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LÉON LE SAGE ET CONSTANTIN PORPHYROGÉNÈTE

nom et l'effigie ornaient les monnaies à côté de ceux de l'empereur. « Un seul Dieu, un seul empire iy, telle est la devise du césaropapisme.

C'est à peine si, légalement, le pouvoir absolu des empereurs est limité par le Sénat» Ce corps est le centre de ralliement de l'aristocratie, et l'empereur assigne à ses membres leurs fonctions en leur conférant différents titres qui sonnent pompeusement; ils jugent les procès politiques, donnent leur sanction à l'élection des empereurs et assistent ceux-ci de leurs conseils. S*il n'y avait eu que ces hauts et puissants seigneurs ! Mais l'empereur doit surtout tenir compte de l'influence personnelle des innombrables courtisans qui l'entourent et, plus encore, des passions du petit peuple de la rue, si facile à émouvoir. C'est une société cosmopolite, qu'il faut pourvoir de pain, de vin et d'huile et que des prophéties de moines ou des miracles de saintes images peuvent soulever à chaque instant. Mais alors l'empereur, s'il a l'énergie d'user de son pouvoir, montre qu'il est Vimperator et brise sans pitié tout ce qui lui résiste.

Le développement de l'autorité des empereurs amena une constante extension de leurs palais. Sous Constantin le Grand, le terrain sur lequel s'élevaient les logements de la cour était relativement peu étendu ; mais, à la longue, il dépassa en superficie l'enceinte de la vieille Byzance païenne ; au temps de la plus grande prospérité de Constantinople, il comportait plus de cinquante hectares. A cette

époque, un mur entourait tous les édifices directement affectés à la cour et au gouvernement, de sorte qu'à eux seuls ils formaient une ville fortifiée, capable, comme le Kremlin de Moscou ou les palais impériaux de Péking, de soutenir un siège en règle. Dans cette enceinte se trouvaient des églises, parmi lesquelles Sainte Sophie, de vastes jardins, le cirque et, plus loin, un dédale de palais élevés par différents empereurs à côté des demeures déjà existantes, soit par amour du changement, soit par crainte de voir revenir l'ombre inquiétante de quelque prédécesseur assassiné.

Ce qui était réservé à l'usage personnel de l'empereur revêtait un caractère sacré ; la chambre à coucher impériale était sacrée et même les écuries l'étaient aussi. Le palais sacré communiquait avec la grande tribune du cirque et avec Sainte Sophie, pour le cas où le monarque eût voulu, comme un simple mortel, se livrer à ses dévotions dans le sanctuaire. Mais il était rare qu'il pût le faire. Un empereur désireux de se conformer en tout point au protocole, n'avait pas trop, pour cela, de tous les jours de sa vie : il lui fallait visiter différentes églises, recevoir solennellement des ambassadeurs, assister à des cérémonies où le peuple lui rendait hommage en des lieux déterminés, soit à l'intérieur, soit aux environs de sa résidence.

Pour un homme du caractère de Constantin Pophyrogénète, la splendeur de toutes ces solennités suffisait à remplacer la puissance qu'il n'avait pas.

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Avec le sérieux imperturbable d'un maître de cérémonies accompli, il nous décrit les particularités de ces sorties solennelles à l'occasion d'innombrables fêtes religieuses ou profanes.

La veille de la fête, le chef des eunuques — il y en avait à la cour des centaines — se présentait devant l'empereur pour s'enquérir, dans les termes prescrits par le protocole, des désirs de Sa Majesté. Si l'empereur déclarait qu'il assisterait à la fête, une armée de serviteurs se mettait en devoir de décorer les rues où devait circuler le cortège, et les couvrait de sciure de bois parfumée, de plantes et de fleurs. On pavoisait les maisons de tissus de soie et de tapis multicolores. A l'heure dite, l'empereur quittait ses appartements sacrés ; après une prière dans la salle dorée, les hauts fonctionnaires chargés du soin de la garde-robe s'emparaient de sa personne. Les souliers rouges, insigne de sa puissance impériale, l'attendaient déjà. Après l'avoir revêtu d'un long manteau rigide, couvert d'or et de pierres précieuses, on lui remettait la couronne et le sceptre ; puis on le livrait aux dignitaires qui devaient le ceindre du glaive. Dans la salle en demi-lune se tenaient prêts la gardedu corps, la garde du palais et les courtisans de service.

Le cortège s'avançait alors par les rues, précédé de soldats frayant la voie. A plus d'une reprise, on faisait halte en route ; chaque fois, des députations de dèmes, les Verts comme les Bleus (voir p. 43) étaient de faction, prêts à saluer l'empereur par des

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chants ; le peuple reprenait le refrain de leur cantate, et le chef de la députation remettait à l'un des chambellans le texte qu'on venait de chanter. Bien que le parcours ne fût pas long (parfois une demiheure de marche du palais à l'église qu'on allait visiter), l'empereur avait à subir six de ces acclamations ou réceptions, comme on les appelait. A son entrée dans le sanctuaire, nouvelles cérémonies; l'empereur déposait les insignes de la dignité suprême et changeait plusieurs fois de vêtements. Le retour se faisait par le même chemin et avec le même cérémonial qu'à l'aller.

Ce sujet , que nous ne faisons qu'effleurer ici , Constantin, avec une monotonie impitoyable, l'expose minutieusement à propos de toutes les fêtes. Rien n'avait échappé à ces rédacteurs du protocole : ainsi, l'impératrice devait accoucher dans une salle revêtue de porphyre afin que les rejetons impériaux naquissent réellement dans la pourpre ; le troisième jour, le clergé, en la personne de ses plus hauts dignitaires, venait réciter la prière de circonstance pour la mère et l'enfant ; le huitième jour, en vue de la réception solennelle des femmes des fonctionnaires les plus considérables de la cour, on tendait d'étoffes à larges bordures les appartements de l'accouchée. Formant une file interminable, elles entraient suivant un ordre prescrit, toutes chargées de présents pour le nouveau né ; puis suivaient les veuves des dignitaires et, enfin, les principaux courtisans. Lors du baptême, ou quand on coupait

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les cheveux pour la première fois à l'enfant impérial bref pour tous les incidents auxquels la religion, la tradition ou la superstition attachaient quelque importance, on voyait se renouveler la comédie de ces automates vivants.

Mais jamais le déploiement de magnificence n'était plus imposant que pour la réception des ambassadeurs étrangers. Dans ces occasions, Tempereur occupait le trône de Salomon. Ce siège d'honneur scintillait d'or et de joyaux ; à côté des marches inférieures se trouvaient deux lions sculptés, qui, grâce à un ingénieux mécanisme, se dressaient et faisaient entendre im rugissement formidable. Non loin de là s'élevait un arbre en or, chargé d'oiseaux chanteurs, qui étaient faits aussi de métaux précieux. Gomme bien on pense, toute cette recherche produisait grand effet sur les ambassadeurs, tout éblouis encore des magnificences qu'ils venaient de voir. Ils avaient, en effet, traversé une suite d'appartements, dont le sol et les murs étaient revêtus de mosaïques précieuses, dont les coupoles chatoyaient grâce aux peintures multicolores sur fond d'or qui les ornaient. Ces salles renfermaient, en outre, une profusion de vases et de lampes en métaux rares, empruntés, pour la circonstance, aux églises et aux monastères. Des tapis d'Orient et de lourdes dalmatiques de travail ancien témoignaient d'un long passé de luxe et de gloire. Gomment risquer une guerre contre un empire qui disposait de pareils trésors? Et les ambassadeur, se soumettant à l'étiquette, se prosternaient

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aux pieds de celui que revêtait tant de majesté. Immobile et muette comme un objet inanimé, la garde du corps s'alignait dans l'espace libre compris entre les palais, le long d'un ruisseau bordé de grands arbres. Chaque homme avait à la main gauche un bouclier d'or et, de sa droite, tenait une lourde hache à double tranchant, reposant sur sa cuirasse d'argent.

Si nous ne connaissions que par Constantin Por-

phyrogénète le cérémonial ainsi que la disposition

J,^^l^,7>vw^ des bâtiments, nous serions facilement tentés de

UyV^) soupçonner l'empereur d'avoir exagéré la magnifî-

^^:^t^v «' ^cence de son entourage et la sévérité de l'étiquette.

^ i ^" ^^^^ ^^^^ possédons des témoignages de différentes

*" ^XC époques, qui confirment la description qu'il nous en

^' '^;j*fait. Un évêque de Crémone, séjournant au X® siècle

"^^^^ à Constantinople en qualité d'ambassadeur de l'empe-.

f^.y^ i reur Othon, a beau éprouver de l'antipathie pour les

i , >-' Grecs et lutter naïvement pour ne pas se laisser

écraser par tout ce luxe; force lui est d'avouer,

quand il décrit les repas où on le traitait de haut

comme un barbare, qu'il a vu là un raffinement

dont rOccident n'avait pas la moindre idée.

-OA*^ Des écrivains plus récents et d'autre nationalité,

J^t)^^ un voyageur juif et des géographes arabes, attestent

^^ ^ aussi l'exactitude du récit impérial. De leur temps,

la cour était fixée dans une autre partie de la ville,

à savoir le quartier septentrional où le palais des

tw / Blac|Lernes était devenu, sous les Comnènes, une

' solide forteresse où s'abritait la dynastie. La dispo-

l'empereur et i^s cérémonies de la cour. 181

sition différait, la splendeur était peut-être moindre qu'aux époques plus prospères. Mais le cérémonial subsistait toujours et le luxe était encore assez grand pour que des poésies occidentales célébrassent le palais de l'empereur comme un château enchanté, pourvu de toutes les merveilles créées par les hommes et les génies.

Constantin Porphyrogénète rapporte, non sans mélancolie, que la langue de la cour par excellence, 1 le latin, a presque complètement disparu. Les titres pompeux sont latins encore, quoique souvent étrangement accouplés à des syllabes grecques ; c'est en latin encore que le peuple chante, ou plutôt nasille les compliments officiels, et les vœux de bonheur, sans trop les comprendre. Dans la bouche des mercenaires étrangers, le chant prescrit prenait des formes barbares, que l'empereur lui-même ne réussissait pas à saisir et que le génie des savants est parvenu, mais de nos jours seulement, à expliquer en majeure partie.

De tous les bâtiments qui formaient le palais proprement dit, rien ne subsiste. Nous devons nous contenter de descriptions, pour nous faire, de l'édifice, une idée naturellement très vague. On peut cependant affirmer d'une manière certaine que l'aspect extérieur de cette masse hétérogène n'avait de grandiose que l'extension des bâtiments. L'architecture était celle des églises ; mais, peut-être, visaitelle plus encore ici à rendre l'intérieur imposant. Les portes incrustées d'ivoire et d'argent devaient

faire ressortir plus fortement la banalité des murs extérieurs. La splendeur cachée de la gigantesque résidence se prêtait donc tout particulièrement à la vie tranquille d'empereurs tels que Constantin, dont l'amour pour les recherches archéologiques, et la passion de collectionneur trouvaient leur aliment dans une vie contemplative de savant , loin des dangers de la guerre.

L'occasion, était, toutefois favorable, car, pendant la première moitié du X^ siècle, la confusion s'était introduite dans l'empire des Arabes, simenaçant depuis des siècles. Des princes plus belliqueux que Constantin Porphyrogénète en auraient peut-être profité pour reconquérir les provinces perdues par Byzance. D'autant plus que les habitants de l'Asie mineure auraient désiré en finir avec leurs turbulents voisins, caries propriétaires fonciers souffraient beaucoup des attaques incessantes dont les frontières étaient l'objet. Mais leurs plaintes ne trouvaient pas d'écho dans la capitale. Aussi longtemps que ces attaques ne causaient pas de dommage sensible à l'empire, le pouvoir central s'en désintéressait et laissait à la population agricole le soin de réprimer l'anarchie qui régnait aux frontières.

Les propriétaires de ces vastes domaines limitrophes ne pouvaient pas compter sur l'appui de la capitale, parce que, depuis longtemps, leurs rapports avec les empereurs étaient très tendus. Le^ souverains voyaient avec regret disparaître les petits propriétaires fonciers et s'accroître les latifundia qui, jadis,

NIGÉPHORE PHOGAS ; l'aRT MILITAIRE. 183

avaient causé la perte de l'empire romain d'Occident. Ils protégeaient dans la mesure du possible les paysans petits propriétaires héréditaires. Le sort de ces victime 5 des capitalistes ne les intéressait d'ailleurs, que parce que les revenus de l'Etat et le recrutement militaire étaient en jeu ; car, au fisc et à l'armée, il importait qu'il y eût beaucoup de contribuables, beaucoup de gens astreints au service militaire. Les petits cultivateurs rendaient le sol plus 1 productif que ne le faisaient les grands seigneurs en ! le laissant à l'état de pâturage. Ceux-ci préféraient ce i mode d'exploitation, parce que leurs esclaves suffi- a saient pour prendre soin des grands troupeaux, et que la facilité de déplacer cette propriété mobile rendait I moins redoutables les irruptions des Sarrasins.

L'aristocratie terrienne éprouvait doublement le besoin d'agrandir son domaine vers le Sud depuis que le pouvoir central s'opposait à ses tentatives d'expulser les petits cultivateurs : car déjà l'accroissement normal du bétail exigeait par lui-même une extension des pâturages. D'autre part, en ces temps où la mer n'était pas sûre, et où l'on n'avait aucune institution du genre de notre marché monétaire, le capital des riches particuliers et des fondations religieuses né trouvait d'autres placements que la terre.

Nicéphore Phocas, général du successeur de

' Constantin, et déjà investi du vivant de son maître

d'une puissance sans mesure s'empara du pouvoir

"suprême (963) lors de la mort prématurée de celui-

ci. Il combla les vœux des grands propriétaires asiatiques, étant lui-même des leurs et comprenant parfaitement leurs désirs ; car sa famille aussi possédait de grandes propriétés à la frontière.

C'était le moment, ou jamais, d'attaquer les Sarrasins. Le califat, jadis si puissant, était morcelé. On ne craignait plus guère les petits potentats qui s'étaient partagé la succession de souverains comme Moawia et Haroûne al-rachîde et qui , au Nord , s'appelaient les émirs d'Alep et de Mossoul; car, bien qu'ils fussent belliqueux, leurs divisions les paralysaient. Nicéphore commença par attaquer les nnfidèles dans cette île de Crète d'où ils menaçaient la chrétienté tout entière, et qui devait sa prospérité aux pirateries exercées dans toutes les eaux de la Méditerranée. Ce fut un triomphe complet pour / Nicéphore, mais après une lutte acharnée. Puis vint ! le tour de l'Asie mineure, ensuite, celui de la Syrie, j Et, toujours, les Byzantins triomphaient; ils prirent \ la Cilicie, Antioche et diverses places fortes de la Syrie, sans toutefois parvenir à rétablir la domination grecque des siècles passés.

L'empereur était un homme aussi sévère pour luimême que pour ses sujets ; il passa surtout dans les camps les années où, d'abord comme général, puis comme empereur-régent au nom des fils mineurs de son prédécesseur, il se trouva à la tête des troupes. Il devait ses victoires à ses talents stratégiques ainsi qu'à l'ordre et à la discipline de fer qu'il faisait régner dans l'armée. Dans le camp byzantin, tout était

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