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ENCYCLOPÉDIES DU X^ SIECLE LEURS CARACTERES

yeux, que des matériaux qu'on utilise pour parvenir à une connaissance critique plus approfondie de l'antiquité. Au contraire, pour les contemporains de Constantin, l'âge d'or de la science profane, c'était le passé, et si l'on tenait à préserver de la destruction les trésors des générations antérieures, c'est qu'ils constituaient tout ce que l'on avait de meilleur. La science des ancêtres présentant mieux qu'un intérêt historique, les Byzantins pouvaient se contenter d'extraits donnant les résultats. Ils ne faisaient pas attention à la manière dont la recherche avait été menée, sauf dans le cas où l'appréciation esthétique était en jeu ; car leur propre méthode scientifique était, pensaient-ils, la même que celle des anciens ; en réalité, elle avait beaucoup moins de valeur. Pour nous, au contraire, le contenu des œuvres d'un écrivain comme Hippocrate n'a qu'une importance secondaire ; ce que nous voulons savoir, c'est ce qu'il connaissait des phénomènes de la nature, comment il raisonnait pour les expliquer, et d'après quels principes il appliquait ses idées en thérapeutiques.

Faire l'anthologie d'mi auteur, c'est lui rendre un honneur qui ne peut manquer de lui être fatal ; car ce qui subsistera de ses œuvres, ce n'est pas ce qu'il a voulu dire, mais ce que ses admirateurs trouvent beau ; et il en sera ainsi, aussi longtemps que la majorité des hommes aimera mieux un bouquet composé par d'autres, que des fleurs qu'il faudrait cueillir soi-même dans un jardin. La trop grande

popularité fait tomber dans l'oubli et, de nos jours encore, nous le voyons pour plus d'un poète ; chez les Byzantins, elle a coûté la vie à maint ancien auteur, dont il nous reste à peine quelques extraits. Les poètes aussi, et, notamment les auteurs d'épigrammes, ont éveillé l'intérêt des Byzantins. Mais ici les compilateurs d'œuvres anciennes produisaient eux-mêmes des écrits du même genre, et ainsi se forma une collection extrêmement diverse ; à cause du talent que les épigones mettaient à imiter la manière des Alexandrins, elle fait le désespoir de tout littérateur désireux de déterminer l'origine des différents morceaux composant l'anthologie grecque.

Toutes ces collections, ces poésies, ces écrits, si l'on excepte quelques chroniques, ne parvenaient pas jusqu'au peuple, peu cultivé. De simples bourgeois auraient certainement pu en comprendre une bonne ^partie, car il y avait abondance d'écoles et tout l'enseignement reposait sur la fiction que la langue parlée était encore l'ancienne langue grecque. Mais les sujets traités ne pouvaient inspirer de l'intérêt qu'aux savants ou à ceux qui se tenaient pour tels. Aussi la vie littéraire était-elle concentrée dans la capitale, qui, comme Paris de nos jours, attirait le meilleur des forces intellectuelles de la province.

Il n'est pas question à cette époque à Gonstantinople de poésie populaire au sens où nous prenons celle d'Homère ; il y a trente ans, c'était un dogme pour tous les savants qu'avant les Comnènes, on ne pouvait trouver dans l'empire byzantin aucune poésie

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destinée à la masse, et revêtant une forme populaire. Les quelques vers isolés que le hasard avait sauvés de l'oubli, les refrains satiriques que le peuple chantait, n'étaient pas assez nombreux pour qu'on pût en conclure à l'existence de poèmes importants qui se seraient perdus. Mais, actuellement, nous avons des idées plus exactes. Une épopée byzantine, conservée dans différents manuscrits, dont le plus ancien date du XIV® siècle,le Bigénis Akritis, contient des chansons populaires qui sont connues de nos jours encore à Chypre et dans l'Asie Mineure. Les exploits héroïques qu'elles chantent nous ramènent au X® siècle, et dans un milieu bien différent de celui de Constantinople et de sa cour. On n'oserait soutenir que cette épopée, telle que nous l'avons, ait été composée à l'époque où se sont passés les événements qu'elle rapporte ou peu de temps après. Mais elle offre un moyen de connaître avec quelque certitude, à l'aide de fragments épiques actuels, un cycle perdu. Ce cycle était sans doute florissant à une époque où, aux frontières méridionales, des nobles campagnards, grecs et sarrasins, vivaient en lutte perpétuelle et où des chevaliers brigands de tout genre profitaient de l'énorme distance qui les séparait de l'autorité centrale de l'un et l'autre empire. C'est pour ce motif que cette épopée mérite d'être examinée ici.

Le nom du héros nous indique déjà son origine et sa mission ; et rien, mieux que ce nom, ne pouvait nous faire connaitre le lieu de la scène au début du

poème. Cet homme né de deux races [Digènis) est le fils d'un émir et d'une Grecque de race princière ; il est chargé de la garde des frontières (Akritls) et son attachement à l'empereur de Gonstantinople est garanti par son intérêt : possédant des propriétés aux confins de l'empire, il lui importe de repousser les attaques d'un ennemi de sa nation. Son père avait enlevé la fille d'un gouverneur de province grec, et, plutôt par amour pour sa femme que par crainte de ses beaux-frères et de leur armée, il s'était converti au christianisme. Puis il s'établit avec ses preux de l'autre côté de la frontière byzantine comme sujet de l'empereur de Gonstantinople. Le fils qui naît de ce mariage est un enfant miraculeux. A l'âge de douze JUl^' 1 ans, après avoir consacré trois années à apprendre ^g^ \ toute espèce de science, il va à la chasse avec son "^ ) père et son oncle. Il étrangle une ourse, déchire en deux une biche et fend la tête à un lion. Plus tard, il cherche femme et alors se répète l'histoire de l'enlèvement de son père ; mais c'est par son chant et sa musique qu'il décide son amie à le suivre. Il défait le père et les frères de sa jeune femme ; toutefois, quand ils sont vaincus, le héros fait en toute soumission une demande en mariage très correcte, qui, naturellement, est agréée. Pour défendre sa femme, Digénis doit combattre des animaux I sauvages et un monstre, mais surtout des chevaliers ; brigands ou apèlates, terme qui signifie littéralement ï « ceux qui emmènent les troupeaux ». Sa renommée est déjà si grande que l'empereur, en marche contre

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les Perses, et arrivé dans le voisinage, désire le voir.

Digénis lui écrit une lettre dont la forme semble prouver qu'il se soumet , mais dont le contenu montre le sentiment de son indépendance. « Venez, dit-il, aux rives de l'Euphrate et vous pourrez me voir; ce n'est point par désobéissance que je ne réponds pas à votre désir; mais il y a, dans votre entourage, des hommes sans expérience, qui diraient peut-être des choses déplacées. Et alors je devrais certainement vous en priver en les tuant, car il peut arriver aux jeunes gens des choses de ce genre ».

L'empereur se rend sur les bords de l'Euphrate avec quelques fidèles, auxquels il a sévèrement enjoint de se garder surtout de prononcer un mot de blâme en présence de Digénis. Lui-même, il traite le héros presque comme son égal, se portant à sa rencontre et l'embrassant. Quand il l'invite à exprimer un souhait, Digénis répond qu'il ne désire ni argent ni biens, et qu'il demande seulement l'amitié de l'empereur. Il se borne à souhaiter que le prince aime ses sujets, qu'il ait pitié des malheureux, qu'il punisse l'injustice, qu'il soit miséricordieux, qu'il n'écoute pas les calomniateurs, qu'il ne s'enrichisse point par des moyens iniques, mais qu'il poursuive les hérétiques et protège les orthodoxes. De son côté, il promet à l'empereur de forcer la ville d'Iconium à lui payer un tribut considérable. Là-dessus, l'empereur nomme Digénis gardien en

chef des frontières ou margrave, et lui donne de grandes propriétés foncières.

Dans les nombreuses expéditions qu'il fait au loin pour châtier les apélates, le héros est d'ordinaire accompagné de sa femme. Parfois il s'éloigne assez d'elle pour avoir des aventures qu'il doit lui cacher. C'est ainsi qu'il rencontre au désert une jeune fille d'une beauté extraordinaire, que son ravisseur a abandonnée. Aussitôt il lui accorde sa protection, disperse une troupe de sarrasins qui la menacent, et la prend en croupe pour aller à la recherche de son infidèle amant. Mais la jouvencelle est trop belle, et, surtout, l'ennemi du genre humain, le prince des ténèbres, est trop puissant pour qu'il puisse vaincre sa passion. Quand, enfin,il a retrouvé l'amant, il le force à épouser la jeune fille, mais il se garde de lui dire ce qui s'est passé en route, « pour que le jeune homme ne le prenne pas en mauvaise part », Lui-même, torturé pa* de terribles remords, retourne à sa femme, mais il a bien soin qu elle n'apprenne rien de l'aventure.

Une autre fois, les plus puissants apélates, vaincus par lui dans plusieurs combats singuliers, ont réclamé contre lui le secours de la reine des Amazones, l'héroïque et belle Maximou. Il abat la tête de son cheval ; toutefois, elle-même, il l'épargne. Le lendemain, elle le prie de rompre encore une lance avec elle, mais en secret. Il la défait de nouveau et s'arrange encore une fois pour ne pas la blesser gravement. L'héroïne, pleine d'admiration pour sa beauté, lui

avoue qu'elle a juré de ne jamais appartenir qu'à celui qui la vaincrait en combat singulier. Digénis repousse d'abord cette déclaration, mais il succombe, comme avec la jeune abandonnée, quand il aide Maximou à se bander la main droite et que, demivêtue, elle le comble de caresses. Puis vient le repentir du héros, insuffisant toutefois pour le décider à faire à sa femme l'aveu loyal de sa faute ; loin de là, grâce à un petit mensonge, il sait dissiper la jalousie que lui cause la longue durée de l'entretien avec Maximou.

Les deux derniers livres de l'épopée racontent la vie active de Digénis après que, par son héroïsme, il a délivré le pays des ennemis : puis vient sa mort prématurée et celle de son épouse. Le poète nous décrit en détail le magnifique domaine qu'il s'est constitué aux rives de l'Euphrate. Son habitation est ornée de mosaïques, dont les sujets sont empruntés à l'histoire sainte ou profane ; on y célèbre les hauts faits de Samson, de David et de Moïse, ou ceux d'Achille, d'Ulysse et d'Alexandre le Grand. Mais il est une seule chose qui est refusée au héros dans ce lieu de délices : il n'a pas d'héritier de son nom ; rien, ni les bonnes œuvres, ni les prières, ne peuvent triompher de la stérilité de sa femme, que, avec »elle, il regarde comme une punition de leurs péchés. Une grave maladie met fin à la brillante carrière de Digénis. Déchirants sont les adieux que le mourant adresse à sa femme ; il rappelle tous les événements de leur vie commune, et il termine en lui conseillant,

puisqu'elle ne pourra pas supporter le veuvage, de prendre un nouvel époux, comme sa jeunesse l'exige. Mais qu'alors elle ne recherche pas l'argent ou la noblesse ; qu'elle préfère le vrai courage et la vertu. La jeune femme repousse bien loin ces conseils, et Dieu exauce la prière par laquelle elle demande de pouvoir mourir avec son mari : elle tombe morte sur le lit du mourant. Et le poème finit par de pieuses considérations et des souhaits édifiants pour notre salut à tous.

Les chansons d'où est issue cette épopée appartenaient à la littérature de la noblesse qui vivait à la campagne. Mais, si nous nous en tenons à l'épopée même, nous y reconnaîtrons l'œuvre d'un catéchiste ^ byzantin, qui croit racheter ses petits tableaux erotiques en les combinant avec des sermons moraux. Le badigeon dont le pieux auteur a recouvert son rude original pour masquer les transitions ne nous empêche toutefois pas de voir les fortes lignes et les vives couleurs du récit primitif. Aussi la lecture de cette épopée nous fait-elle souvent éprouver de grandes jouissances. La beauté et la véritable importance de la vie aux frontières se montre bien mieux dans les chansons populaires, quoique, dans le nombre de celles-ci, nous n'en ayons qu'une d'ancienne, que nous a conservée un manuscrit du XV® siècle. Dans ces chansons, le héros s'appelle une fois le fils d'Andronicus, d'autres fois Armuris, Xanthinos ou Digénis ; mais il est visible que tous appartiennent à un même cycle. L'élément fourni par la théologie

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