‹ Essai sur la civilisation byzantineChapitre 66 sur 122 · LES CONSEILS DE GÉCAUMENE · texte numérisé non relu

LES CONSEILS DE GÉCAUMENE

proche et concerne avant tout les amis. Il n'est pas désirable d'avoir un ami qu'on voit tous les jours et avec lequel on habite. « Dans les petits malheurs il vous montrera son affection ; mais que personne ne vous fasse accroire qu'il vous restera fidèle dans une grande et durable adversité. Et quand vous aurez envie de manger ou de dormir, il aimera mieux veiller ou jeûner; invitez-vous quelqu'un à un repas, il murmurera. De même que les hommes ont des visages différents, de même leurs idées diffèrent, bien que, parfois, il semble qu'il en soit autrement. « Si un ami, fixé dans un autre endroit, s'arrête en passant dans la ville que vous habitez, ne l'installez pas chez vous, mais ailleurs, si vous le pouvez et envoyez-lui à cet efiet ce dont il a besoin. Car, d'abord, s'il loge chez vous, votre femme, vos filles et vos brus, ne pouvant quitter leurs appartements, ne soigneront pas convenablement votre ménage. S'il faut, néanmoins, qu'elles apparaissent, votre ami tendra le cou pour les examiner; en votre présence, il fera semblant de regarder devant lui ; mais resté seul avec elles, il notera curieusement leur démarche, leur attitude, la façon dont elles portent leur ceinture ; il cherchera à savoir ce qui leur paraît important ; en un mot, il les étudiera de la tête aux pieds, pour, plus tard, les imiter, au grand amusement des gens de sa maison. Puis il se mêlera de votre service, de votre table, de votre profession et vous questionnera sans réserve sur vos revenus. Bref, à l'occasion, il poursuivra votre femme de ses

regards amoureux et impudiques et, s'il le peut, il la séduira. Dans tous les cas, il plaisantera sur des sujets peu convenables.

» Un homme dont je tairai à dessein le nom, car il vit encore, avait une jolie femme, à qui l'empereur faisait la cour sans succès. On finit par l'envoyer comme juge dans un district éloigné ; mais sa femme continua à résister. Il ne fallut cependant, pour rébranler, qu'un jouvenceau qui se présenta comme son parent, quand le mari fut heureusement de retour chez lui après l'expiration de ses trois années de service. S'étant lié d'amitié avec le mari, l'étranger séduisit la femme et se vanta de cette action comme s'il avait accompli l'un des travaux d'Hercule ».

Il est bon, sans doute, d'avoir un esclave ou un homme libre en qui l'on puisse mettre sa confiance ; mais le plus sûr est toujours que cet homme, si possible, ne connaisse pas du tout votre fille. « Tenez

i^ vos filles sous serrures et verrous comme des 1 condamnées et faites en sorte qu'elles soient invil sibles, si vous ne voulez être mordu par une vipère ». Gomme on le voit, les femmes de Byzance, celles de la haute société tout au moins, n'étaient pas beaucoup mieux partagées que les femmes turques. Nous voilà bien loin de la liberté d'allures des Doriennes, et, après elles, des femmes helléniques ; ij on en est revenu à la « vie dans l'ombre » des jeunes 1 filles d'Athènes.

Laissons les conseils sur l'éducation, sur le devoir d'honorer ses parents, sur l'utilité qu'il y a à se

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passer des médecins : ce ne sont que des trompeurs qui vous rendent malades. Souvent, pourtant, les remarques de l'auteur ne manquent pas d'originalité. Mais il faut citer ce qu'il dit de l'empereur et du clergé ; ces observations, complétant nos remarques précédentes, nous feront comprendre l'idée que se faisait l'aristocratie de l'Église et du Trône. « Nul n'a encore tenté de se soulever contre l'empereur ou l'empire, et de troubler la paix sans causer sa propre perte. C'est pourquoi je vous conseille, chers enfants que Dieu m'a donnés, de toujours vous ranger du côté de l'empereur et de son service. Car celui qui règne à Constantinople a toujours le dessus ». Le mieux est toutefois d'honorer et de servir ce puissant monarque de loin ; de l'avertir de la trahison qui le menace et de rester loyal au milieu des pires dangers, mais d'éviter tout contact personnel avec lui. « Si vous avez en propre quelque domaine, des places fortes ou des champs et que vous soyez propriétaire indépendant, ne vous laissez pas amener par de l'argent, des emplois honorifiques ou les belles promesses de l'empereur, à lui céder votre terre en échange de richesses et de biens. Non, dussiez-vous en recevoir le quadruple de ce qu'elle vaut, gardez-la, si petite qu'elle soit, si mince qu'en soit la valeur, car mieux vaut être un ami indépendant qu'un serviteur sans liberté.

» Aux yeux de l'empereur, aux yeux de tous, vous resterez un personnage considérable, honoré, prisé, noble aussi longtemps que vous et vos enfants et les

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enfants de vos enfants, vous resterez en possession de votre terre et de votre indépendance. Si l'on vous chasse de votre propriété et qu'on vous dépouille de votre puissance, certes l'empereur ne cessera pas d'abord de vous aimer. Mais bientôt il vous méprisera et ne vous comptera plus pour rien. Vous comprendrez alors que vous n'êtes plus un ami mais un serviteur. Et, dès ce moment, vos inférieurs aussi deviendront redoutables pour vous ; car si vous avez le malheur de 'leur déplaire, ils iront trouver le maître et vous accuseront de machiner de méchantes intrigues contre lui ou de vouloir retourner dans vos terres ; peut-être même ne pourrez-vous pas comprendre de quoi Ton vous accuse

» A deux reprises différentes, un personnage considérable du midi fit visite à l'empereur ; mais, la seconde fois, on le retint deux ans dans la capitale, où il ne cessa de s'attendre à l'exil ou à de pires malheurs encore. Il recouvra enfin sa liberté et lorsqu'il eut franchi le pont de fer d'Antioche, il rassembla tous ses serviteurs et tous les commensaux de sa maison. Puis, se prenant la tête à deux mains, il leur demanda : « Qu'est ceci ? » « Votre tête, maître », répondirent-ils en riant. « Dieu soit donc loué », reprit-il, « de ce que je sois revenu ici avec ma tête entre les deux épaules ; car celui qui dresse des embûches, tombe dans ses propres pièges.

» Ainsi donc, soyez corrects dans vos paroles et dans vos actions et sachez vous contenter de votre lot. S'il vous prend envie d'aller rendre hommage àj

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l'empereur, de faire vos dévotions dans les saintes églises et d'admirer, par la même occasion, les beautés du palais et de la ville, faites-le si vous le voulez ; mais, après cela, vous serez un serviteur et non plus un ami ».

L'auteur est un homme pieux et son livre contient ly plus de passages de la Bible que les écrits de Platon (; n'ont de réminiscences d'Homère. Il engage ses enfants à observer tous leurs devoirs religieux et à ne pas aller à l'église pour y chercher du regard les jolies femmes ; leurs pensées mêmes, ils devront les garder pures ; seulement, il a quelques petites jCLkei remarques à faire sur le clergé. « N'acceptez aucune , etc=v\ haute fonction ecclésiastique, à moins que, illuminé /j^^^k^ par le jeûne et les veilles, vous n'ayez reçu de la «j^Xwc divinité un ordre évident. Si ce commandement .. __-/ divin tarde un peu à se produire, ne vous découragez Cpas ; prenez patience, humiliez- vous devant Dieu et vous verrez la lumière, si, toutefois, votre vie, toute de pureté, s'est élevée au-dessus des passions qui vous enchaînent. Yous choisit-on pour revêtir la charge de patriarche, ne vous hasardez pas sans une révélation d'en haut à prendre en mains le gouvernail de la sainte Eglise de Dieu. La dignité acceptée, ne devenez pas un orgueilleux qui s'entoure d'une garde du corps, qui entasse des richesses et qui tourne son cœur vers l'or et l'argent, vers les repas luxueux. Que vos préoccupations aillent aux veuves et aux orphelins à secourir; ayez soin de fonder des hôpitaux, de racheter les captifs, de maintenir

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la paix et de protéger les faibles. Ne songez pas à ajouter des maisons aux maisons, des champs aux champs et à vous emparer du bien de votre prochain sous le couvert de ce prétexte, que ce n'est pas à vos enfants, mais à Dieu et son Eglise que vous destinez tout cela. Car j*ai entendu des prélats tenir ce langage et grand a été mon étonnement de voir les ruses du démon, qui, pour nous tromper, se sert de ceux-là mêmes qui sont si pieux en apparence ».

Mais cette âpreté au gain n'était probablement pas plus grande chez les membres du clergé que chez les gens de la classe de notre auteur. S'il faut en croire les définitions que donne Aristote des différents âges de la vie, cette prudence de misanthrope ne serait due qu'à une très grande vieillesse; mais, en dépit des éléments que le hasard y a ajoutés, l'écrit de Cécaumène n'en reste pas moins un document remarquable de la conception que les Byzantins se faisaient de la vie.

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