni Junon ni Minerve n'étaient des déesses plus puissantes qu'elle. 11 disait qu'Aphrodite était le désir et il démontrait que tout naît du désir. Aussi raconte-t-on que Paris a jugé Minerve, Junon et Yénus et qu'il a donné à Vénus la pomme, c'est à dire la victoire, car, disait-il, le désir, c'est-à-dire Vénus, etc., etc. ».
Pour l'histoire grecque, il se livre, dans le fond et dans la forme, à des fantaisies du même genre.
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Thémis (c'est-à-dire Thespis) et Auleas (peut-être Eschyle) ont été les plus anciens auteurs tragiques. Il range parmi les historiens « le très savant Thaïes, Castor et Polyhe et après eux (il faut peut-être lire avec eux) Hérodote »; presque à chaque page on lit : «à la même époque vivait »et, pour tous les personnages célèbres, aussi bien les héros d'Homère que Justinien, on nous donne un signalement au moyen d'un grand nombre d'épithètes. Hector, par exemple, « avait un teint sombre; il était de haute taille, très corpulent, très fort ; il avait un beau nez, une épaisse chev^elure, une barbe magnifique ; il louchait et grasseyait ; c'était un homme noble, un guerrier redoutable à la voix retentissante ». L'auteur n'a presque rien à raconter de l'histoire romaine ; il ne . consacre à la république qu'une petite phrase . Sa %l^^^ langue, très intéressante au point de vue lijiguis-^ ^«JoJ{ tique, est bien plus riche en mots latins g^ie celle «^oé* de^Procope ; il n'ajoute Jarnais de traduction lPOii <-
q^'il suppose à ses lecteurs quelque connaissance du lâliBii^^js parce que ces mots étaient devenus pour lui du grec pur.
Cet auteur, qui se complaît aux futilités, devient intéressant quand il en arrive aux événements de son temps. Trouvant tout également important, il nous raconte, surtout quand il parle de sa ville natale, Antioche, des faits divers de la cité et nous donne des renseignements sur des personnes qui n'ont, il est vrai, pas le moindre intérêt pour la politique ; mais ils nous fournit ainsi d'utiles contri-
butions pour la connaissance de la vie et des mœurs du sixième siècle.
Parfois, d'ailleurs, on apprend de lui aussi des choses fort importantes. Il nous suggère par exemple une tout autre idée de Théodora que Procope, et il est probable que c'est lui qui a raison. Quand il nous rappelle brièvement que l'impératrice a visité une ville d'eaux de l'Asie Mineure avec un cortège de 4.000 hommes, et qu'elle a fait des cadeaux à toutes les églises rencontrées sur sa route, nous avons là un fait divers d'une époque qui ne nous a pas laissé de journaux.
Il y a, entre ces deux contemporains^ Procope et Malalas, une grande différence : celle qui sépare un fonctionnaire de la cour, formé dans les universités, d'un imprésario forain qui s'adresse aux badauds; mais quand on les écoute avec attention, on constate qu'ils appartiennent tous deux au même peuple. , Les créations des arts entrent plus directement en contact avec la vie que celles de la littérature. Les chrétiens byzantins se contentaient sans peine de vers en mètres antiques, et de romans écrits en grec attique, mais leur culte ne pouvait s'accommoder de temples païens, et l'ornementation de leurs monuments ne tolérait aucun symbole payen. La littérature, œuvre de lettrés, s'adressait à des lettrés; les églises étaient destinées au peuple tout entier, qui se souciait peu dlmiter de près l'antiquité. Aussi, la scission profonde que l'influence des idées chrétiennes avait amenée entre l'antiquité et les temps
l'art chrétien primitif, l'architecture. 121
ultérieurs, est-elle plus manifeste dans les arts et se produisit -elle plus rapidement dans cet état, qui devait son origine au christianisme dogmatique triomphant. Nous assistons pour la première fois à une éclatante renaissance. Deux siècles déjà après le transfert du siège de l'empire, l'art byzantin atteint sa pleine maturité ; si le sens artistique a péri en Occident, en Orient, il brilla d'un vif éclat.
L'art chrétien est, pendant les trois premiers siècles de notre ère, l'art d'une secte qui s'accroît lentement en nombre et en puissance ; il acquiert une grande influence dans la société tout en restant complètement étranger à la vie officielle de l'État. Les assemblées des premiers chrétiens se tenaient dans la demeure de l'un des membres de la communauté ; quand le nombre des membres grandit, on consacre exclusivement à ce but une maison spéciale. Mais cette maison continue à être une habitation, un lieu de réunion pour la communauté (ekklesia) et ne devient pas encore la demeure de Dieu (Kyriakon, de Kyrios, Seigneur). Aussi, à l'extérieur, cette construction ne se distingue pas beaucoup des maisons environnantes. ^
La cour ouverte qui se trouve au milieu de la ^wti maison, sert, avec son réservoir d'eau, à recevoir j les catéchumènes, et c'est là aussi qu'on les baptise, f^ L'espace qui s'étend derrière, destiné jadis à la i vie intime de la famille, devient maintenant une salle où se réunit la grande famille des disciples du Christ. On peut encore reconnaître le plan primitif
dans les bâtiments qui s'élèvent depuis le troisième
siècle et qui, perdant le caractère intime de lieu de
réunion pour des exercices pieux, ont déjà adopté
en échange un intérieur plus monumental. L'espace
central de forme ovale s'est agrandi de deux voûtes
1 latérales et la nef s'élève plus haut. L'augmentation
if du nombre des prêtres et la complication plus grande
Il du culte réclament plus de place : on l'obtient par de
•nouvelles constructions. Pour ce développement, on
emprunte ce que les monuments publics de l'Etat,
notamment les halles, les basiliques offrent comme
modèles. Auparavant déjà, les riches particuliers,
parmi lesquels on comptait des chrétiens, avaient
imité la forme des basiliques pour les salles superbes
de leurs demeures.
A l'époque de Constantin le Grand, l'extérieur des églises chrétiennes est à peu près le même en Occident qu'en Orient. Seulement on trouvait d'ordinaire en Orient, au lieu de la cour ouverte, un avant-portail couvert et, en outre, une salle spéciale pour les baptêmes ; dans l'Occident, et spécialement à Rome, on rencontre parfois une nef transversale. L'ornementation que connaissent les chrétiens de cette époque est aussi simple que leur architecture. jv Et, à proprement parler, le mot même d'ornemenj tation, qui annonce l'intention d'embellir, n'est pas j exact quand il s'agit des figures que l'on voit dans j les monuments chrétiens les plus antiques, et notam- 1 ment les catacombes. Car on devait chercher un j sens symbolique aux images païennes, où l'on voyait